L’affiche collée par l’indicateur du consulat italien à Nice. Document Archives départementales des Alpes-Maritimes 4 M 488.

Alpes-Maritimes                                          Nice le 24 novembre 1893

Ville de Nice

Cabinet du commissaire central

n°78-R

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous transmettre un exemplaire d’un imprimé ayant pour titre « En Russie » qui a été distribué en ville hier dans l’après-midi. L’auteur de cette distribution est un nommé Musso Jean, demeurant 2 rue Ardon.

J’allais le faire arrêter ce matin et j’avais, me trouvant en cas de flagrant délit, prescrit une perquisition à son domicile, lorsqu’un incident fort inattendu a arrêté mon action. Voici cet incident que je crois devoir vous signaler et auquel je conserve toute sa physionomie et que je narre avec la plus grande exactitude en vous laissant le soin de l’apprécier.

Après avoir vainement interrogé ce matin la femme Carossi, j’ai cru bien faire de prier M. Reméa de venir l’interroger à son tour et de voir s’il n’était pas plus heureux que moi. Je lui ai cet effet exposé loyalement les faits et il l’a interrogée longuement et pas plus que moi, il n’a obtenu de cette femme aucun renseignement.

Je l’ai alors faite sortir et j’ai demandé à M. Reméa s’il avait quelques renseignements sur les époux Carossi ? Il m’a répondu négativement. Pendant que nous causions, on m’a apporté l’imprimé qui a été distribué hier, avec le nom du distributeur.

J’ai ordonné en sa présence qu’on arrête cet étranger et qu’on opère immédiatement une perquisition chez lui ; M. Reméa a subitement changé de couleur et s’est mis à balbutier au point que l’inspecteur des gardiens de la paix qui était présent, croyant qu’il allait se passer quelque chose d’anormal, s’est retiré de lui-même et nous a laissé en tête à tête. Ainsi M. Reméa m’a dit : « Ne faites pas çà ! Ne faites pas çà !, ce Musso est mon indicateur. Je savais qu’il distribuait ces imprimés, il m’en a posté un exemplaire, il en avait un paquet dans sa veste ! J’avais l’intention de vous en apporter un » et en même temps, il m’a remis un imprimé intitulé en Russie. Je n’ai pas caché à cet agent du Consulat que cette manière de procéder ne me paraissait pas correcte et que son indicateur allait trop loin ; il m’a répondu qu’il ne pensait pas que cette distribution fut délictueuse ! Je n’ai pas insisté, me réservant de vous en référer et j’ai continué la conversation, après lui avoir promis de ne rien faire contre son indicateur, mis en goût, il m’a alors demandé l’élargissement de Papini, par lequel il avait des indications ! … surpris de cette proposition qui m’a paru étrange, je lui ai fait remarquer que lui-même l’avait signalé comme un homme extrêmement dangereux, il ma répondu : « c’est vrai, je ne pensais pas qu’il viendrait se faire prendre ici, vous trouverez une meilleure occasion de le prendre et de le faire condamner ». Je lui ai dit que je ne partageais pas sa manière de voir, que Nice n’était pas une ville où on peut laisser faire des expériences anarchistes alors même que ce serait de la fumisterie et dans le but de cueillir des lauriers que le moindre petit attentat, même pour rire serait de nature à effrayer la colonie étrangère et même la ville, d’ailleurs, ai-je répondu, je vous promets d’en référer à M. le Préfet, il le mettra en liberté, s’il croit devoir le faire. Après un moment d’entretien encore, pendant lequel il m’a conté une histoire de bombe déposée chez un ermite et qu’un anarchiste connu de lui a promenée dans sa poche pendant des semaines ! Et qu’on a vainement cherché, etc… Nous nous sommes quittés.

Je ne vous cache pas monsieur le Préfet que l’attitude de M. Reméa m’a parue louche et peu franche. Il a interrogé cette femme comme un homme qui ne sait rien, il m’a déclaré ne pas connaître les époux Carossi, il a demandé à cette femme si n’était pas de sa maison qu’étaient sortis ces placards anarchistes et si elle n’avait pas préparé la colle ? Et cependant, il connaît Papini, il savait où il mangeait et où il couchait puisqu’il s’intéresse à lui et qu’il prétend avoir par lui des renseignements, il connaît fort bien Danelli et ne pouvait pas ignorer que ces deux individus mangeaient chez les époux Carossi, qui était un lieu de rendez-vous anarchiste.

En outre, il m’a déclaré qu’il connaissait l’individu qui a placardé la « Réponse aux fusilleurs » ce serait d’après lui un jeune homme de 18 ans dont il ne s’est pas souvenu le nom.

Je suis persuadé que sa mémoire a été trop paresseuse et qu’il lui aurait suffi d’un léger effort pour se souvenir.

Je n’ajoute aucun commentaire vous laissant, monsieur le Préfet, le soin d’apprécier les faits.

Le commissaire central

SOURCE : Arch. Dép. des Alpes-Maritimes 4 M 488