Une Vie d’homme (1)

Je veux parler d’une vie simple, d’une vie misérable, sans gloire et sans éclat. Certains diront : « A quoi bon rénover sous d’autres formes le culte des morts ? » Or,  il n’est pas dans mes goûts de rendre un hommage ridicule .à des gens qui ne sont plus. Mais il peut être utile de soutenir le courage de ceux qui luttent obscurément pour un idéal, de leur faire voir la beauté d’une vie qui semblait ne pas valoir d’être vécue et qui, malgré la misère et les souffrances, a procuré, à celui qui la menait, les joies les plus profondes; il est bon aussi de montrer à tous que pour le progrès de la propagande révolutionnaire ce qui compte ce n’est pas les grandes phrases, les périodes sonores,les combinaisons politiques, soit parlementaires, soit syndicales, c’est l’effort inconnu et persévérant des militants modestes, préparant le monde futur par la bonté.

Je n’ai pas la prétention de donner ici la biographie d’un homme. Je le répète : l’individu dont je m’occupe n’est pas un héros au panache flamboyant. J’aime mieux dire tout de suite qu’adulte il a passé presque toute sa vie dans un hôpital.

Et cependant il a agi, il a su, au lieu de gaspiller sa vie comme la plupart des bien portants en actes inutiles qui souvent même sont accomplis sans but et sans plaisir, il a su, dis-je, répandre autour de lui le peu de forces qu’il avait et donner aux autres le secours de son intelligence, de son optimisme et de son enthousiasme.

On voit quelquefois, et cela s’observait surtout autrefois, des foyers de propagande briller pendant un certain temps, puis tout d’un coup s’éteindre sans raison apparente. La raison véritable, c’est que l’homme, dont l’activité donnait la vie à tout un groupe, était mort ou avait disparu. Mais l’effort n’est jamais perdu, car le foyer se rallume plus ou moins vite avec une flamme toujours plus brillante; et peu à peu les éclipses elles-mêmes se font plus rares grâce au nombre croissant des porteurs de torche.

Celui dont je veux parler fut un de ces porteurs de torche, sauf que cette expression grandiloquante semble trop prétentieuse pour celui dont la modestie fut un des traits du caractère. Il était fils de mineur, et la mort de son père le laissa orphelin de bonne heure.

Elevé à l’école des frères, il fut remarqué par son intelligence et envoyé dans une maison de noviciat pour être préparé à la prêtrise. Mais son esprit critique et l’indépendance de son caractère l’empêchèrent de se plier à la discipline ecclésiastique; il dut quitter l’établissement et revenir au pays natal pour gagner durement sa vie.

Il avait conservé le besoin d’apprendre, l’appétit de la lecture ; et sa curiosité inquiète, en l’intéressant à toutes choses, l’aida d’abord à s’émanciper des croyances catholiques qui le tenaient encore. Son éducation, commencée grâce aux livres de critique religieuse que lui prêta un libraire du pays, aiguisée par les discussions avec ses amis, fut définitivement orientée par l’influence d’un vieux militant révolutionnaire, le père Dumas, potier à Terrenoire, chez qui le jeune homme travailla quelques temps.

A partir de ce moment sa voie était trouvée : travailler à l’émancipation humaine en continuant à s’instruire lui-même et à se développer, et en faisant profiter les autres des notions acquises, en les encourageant dans la lutte contre la tyrannie de L’État et l’exploitation capitaliste.

Cependant il fallait vivre, et il était entré à la mine ; il avait commencé à se mêler à la vie syndicale. Mais il ne devait pas tarder à devenir tuberculeux. Les mines de Firminy, avec leur humidité, sont peut-être, à ce point de vue parmi les plus malsaines. Le président de la caisse de secours des mines disait plus tard à notre camarade que la tuberculose pulmonaire avérée donnait, selon l’affirmation du médecin, 20 à 25 % des malades. Si l’on peut supposer que les privations de l’enfance et la nécessité hâtive de gagner la vie avaient dû avoir une influence défavorable sur le développement physique de Galhauban, à quoi faudrait-il attribuer ces mauvaises conditions, sinon à la mort prématurée du père, mineur lui aussi.

De toute façon, c’est la mine qui doit être rendue responsable de la maladie de G. Combien en tue-t-elle d’autres; combien en tue toutes les entreprises industrielles, sans que personne songe à s’en étonner, sans que personne se révolte contre les conditions de vie mortelles imposées aux salariés !

G. avait en même temps contracté une infirmité pénible au travail de la mine, ce qui fit que la Compagnie consentit à l’occuper quelque temps à la lampisterie. Mais quand il fut incapable de travailler, de fournir tout au moins un travail rémunérateur, on le jeta à la rue.

C’était la misère, malgré l’aide des camarades peu fortunés eux aussi, malgré les quelques secours accordés par la caisse des mineurs.

