Cette. Deuxième Congrès ouvrier de la région du Midi.

Compte-rendu officiel (suite)

En ce moment, un nouvel incident soulevé par un délégué, occasionne un tumulte indescriptible. Plusieurs délégués essayent tour à tour de prendre la parole pour l’apaiser, mais ils ne peuvent réussir. Le tumulte se prolonge pendant une demi-heure et l’on croit que la séance ne pourra avoir lieu. Enfin un délégué finit par faire comprendre au public qu’il faut de part et d’autre considérer comme clos les deux incidents qui viennent de se produire. Le calme se rétablit et le secrétaire donne la parole au compagnon délégué de la chambre syndicale des plâtriers de Montpellier pour lire son rapport sur la question de l’ordre du jour du congrès : Organisation de la Révolution en face du parti bourgeois. Le compagnon délégué ci-dessus parle principalement sur le droit au travail ; il s’étend sur les peines et les misères de la vie de l’ouvrier et constate que les patrons s’enrichissent presque toujours à son détriment. Nos patrons d’aujourd’hui, dit-il, sont venus dans notre ville portant tout leur bagage au bout d’un bâton et depuis ont fait des fortunes en exploitant leurs frères, en petit d’abord, puis en grand. Il propose la formation de chambres syndicales dans toutes les villes, comme moyen de défense de la classe ouvrière contre la classe bourgeoise.

Le compagnon délégué de la chambre syndicale des tailleurs de pierres et maçons de Cette, conseille, avec beaucoup de modération dans les termes, l’organisation du parti ouvrier en vue de la Révolution. Il demande surtout l’instruction pour les enfants du peuple.

Le compagnon délégué de la chambre syndicale des tonneliers de Cette, lit un rapport conçu à peu peu près dans le même sens, mais en termes plus énergiques.

Le secrétaire correspondant de la commission d’organisation du congrès donne lecture de différentes adhésions reçues dans la journée : du Cercle l’Émancipation d’Orange, de la citoyenne Paule Minck en ce moment en la prison des Présentines à Marseille.. La citoyenne Paule Minck proteste contre la stupide accusation de folie que les journaux réactionnaires ont répandu dans le public ; enfin le compagnon secrétaire de la commission d’organisation donne lecture d’une lettre d’une lettre du comité général exécutif des résolutions du congrès du Havre qui annonce qu’il a envoyé à Cette, comme dans toutes les villes où un congrès a été tenu ou se tient en ce moment, un délégué chargé de le renseigner exactement sur le véritable esprit de ce congrès.

Le compagnon délégué du Cercle Radical de Cette, se prononce contre la révolution et l’anarchie. Il dit que le bulletin de vote doit être notre seule arme. La question sociale, ajoute-t-il, est toute dans l’instruction. Lorsque le peuple manifeste énergiquement sa volonté par élections, ses adversaires sont bien obligés de céder. Témoins les 24 et 16 mai. Il demande l’instruction professionnelle : l’existence légale des chambres syndicales et les fédérations entre elles ; la suppression du travail de prison, etc. ; le programme radical tout entier et légèrement étendu.

Il compte beaucoup sur les candidatures ouvrières, partout où on pourra les organiser. Il reproche au parti révolutionnaire de marcher sans but. Il insiste surtout sur la nécessité d’améliorer sa situation sociale, à cause du renchérissement croissant des objets nécessaires à la vie, tandis que le salaire n’augmente pas en proportion. L’orateur n’a pas grande confiance en l’efficacité des grèves. Il déclare que le résultat en a été presque toujours négatif et quelquefois funeste pour les ouvriers. Témoins les grèves d’Aubin, du Creusot, de la Ricamarie, etc… Il faut préparer la révolution dans les esprits pour éviter une trop grande effusion de sang. L’orateur espère que le parti radical, qui renferme dans son sein le plus grand nombre de déshérités, s’alliera au parti révolutionnaire et que tous ensemble nous pourrons former des bataillons indomptables.

Le compagnon délégué de la Pensée libre de Marseille lui répond : Il se déclare nettement anarchiste et révolutionnaire, et s’efforce de réfuter point par point, dans une chaleureuse improvisation, tout ce qui vient d’être dit par le compagnon délégué précédent. Son discours est interrompu à plusieurs reprises par des applaudissements et par des cris : Vive la Révolution sociale ! On voit que le parti anarchiste a aussi un grand nombre d’adhérents dans la salle.

La séance est levée à 11h1/2 du soir et renvoyée à demain 8h1/2 du soir.

Exposé des idées socialistes, ainsi que des moyens de propagande et d’action.

