PARIS. SAMEDI 23 OCTOBRE 1882
LES RÉVOLUTIONNAIRES A PARIS
Ils se sont mis à dix ce matin, dans la presse intransigeante, pour démontrer — ce que nous avions pris soin de leur dire tout de suite nous-même — que les anciens groupes révolutionnaires de Blanqui avaient servi de cadres tout faits pour les nouveaux groupes anarchistes, et comme la logique ne perd jamais ses droits, avec les gaillards de L’Intransigeant, du Radical, de la Vérité, de la Marseillaise et autres feuilles communardes, ces mêmes hommes qui nous reprochent d’avoir raconté au public des faits déjà publiés, nous accusent en même temps d’être des dénonciateurs. Il faudrait s’entendre : si tout le monde connaissait l’organisation dont nous avons parlé, nous n’avons dénoncé personne. Au lieu de se perdre dans cette étrange contradiction, les bons amis des chevaliers de la dynamite auraient mieux fait sans toute de s’expliquer sur les sentiments qu’ils nourrissent à l’égard des assassins de Lyon et, plus généralement, de tous ceux qui déclarent par avance vouloir employer les moyens violents, l’incendie, le meurtre et le vol, pour faire triompher leur cause. Jusqu’il présent nous ne connaissons que M. Henry Maret qui ait protesté contre l’emploi de tels modes de propagande. C’est un hommage que nous lui rendons et dont il sentira probablement tout le libéralisme.
Quant à M. de Lanessan, il choisit juste le moment où tous ses amis confirment explicitement les renseignements que nous avons donnés, pour prétendre qu’ils sont faux. « Toute cette mise en scène s’ écroulerait, dit-il, comme le décor d’une féerie, le jour où, à la place des initiales que donne Paris, on essaierait de mettre des noms. ». Mais, grand homme que vous êtes, ces noms, vos amis les donnent. Lisez-les donc !
Au surplus, nous voulons être plus précis encore aujourd’hui que dans nos précédents numéros, et pour satisfaire pleinement nos contradicteurs, nous les avertissons — pour la seconde fois — que les groupes anarchistes dont nous avons donné l’énumération ne sont pas, à notre connaissance, les seuls qui vivent à Paris.
Un jeune agitateur a, en effet, fondé récemment une société indépendante à laquelle il espère imprimer une marche plus rapide qu’au vieux parti blanquiste, un peu ankylosé. Cette société, qui s’appelle l’Anarchie, tout court, a d’ailleurs le même programme que la Fédération révolutionnaire internationale dont trous avons parlé : renversement du gouvernement actuel comme des autres gouvernements quels qu’ils soient, par tous les moyens en son pouvoir, y compris la dynamite. L’Anarchie comptait au début, à Paris, onze organisateurs, qui possédaient déjà une assez nombreuse clientèle, partagée entre leurs groupes et ceux que nous avons précédemment dénombrés. Elle a, en outre, des correspondants actifs à Marseille, Vienne, Saint-Etienne, Lyon, Cette, Béziers, Bédarieux, Rivesaltes, Perpignan, Toulouse, Libourne, Montchanin-les-Mines, Treigny (Yonne) , Reims et Amiens.
A Paris, depuis le ler octobre, la situation a changé. Les chefs de groupes sont maintenant au nombre de trente et un. Les vingt nouveaux adeptes se partagent entre les professions suivantes : 1 négociant, — 3 employés, — 3 ébénistes, — 1 sellier, — 1 serrurier, — 1 sculpteur, — 1 charpentier, — 1 bijoutier, — 1 tourneur, — 1 chaisier, — 1 cordonnier, — 1 chimiste, — 2 ciseleurs, — 1 outilleur, — 1 plombier.
Les délégués de Paris et de la province qui sont en correspondance avec le comité central résidant en Suisse, sont au nombre de 80. Ces groupes anarchistes ne sont pas exclusivement formés pour propager en France l’agitation révolutionnaire. Le but est international, comme l’avouait le manifeste genevois que nous avons publié hier. Ils ont comme associés à l’étranger des personnages, tous chefs de groupes dans leurs pays, et qui se distribuent de la façon suivante : En Italie, neuf délégués, tous Italiens. A Londres, cinq délégués, dont un allemand, deux Russes et deux anglais. En Suisse, quatorze délégués, dont dix Suisses, un Allemand, un Russe et six Français. Enfin, l’Anarchie a des correspondants jusqu’en Amérique, à Montevideo et à Boston. Elle en compte deux en Serbie et un en Espagne.
Est-ce tout ? Non. Il y a encore, à Paris, une autre société anarchiste révolutionnaire qui espère servir de lien entre toutes les autres. Celle-ci est peu nombreuse et ne s’est pas encore affirmée. Néanmoins elle est connue. Nous ignorons si la presse intransigeante aura l’audace de nier tous ces faits, dont nous avons les preuves. Elle a tant fait, depuis un an, que nous serions étonné qu’elle n’osât pas les contester. Nous la prévenons seulement que nous avons puisé tous ces détails dans des documents certains, émanant de ses amis, et dans des organes qui les ont déjà livrés à la publicité sans qu’on crût malheureusement devoir y attacher l’importance qu’ils avaient en réalité. La note que le gouvernement a trans mise hier à la presse nous fait espérer qu’en présence de ces menées aussi absurdes que coupables et qui ruineraient la République si elles étaient plus long temps tolérées, l’union est près de se refaire entre les fractions les plus divisées du parti républicain. il n’y a pas de doute en effet que, dans le Parlement de France, il se trouve une majorité pour donner raison au cabinet quel qu’il soit qui posera la question en ces termes : Êtes-vous pour les compagnons de la dynamite ? Êtes-vous pour la République progressiste ? .
Ch. Laurent

