Cette. Deuxième congrès ouvrier de la région du Midi
Compte-rendu officiel
Séance du lundi 20 juin

La séance est ouverte à 8 heures ½ du soir. La salle est à peu près pleine d’auditeurs, qu’on peut évaluer à 1200 personnes.
Il est donné lecture du procès-verbal de la séance préparatoire de la veille, après quoi on procède à la formation du bureau. Le compagnon délégué de la chambre syndicale des des ouvriers ébénistes de Béziers, secrétaire (pas de président) ; le compagnon délégué du Cercle du travail de Cette, secrétaire-adjoint ; assesseurs, le compagnon délégué du Cercle de l’industrie et le compagnon délégué des Travailleurs socialistes de St-Génies de Magloires.
La parole est donnée par le secrétaire au compagnon secrétaire correspondant de la Commission d’organisation, qui fait plusieurs communications intéressantes. Il donne lecture de différentes adresses des Républicains socialistes de Bessèges (Gard), de Rivesaltes (Pyrénées Orientales) et de Béziers (Hérault). Tous les groupes d’où émanent ces adresses adhèrent chaleureusement au Congrès et envoient aux délégués l’expression de leur solidarité.
Sept délégués prennent ensuite la parole successivement sur la première question mise à l’ordre du jour du Congrès : Que peut espérer le prolétariat de l’organisation sociale actuelle ?
Le compagnon délégué du Cercle des travailleurs de Béziers déclare qu’il n’attend absolument rien de cette classe de sybarites avachis par le luxe et la débauche. Nous ne pouvons espérer de la bourgeoisie, dit-il, non seulement aucune réforme économique, mais même aucune réforme politique sérieuse. Il déclare que les sujets de doléances du prolétariat ne sont ni moins nombreux qu’au moyen âge. La classe ouvrière est la martyre de la classe bourgeoise ; l’antagonisme entre les deux classes nous fait un devoir impérieux de hâter la Révolution. Nous connaissons la haine de la bourgeoisie contre le prolétariat, haine qui s’est manifestée par des trouées sanglantes dans la masse du peuple, comme en 71 et en 48. Le salut de la classe ouvrière n’est donc que dans la Révolution (applaudissements).
Le compagnon délégué du Cercle de la Montagne, de Narbonne, lit un rapport dans le même sens que le précédent, et dont voici les points principaux : Il suffit d’examiner froidement la situation respective du prolétariat et de la classe possédante, pour répondre que le travailleur ne peut rien attendre de l’organisation sociale actuelle. L’histoire de notre siècle nous en donne les preuves les plus incontestables.
L’oligarchie bourgeoise qui détient actuellement tous les instruments de travail, avant de se substituer dans l’ordre politique à la Société bourgeoise, ne répondit pas autrement à cette question qui se posait devant elle dans des conditions identiques. La bourgeoisie triomphe par la force et la violence, mais à son tour elle n’a pas voulu reconnaître le droit social du prolétariat qui, au lendemain du renversement de l’ancien ordre de choses, s’est levé et a demandé par la bouche de Babeuf à la révolution triomphante : Que vas-tu faire des déshérités et pour ceux à qui tu donnes des droits théoriques sans leur donner les moyens de s’en servir ? La bourgeoisie répondit par la mort et la déportation, et elle a toujours depuis suivi la même tradition. Donc, compagnons, le prolétariat n’a rien à espérer de l’organisation sociale actuelle et doit concentrer tous ses efforts pour la détruire (applaudissements).
Le rapport du délégué de la Plèbe de Béziers (qui n’a pas donné son nom), est nettement anarchiste. Ce rapport, écouté avec attention et fréquemment applaudi, conclut ainsi : La Société ne doit réclamer de l’individu que ce qu’il est capable de lui donner, mais elle lui doit tout ce dont il a besoin. Tel est notre programme économique, anarchiste et égalitaire. Nous prenons comme base le droit de tous à l’existence ; comme moyen, la révolution sociale ; comme but à atteindre, le communisme anarchiste (vifs applaudissements).
Le compagnon délégué du Cercle de la Misère de Cette, qui comme le précédent orateur ne donne pas son nom, parle dans le même sens et se rallie aux mêmes conclusions. Les applaudissements se renouvellent dans la salle.
Le compagnons délégué du Cercle de la Montagne, de Narbonne, est délégué spécialement par des groupes agricoles et se félicite de voir que les prolétaires des champs entrent résolument dans la voie révolutionnaire. Il démontre que la prospérité des petits propriétaires de la région est plutôt apparente que réelle, et comme la petite industrie est de plus en plus menacée et atteint par la grande. Il déclare que les prolétaires agricoles du Narbonnais unissent leur voix à celles de leurs frères des autres parties de la région pour appuyer leurs vœux, accepter la solidarité de leurs revendications et étudier les moyens pratiques propres à les faire triompher.
Désormais aucune illusion n’est plus possible pour le prolétariat, tout espoir de transaction avec la bourgeoisie n’est qu’une chimère.
L’organisme social actuelle est un organisme vicieux ; on ne saurait rien attendre de lui. Une transformation sociale s’impose, le prolétariat doit s’unir pour résister par tous les moyens possibles à l’envahissement du capital et de la bourgeoisie (applaudissements).
Le compagnon secrétaire correspondant, délégué du Cercle du travail de Cette, étant très fatigué, lit seulement les conclusions de son rapport. Par des considérants très motivés, il critique toute l’organisation sociale actuelle et termine en déclarant que le prolétariat n’a rien à attendre de l’organisation sociale actuelle, qu’il est de son intérêt et de son devoir, conformément à cette parole profonde de St-Just : « Ceux qui ne font les révolutions qu’à demi, travaillent à leur propre tombeau », de consacrer toute son activité et tout son dévouement à préparer la destruction intégrale de cette organisation oppressive ; que toutes les réformes partielles seraient autant de duperies et que le renversement impitoyable de toutes les institutions actuelles, gouvernement, propriété, héritage, salariat, parlementarisme, magistrature, armée, police, religion, bureaucratie, etc…etc…, sans exception et sans merci, est le seul moyen politique de recouvrer l’exercice de cette souveraineté du peuple qui ne peut et ne doit être autre chose que la souveraineté de chaque citoyen en particulier, le seul moyen également de rendre possible l’avènement et la conservation de la justice sociale ; que cette « table rase » est nécessaire et préalable à tout travail de réédification ne pouvant évidemment s’accomplir que par la force mise au service du droit, attendu qu’il est inouï que des privilégiés se soient, complaisamment et d’eux-mêmes dessaisis de leur prérogative, l’unique idéal et l’unique programme du prolétariat doit se résumer ainsi : Organisation des forces révolutionnaires destinées à accomplir cette œuvre libératrice (Applaudissements)
Le compagnon délégué du cercle des travailleurs des salles du Gardon et de plusieurs cercles de la Grand’Combe (Gard) lit un rapport très long et très soigné, dans lequel il passe en revue la situation des travailleurs du centre minier de son département, expose leurs desidérata et touche à de nombreuses questions. Il se plaint de procédés vexatoires et malhonnêtes employés par le le cercle de la Grand’Combe vis-à-vis des ouvriers ; il demande, au nom des groupes qui l’ont délégué, l’abolition de tous les monopoles, magasins de vivres tenus par la compagnie, des caisses de retraites administrées par les ouvriers, etc., enfin toutes les balançoires des coopérateurs.
La séance est levée à 10 heures ½ aux cris de : vive la Révolution-Sociale !