G. s’occupait bien de vendre journaux, livres et brochures ; mais tout cela était insuffisant pour le faire vivre ; bien loin de l’aider à lutter contre la maladie. Le jour vint où il n’eut plus d’autre ressource que d’entrer à l’hôpital.

C’était le 25 octobre 1899; et il devait mourir neuf ans plus tard, le 14 juillet de cette année.

S’il put résister si longtemps, ce fut d’abord par sa grande sobriété: il sut aussi utiliser ses
véritables qualités d’observation pour reconnaître ce qui lui était utile ou nuisible, et,   aidé par ses lectures et par des conseils demandés à ceux des camarades qui pouvaient le renseigner,il arriva à se soigner lui-même au moyen d’une hygiène sagement appropriée, sans tomber dans les manies des dévots hygiénistes, sectateurs d’une nouvelle religion. Et, ce qui m’a souventfrappé dans la correspondance que j’ai eue avec lui, c’est sa compréhension exacte des choses médicales et de leur valeur relative, tandis que l’on rencontre d’ordinaire, même chez des gens très cultivés, des préjugés les plus saugrenus et une incapacité totale à raisonner sur ce même sujet.

Il fallait, en effet, que G. se débrouillât tout seul. Il n’est pas dans l’habitude des médecins d’hôpital de s’occuper des chroniques, surtout des tuberculeux. Quelques-uns cependant leur apportent le réconfort moral des encouragements et leur donnent, même quand il est inutile, l’illusion d’un traitement. Le vieux médecin de l’hôpital, avec qui notre camarade eut d’abord affaire, passait. régulièrement dans les salles et s’arrêtait me quelquefois à bavarder avec G., qui en profitait pour lui demander quelques conseils. Aussi n’était-il guère aimé des sœurs qui trouvaient ses visites trop longues, et non plus de l’administration qui lui reprochait de dépenser trop.

A sa mort, il fut remplacé par un très brave garçon, disait Galhauban, mais le vrai type du budgétivore, parcourant les salles comme une fusée et restant des semaines entières sans aller voir les chroniques.

J’ai bien envie de raconter comment se fit l’accaparement du service médical hospitalier, par ce nouveau venu. Je trouve toute cette histoire dans une lettre écrite à Michel Petit par G., qui faisait les écritures pour l’économe d’alors, avait pu mettre le nez dans le livre des délibérations de la Commission administrative.

« Avant 1901, le service médical était assuré gratuitement par quatre médecins exerçant chacun un trimestre. En outre les malades de la mine, des usines, du chemin de fer étaient soignés par leurs médecins respectifs. En 1901, une somme annuelle de 1,200 francs fut inscrite au budget pour le service médical, et celui-ci fut dès lors assuré par deux médecins exerçant chacun un semestre. Puis l’un d’euxmourut et fut remplacé par le fils du maire, récemment installé dans le pays; enfin l’autre médecin pour raison de santé cessa aussi son service, et le nouveau docteur eut seul tout le traitement. » C’est ainsi que Monsieur le maire, vice-président du Conseil général et ancien député, arriva à donner à sa progéniture et le service de l’hôpital et l’assistance médicale gratuite, tandis que l’intérêt général serait de permettre à chacun, hospitalisé ou non, le libre choix du médecin.

G. n’avait cependant pas perdu d’abord tout espoir de guérison. Il avait tenté d’abord de se faire admettre à l’hôpital de Nice, mais naturellement il fit là un voyage inutile. Ironie des choses, à cette même époque avaient lieu des fêtes en l’honneur du Président de la République pour lesquelles la municipalité de Nice avait donné 400.000 francs. G., s’était aussi présenté dans un sanatorium populaire de la région lyonnaise, mais on l’éconduisit sous prétexte que le climat ne lui serait pas favorable. En réalité, le pauvre G. était déjà à un stade avancé de la maladie.

G., sérieux, sobre, serviable à tous avait su se faire estimer à l’hôpital comme ailleurs.

Mais son athéisme et son besoin de prosélytisme lui avaient attiré l’inimitié des sœurs, qui lui firent parfois de petites misères, comme de lui faire supprimer ses bains de soleil, sous prétexte de décence, ou bien de veiller à ce qu’il ne fit pas de propagande à l’intérieur de l’hôpital. Toutefois G. avait obtenu la permission de sortir en ville, avait renoué ses relations avec les camarades de la ville et avait repris avec joie la propagande anarchiste. Il écrivait un peu, envoyait des articles aux Temps Nouveaux sur des faits locaux d’intérêt général. Il observait la condition des mineurs, il notait la difficulté d’agir sur les travailleurs venus de la montagne, encore imbus de préjugés d’obéissance et ignorant des conditions d’hygiène nécessaires à la vie en agglomération. Il recueillait des renseignements sur les salaires, sur les faits économiques. Ayant pu, grâce aux secours de la municipalité et l’aide de quelques camarades, aller se reposer pendant l’été de 1906, loin des fumées de Firminy, au milieu de l’air pur des montagnes, il en profita pour jeter le germe des idées anarchistes dans un pays arriéré et y répandre nos journaux ; il faisait en même temps des observations intéressantes sur le travail des passementiers de la localité.