Paris 29 octobre 1882

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Préfecture de l’Hérault                                               Montpellier le octobre 1882
Cabinet du Préfet
Personnelle et très confidentielle

Monsieur le Sous-préfet de Béziers,
Le journal  Paris dans son numéro du 29 octobre signale la présence à Béziers et à Bédarieux de correspondants actifs du groupe l’Anarchie.
J’ai l’honneur de vous prier de vérifier immédiatement l’exactitude de ce renseignement et de me faire connaître tout au moins sur quels indices pourraient se porter vos soupçons.
Vous aurez soin de faire, dès maintenant, exercer une surveillance occulte des plus étroites aux différentes personnes que vous supposez être en relation soit avec le groupe précité, soit avec tout autre groupe socialiste-anarchiste.
Il serait bon de vous entendre à ce sujet avec le Receveur des Postes.

Hérault                                                             Béziers le 4 novembre 1882
Sous-préfecture de Béziers
Cabinet du Sous-préfet
Béziers et Bidarieux Groupes anarchistes
Monsieur le Préfet
En réponse à votre lettre du 2 novembre courant concernant les individus du groupe l’Anarchie signalés par le journal Paris dans son numéro du 29 octobre dernier, j’ai l’honneur de vous informer que j’ai immédiatement transmis des ordres très sévères à M. le commissaire central de Béziers et à M. le commissaire de police de Bédarieux, leur demandant, selon vos instructions, d’avoir à s’entendre avec MM. Les Receveurs des Postes de chacune de ces localités.
D’autre part, j’ai signalé à ces mêmes fonctionnaires quatre individus que M. votre prédécesseur m’avait chargé de faire surveiller par lettre des 3 et 12 octobre 1881.
Ces individus sont les nommés :
Claude Servant, du groupe la Plèbe de Béziers
Marty, libraire du groupe à Béziers
Pélissier François du groupe de la Plèbe, rue de la Citadelle à Béziers
Pagès, du groupe anarchiste, demeurant faubourg Saint Louis à Bédarieux.
Toutes les mesures sont prises pour que ces individus soient très activement surveillés. Je vous tiendrai, d’ailleurs, au courant de leurs agissements.
Le Sous-préfet

SOURCES :
Paris 29 octobre 1882 et AD Hérault 1 M 1091