Exposé des idées socialistes

Considérant que nous n’avons ni le droit, ni le pouvoir de déterminer à l’avance l’arrangement définitif de la société future, dont les éléments nous sont inconnus et qu’il faut au contraire laisser ce soin là aux intéressés eux-mêmes, plus aptes que personne à connaître la nécessité de leurs besoins ;

Considérant que personne ne peut être recevable à légiférer sur l’avenir, attendu que demain ne nous appartient ni ne nous regarde ;

Considérant que la postérité sont se montrent si soucieux certains réformateurs en chambre afin, sans doute, d’esquiver ainsi les responsabilités du présent, trouvera peut-être fort ridicules et forts insuffisantes les plus vastes et les plus avancées de nos conceptions sociales actuelles, et par conséquent tout le temps que nous consacrerions à discuter sur ses affaires et à décréter pour son compte serait du temps perdu.

Considérant qu’il n’y a point à se préoccuper de ce que feront ou ne feront pas les hommes, au lendemain de la Révolution, si tant est que la Révolution puisse avoir un lendemain – puisque la victoire de l’insurrection, en faisant table rase de l’ordre social actuel, aura eu précisément pour effet de détruire tous les privilèges contraires à l’égalité et de jeter bas toutes les entraves qui empêchent aujourd’hui les citoyens d’exercer librement leur volonté ;

Considérant que, les hommes évoluant et agissant alors dans la plénitude de leur indépendance, on peut s’en rapporter à leur propre intérêt, au besoin impérieux qu’ils auront de vivre et de bien vivre ; pour les décider à s’entendre et à agir de concert en vue de leur bonheur commun, mieux que ne sauraient le faire tous les législateurs anticipés ;

Considérant d’autre part, que sous le bénéfice des observations précédentes, il nous est bien permis, entre les différentes théories socialistes à l’ordre du jour, d’avoir de préférences pour celle qui nous paraît, en l’état, se rapprocher le plus de l’idéal de justice ;

Considérant que cette théorie de prédilection ne saurait être le collectivisme, pour plusieurs raisons, dont voici les principales ;

A. Le collectivisme implique la conservation de L’État, c’est à dire d’un gouvernement central, de la dictature du parti ouvrier, pour parler comme ses coryphées, ou plutôt de la dictature d’un « Comité » dit de « statistique » – ce qui perpétuerait la division de la Société en deux classes, la classe des gouvernants et la classe des gouvernés ; et ce qui d’un autre côté augmenterait le despotisme de L’État actuel du despotisme économique que donne la possession des capitaux, le tout multiplié par la centralisation nécessaire à ce nouvel état ;

B. Le collectivisme, qui a pour devise : « A chacun selon ses œuvres », sacrifie évidemment les incapables et les faibles ;

C. Le collectivisme respecte le droit de propriété, puisque à l’entendre, chaque travailleur pourra être individuellement propriétaire de son produit intégral – produit intégral dont le calcul exact, en vertu de l’enchevêtrement indéfini des diverses industries et des diverses opération économiques, est à peu près impossible. A un autre point de vue, plus général, le collectivisme respecte encore et maintient la propriété, qu’il se contente de transformer en propriété collective, de propriété individuelle qu’elle est aujourd’hui ; comme si ce droit odieux, pour être attribué à des groupes, à des corporations, aux communes ou à L’État, au lieu d’être attribué à une minorité de simples particuliers, devait cesser pour cela d’être le droit de propriété et de produire les mêmes résultats néfastes, comme si le nombre ou la qualité des propriétaires pouvait changer la nature de l’institution…

D. Le collectivisme est en contradiction avec lui-même, puisque tout en attribuant à chaque travailleur la disposition souveraine du produit intégral de son travail, il préconise en revanche la socialisation du sol et du grand outillage, oubliant que le sol n’a de valeur économique qu’à la condition d’avoir été fécondé par le travail et que l’outillage, grand ou petit, est également le produit du travail.

D’où cette conséquence, qui, en prenant au pied de la lettre les doctrines collectivistes, chaque agriculteur serait autorisé à revendiquer la propriété individuelle du lopin de terre qu’il aurait labouré, chaque groupe de mécaniciens aurait le droit de garder pour lui la machine qu’il aurait fabriquée, « les charges sociales remplies », ce qui nous ramènerait bientôt au régime de la propriété individuelle et de la concurrence.

Considérant, que cette société bourgeoise que nous voulons détruire jusqu’au dernier lambeau a deux foyers principaux, autour desquels rayonnent toutes les autres institutions du privilège ; deux clefs de voûte, deux pôles essentiels, qui sont L’État et la propriété.

Considérant que l’écroulement de ces deux institutions entraînerait la ruine immédiate du système tout entier et que, par conséquent la doctrine socialiste qui doit nous rallier sous son drapeau est celle qui ne laisse rien subsister du gouvernementalisme ni de la propriété.