Sa curiosité et son activité le mêlaient à toutes les manifestations de la vie sociale. Il s’occupait beaucoup en tant qu’ancien mineur et parce qu’anarchiste, de l’agitation syndicale, s’efforçant de travailler à l’extension de l’organisation ouvrière ; mais il ne considérait pas le syndicat comme un but, il n’y voyait qu’un moyen de lutter contre le patronat et d’aider à la propagande révolutionnaire; aussi ne se faisait-il pas faute de critiquer les fautes des politiciens syndicaux. Il fut bien puni d’avoir osé s’attaquer à ces nouvelles puissances. Comme il tirait quelques petites ressources de la vente des brochures et de travaux de reliure auxquels il occupait ses loisirs: ressources qui lui servaient à payer sa correspondance, il lui fut interdit brusquement de rien vendre. L’instigateur de cette canaillerie fut probablement un gros manitou du syndicat des mineurs ; il n’est pas plus permis de critiquer ces gens-là que les manitous du socialisme ; c’est ce qu’avait écrit Galhauban dans une note parue dans les Temps Nouveaux.

C’était là de petites misères pour un homme qui avait pour lui un idéal plus élevé que le pauvre arrivisme de certains égoïstes, socialistes ou syndicaux. Une dizaine de bons amis dans le pays avec lesquels il pouvait s’entretenir, la discussion avec tout le monde, l’observation et la critique de la vie sociale, la lecture, sa correspondance, tout cela suffisait à lui faire oublier ses souffrances et sa faiblesse physiques ; et le rêve d’une humanité meilleure lui faisait regarder sans crainte l’imminence d’une mort qu’il savait certaine.

Les journées d’hiver, cependant lui paraissaient longues, parce que la bronchite l’empêchait de sortir et que la compagnie de ses camarades d’hôpital n’était pas toujours très récréative. Il s’efforçait cependant, en conversant avec eux, de leur faire comprendre le mensonge des préjugés habituels. Je retrouve dans sa correspondance des échantillons de ces conversations où se montre la finesse ironique de G. Ainsi se faisait, malgré l’administration, une propagande discrète.

Cette propagande, il la fit partout et jusqu’à son dernier jour; il considérait que partout on pouvait faire de bonne besogne, et, au lieu de s’enfermer dans un formalisme étroit, au lieu de borner sa pensée dans le domaine d’une secte, il s’occupait de tout, pourvu qu’il put y voir un moyen d’affaiblir la puissance capitaliste, en développant les connaissances et l’énergie des individus. Il fonda à Firminy Une section de l’A. I. A., et fit pour l’extension des organes révolutionnaires ce qu’il faisait pour les Temps Nouveaux. Il avait appris l’esperanto et collaborait à Socia Revuo. Il donnait des articles à la Guerre Sociale; il fut même inquiété pour l’un de ceux-ci; mais c’était à la fin de 1907 ; et il était alors trop souffrant pour qu’on put songer à le transporter à Paris ; les robins durent renvoyer son procès, qui ne devait jamais venir.

Il devait, en effet, mourir plusieurs mois plus tard, sans peur ni devant les hommes, ni devant la mort. Il eut cependant une préoccupation, ce fut la crainte que sa famille ne lui fit des obsèques religieuses et qu’on pût exploiter son cadavre pour la propagande religieuse.

Il confia alors à ses amis une profession de foi, sous forme de testament ; pour qu’on la publiâten cas de besoin.

L’entrain et l’activité de Rousset-Galhauban, l’intérêt qu’il prenait à toutes les manifestations de la vie sociale, son absence de parti-pris et de sectarisme, son enthousiasme idéaliste, alors que les souffrances auraient dû le rappeler sans cesse à la pensée de la mort qu’il savait tout proche, cette force spirituelle, riche en jouissances de toute sorte, peuvent étonner les philistins. Et cependant ces caractères ne sont pas si rares, j’en ai connu quelques-uns qui montraient dans la maladie et devant la mort la même sérénité et la même activité. Je ne citerai, par exemple, que Ludovic Malquin, dont nos camarades de Nice n’ont pas perdu le souvenir.

En définitive, ces hommes sont les véritables heureux; eux seuls ont connu le bonheur.

M. P.

(1) Nous profitons de l’anniversaire de la mort de Galhauban, pour publier cet article que le manque de place nous a fait indéfiniment ajourner.

Les Temps nouveaux 7 août 1909

Lire la biographie de Claude ROUSSET dit GALHAUBAN dans le Dictionnaire des militants anarchistes.

Les articles de Rousset-Galhauban dans les Temps nouveaux