Séance du mardi 21 juin 1881

A 8 heures et demie du soir, au moment où la séance allait être ouverte, un citoyen du milieu de la salle prenant la parole contre son droit et contre tous les usages des précédents congrès, proteste contre la présence au nombre des délégués du compagnon Caron, représentant le Cercle des travailleurs de Cette, sous le prétexte spécieux que le compagnon Caron est patron et non ouvrier et qu’il n’a pas le droit de siéger. Un délégué répond que le congrès ayant procédé à la vérification des pouvoirs de ses membres et le compagnon Caron ayant été admis, il n’y a pas lieu à revenir sur cette décision. Le compagnon Caron prend ensuite la parole pour donner lui même quelques explications. Mais une partie du public l’empêche de parler par des cris et des vociférations. En présence de ce parti pris, et pour enlever aux auteurs du désordre tout motif de le continuer, le délégué qui a pris place au bureau, fait observer que le bureau n’étant pas formé pour la séance de ce soir, il importe d’abord de le constituer, afin de procéder régulièrement et que le congrès sera ensuite consulté pour savoir dans quel sens doit être tranchée la question si malencontreusement soulevée.
Le bureau est ainsi formé : 1er secrétaire, le compagnon, délégué de la Pensée libre de la Capelette de Marseille, 2e secrétaire, le compagnon, délégué de la chambre syndicale des tonneliers de Cette et assesseurs les compagnons délégués de la Plèbe de Béziers et un délégué des socialistes de Marsillargues (Hérault)
(La fin au prochain numéro)

La Révolution sociale 3 juillet 1881