Considérant que la doctrine qui réunit ces conditions est la doctrine connue sous le nom de communisme anarchiste, ou communisme libertaire, puisque, d’une part, elle consiste dans la guerre à toute autorité, à tout pouvoir, à tout État et dans l’empêchement permanent de la restauration d’un gouvernement quelconque : – D’autre part, dans la prise de possession, au nom de toute l’humanité, de toute la richesse existante sur le globe et dans la mise à la disposition de tous, conformément à cette formule négative de la propriété collective comme de la propriété individuelle : De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ;

Considérant que la propagande du collectivisme – que certains de nos amis présentent comme un acheminement au communisme anarchiste est beaucoup plus difficile que la propagande du communisme-anarchiste, doctrine simple et à la portée de tous.

Considérant que nombre de citoyens qui se disent collectivistes sont des communistes au fond et s’imaginent que les deux mots sont synonymes, comme ils l’ont été longtemps autrefois ;

Le Congrès conclut :

Que, au lieu de s’occuper du lendemain de la Révolution, il est du devoir du parti socialiste de s’occuper de la veille et du jour de cette Révolution, c’est à dire des mesures qui en prépareront et en assureront le succès ; que sa besogne doit consister, non pas à substituer d’avance sa volonté et ses idées aux idées et à la volonté de ceux qui survivront à la bataille, mais à se disposer à renverser définitivement tous les obstacles qui pourraient l’empêcher de réaliser leurs idées et d’exécuter leurs volontés ;

Que le communisme-anarchiste, qui n’est guère qu’une négation de toutes les institutions liberticides d’aujourd’hui et la reconnaissance du droit imprescriptible de tous les êtres humains à organiser leurs rapports à leur guise, doit être préféré au collectivisme qui sous des formes inédites et sous des noms nouveaux, laisserait survivre presque tout ce que nous combattons.

II. Des moyens de propagande et d’action.

Considérant que l’union fait la force ;

Considérant que nombre de citoyens animés des meilleures intentions demeurent dans leur coin, sans agir, et rongeant leur frein, parce qu’ils se croient isolés et ignorent combien grande et profonde est l’agitation socialiste et révolutionnaire qui fermente aujourd’hui au sein des masses prolétariennes du monde entier ;

Considérant que, si le prolétariat était vaincu une fois de plus, ce serait un écrasement épouvantable dont la révolution ne se relèverait peut-être jamais, que, par conséquent, les révolutionnaires doivent mettre toutes les chances de leur côté, renoncer à la tradition chevaleresque, mais imprudente, qui poussait autrefois nos ancêtres à combattre à armes inégales ; chercher, enfin à tirer parti des découvertes de cette science moderne qui est aussi une force à sa manière et qui peut rendre des services signalés aux déshérités au lieu d’être comme le voudraient certains rhéteurs le gage d’une aristocratie nouvelle ;

Le Congrès conclut :

Qu’il est du devoir de tout socialiste convaincu et dévoué de réunir autour de lui, sous un prétexte quelconque, un groupe de camarades, auxquels il s’efforcera d’inculquer les principes révolutionnaires ; que ces divers groupes devront nouer entre eux des relations suivies et entretenir des correspondances régulières de façon à constituer, dans chaque région, une fédération compacte qui pourra pour la plus grande commodité des rapports, et tout en laissant à chaque groupe son autonomie entière, constituer un bureau central de renseignements dans une ville déterminée ;

Que cette fédération une fois constituée devra se mettre en rapport avec les fédérations semblables de la France et de l’étranger ;

Qu’elle devra donner à son existence la plus grande publicité possible, par le moyen de journaux, brochures, circulaires, conférences, etc., surtout dans les campagnes trop négligées jusqu’ici, qu’elle devra surtout appuyer, encourager, et, au besoin, provoquer toutes sortes de tentatives révolutionnaires, contre les institutions gouvernementales et capitalistes qui pourraient aboutir à la réalisation, même, passagère, sur un point quelconque de la région de tout ou partie du programme anarchiste : – refus des impôts, grève des conscrits ou des locataires, prise de possession de l’outillage, etc., de façon à précipiter à l’aide de cette propagande par le fait, l’organisation de la grande ligue des exploités contre les exploiteurs, des pauvres contre les riches, des dirigés contre les dirigeants ;

Qu’enfin, elle fera bien de proposer aux différents groupes, auxquels elle servira de trait d’union, de mettre à leur ordre du jour l’étude de la nouvelle stratégie insurrectionnelle conforme aux données de la science moderne, l’étude aussi des principales mesures à prendre par le peuple vainqueur pour s’assurer le bénéfice de sa victoire et la durée de la Révolution !

Attitude des délégués de la région, au prochain Congrès national.

Le Congrès invite le délégué de la région à s’engager à soutenir, au prochain Congrès national les résolutions précédentes.

La Commission

(La fin au prochain numéro)

La Révolution sociale 10 juillet 1881