Préfecture des Alpes-Maritimes                                 Nice le 30 novembre 1893

Cabiner du préfet

Monsieur le Ministre,

Pour satisfaire à votre dépêche chiffrée en date du 16 courant, j’ai l’honneur de vous adresser ci-inclus, établies conformément aux modèles que vous m’avez adressé, des notices spéciales à chacun des individus de mon département suspect d’affiliation aux groupes anarchistes. Je vous envoie en outre deux listes nominatives contenant, l’une les noms de ces individus qui sont fixés à demeure, l’autre les noms de ceux qui ont des habitudes de déplacement.

Vous constaterez en parcourant les listes communiquées, que tous les anarchistes signalés à Nice appartiennent à la nationalité italienne. Cette circonstance qui ajoute aux difficultés de notre police en ce qui concerne les recherches, présente cependant un très grand avantage, qui est de permettre l’expulsion immédiate de tout individu gravement compromis, alors qu’il n’existe pas de faits suffisants pour rendre possible une poursuite devant les tribunaux.

Les italiens expulsés pour des faits de cette nature sont signalés au gouvernement italien qui, à leur arrivée à Vintimille les met en état d’arrestation, et qui dispose d’ailleurs de lois de police plus rigoureuses et plus efficaces que les nôtres.

Le Consulat général d’Italie dont la police, ainsi que j’ai eu plusieurs fois l’occasion de vous le faire connaître, est infiniment supérieur à la nôtre, et dont les agents peuvent d’ailleurs bien plus facilement que les nôtres pénétrer dans les groupes italiens, ne refuse pas de nous communiquer les renseignements dont il dispose sur le personnel des anarchistes. Ces indication peuvent être d’une grande utilité ; cependant, il y a lieu de ne les accueillir qu’avec prudence, et de les soumettre à un rigoureux contrôle. J’ai eu lieu, en effet, de constater que les représentants du gouvernement italien avaient une tendance à considérer comme anarchistes, et à signaler à ce titre, tous les réfugiés politiques de ce pays, suspects d’avoir des opinions socialistes, ou simplement républicaines. Tel ne saurait être évidemment le point de vue de l’administration française qui doit conserver avec discrétion de bonnes relations avec les républicains italiens et n’user de rigueur qu’en ce qui concerne les anarchistes avérés. J’ajoute qu’au milieu des complications de la police de sûreté italienne, des questions d’espionnage militaire, de propagande politique dans le comté de Nice, peuvent se trouver m^lés à celles de surveillance des anarchistes dans des conditions très délicates et qui commandent la plus grande attention.

La situation de Nice au point de vue d’un attentat anarchiste possible est particulièrement inquiétante, non seulement à raison du nombre considérable constaté d’individus professant cette doctrine, mais surtout à cause des possibilités singulières que trouveraient dans ce pays des étrangers qui voudraient commettre un attentat.

Pendant la saison d’hiver chaque train amène à Nice de telles quantités de voyageurs étrangers, que toute surveillance est impossible ; la proximité de la frontière, la facilité d’un embarquement sur les nombreux bateaux espagnols et italiens qui sont dans le port de Nice, rendent les départs, après un attentat, particulièrement aisés. Les anarchistes peuvent d’ailleurs être tentés par la composition spéciale de la société qui fréquente les spectacles de Nice, de Monaco et de Monté-Carlo ; cette société composée en effet, non seulement des gens appartenant aux aristocraties de tous les pays du monde, mais aussi de tout ce que la société internationale peut contenir de gens tarés. Dans ces conditions, un attentat aurait un retentissement plus grand qu’ailleurs, et trouverait dans la manière de vivre d’une partie tout au moins des victimes, une sorte de satisfaction ; ces circonstances peuvent être de nature à déterminer les groupes anarchistes à tenter quelque chose sur notre littoral.

J’ai pris les mesures que comportent les ressources dont je dispose ; le commissaire central de Nice, M. Court, m’a rendu dans cette circonstance des services que je me plais à vous signaler.

M. Colonna et ses inspecteurs ont pu me fournir quelques renseignements ; j’ai utilisé aussi le concours qui m’était offert par le Consulat général d’Italie et j’ai provoqué celui du gouvernement de Monaco et même de la maison de Monté-Carlo. Je suis arrivé ainsi à mettre en œuvre des moyens d’action qui, se contrôlant l’un par l’autre, peuvent produire des résultats satisfaisants ; mais il aurait été nécessaire d’avoir quelques indicateurs, et l’état des crédits mis à ma disposition, ne m’a pas permis de développer ce service suivant le plan que je vous avais soumis ; je ne puis, monsieur le ministre, que vous prier de vouloir bien, si cela vous paraît encore possible, porter les mensualités de Sûreté générale au chiffre que je vous avais indiqué, et auquel vous avez bien voulu donner approbation.

Le préfet des Alpes-Maritimes

SOURCE : Arch. Nat. F7/12504