Le commissaire spécial en gare de Nice organisa les perquisitions.

Ministère de l’intérieur                                            Nice le 2 janvier 1894

Commissaire spécial

Dossier n°173

n°404

Rapport

Comme suite à mes télégrammes des 1er et 2 courant, j’ai l’honneur de transmettre à Monsieur le directeur de la Sûreté générale les renseignements suivants :

Le 31 décembre 1893, Monsieur le préfet a donné des instructions, afin de faire opérer le 1er janvier, à la première heure, des perquisitions chez les anarchistes ci-après désignés, demeurant à Nice et de procéder à la saisie de tout engin ou matière explosible et papiers anarchistes, ainsi qu’à l’arrestation de ceux qui pourraient les détenir.

En ce qui concerne les étrangers, l’arrestation devait être faite alors même que les perquisitions resteraient infructueuses.

Les instructions de Monsieur le préfet ont été exécutées par mon service et celui de la police municipale.

Aucune pièce compromettante permettant d’exercer des poursuites judiciaires n’a été trouvée chez les italiens.

Chez le sieur Guigonis François, on a trouvé trois lettres, dont copies sont jointes, démontrant qu’il est en rapport avec les compagnons anarchistes de Marseille, Paris, Toulon, Pierrefeu (Var) et Barcelone.

Chez Zibelin ; une quantité assez grande de journaux et brochures anarchistes Le Père Peinard, La Révolte, L’Ordine de Turin, L’Amanach du Père Peinard dont il est le correspondant, chargé de la vente.

Des lettres de New-York, Londres, Paris et une émanant du nommé Marchadier, signalé comme ami de Vaillant, lui demandant de lui faire connaître l’époque exacte des fêtes des comités de la presse et d’intérêt local de Nice.

Deux italiens, les nommés Rosso Joseph et Ortolani Pascal, venaient de quitter leur domicile et n’ont pu être arrêtés.

Les anarchistes en état d’arrestation sont 13 italiens et 2 français, savoir :

Bellonoto Vincenzo, demeurant 7 rue Penchienatti

Barsotti Olinto, 8 boulevard de l’Impératrice de Russi au 5e

Barsotti Alfred Idem

Barsotti Alcide, dit Gallius, avenue des Fleurs, maison Musso

Bocchi Romeo, 2 rue Arson au 4e

Casigliani Antoine, 11 rue Emmanuel Philibert au 5e

Danesi Attilio, 6 chemin de la Fontaine de la ville

Menichetti Alexandre, quartier de Riquier, dans une baraque en face la gare

Pacini Hugo dit Cino, rue Emmanuel Philibert au 4e

Pinori Emile, 3 rue de Turin au 2e

Romoli Ludovic, rue Trachel, maison Bensa au 1er

Vignole Emmanuel, 2 rue Arson

italiens

Guigonis François, 1 rue Emmanuel Philibert au 5e

Zibelin Clément, Albert, 11 rue de France

Français

D’autres anarchistes sont signalés à Nice, je les faits surveiller et transmettrai notices les concernant.

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Le commissaire spécial

Commissaire spécial de la gare de Nice                             2 janvier 1894

Affaire Guigonis, pièce jointe à rapport n°404

Copie

Barcelone le 20 mai 1893,

Ma pauvre et bien aimée Aline,

Je puis enfin t’ écrire un peu tranquille et je ne te raconterai pas tous les ennuis de mon voyage, t’ayant laissée dans une situation qui n’était pas trop brillante. Où en es-tu ? Oh ! Si tu savais comme je suis inquiet car je n’ai reçu aucune nouvelle de toi depuis notre séparation et on a dû t’écrire de France pour moi.

J’ai passé à Pierrefeu où Richerme et Mouges m’ont très bien reçu et remis de l’argent pour passer en Espagne. Je me suis arrêté également à Toulon chez les Michel avec lesquels nous partirons ensemble en Amérique. Ils étaient décidés à venir, malheureusement la police était prévenue à Marseille et j’ai dû passer 8 jours tristement. J’ai réussi à m’embarquer sous le nom de Camoin, l’artilleur qui était venu chez nous à Toulon et les agents sont arrivés au moment où le bateau faisait machine arrière.

Ils criaient « François Camoin, François Camoin ». François Camoin n’est pas ici et le bateau s’éloignait du quai.

Cela paraît trop drôle car il n’y avait que trois personnes qui connaissaient le nom que je portais ce qui me fait penser que peut-être les compagnons venaient me dire adieu. D’ailleurs je vais écrire à Camoin lui-même en lui demandant des explications et lui faisant connaître le portrait de celui qui criait « Camoin ».

A Toulon, il est inutile d’écrire à Canepe (?) qui est séparé du groupe, ni à Mme Tessier qui n’est plus à Toulon et qui demeure 36 rue Tapis vert à Marseille, première rue à gauche du cours et de la place d’Aix. Moi, je ne l’ai pas vue car elle était en voyage quand je suis passé.

Nous partirons pour l’Amérique avec la compagne et le compagnon Michel vers le 20 juillet et si tu le veux, tu vas passer ce temps chez le compagnon Richerme à Pierrefeu, c’est lui et Mouges qui me l’ont proposé.

Si tu veux leur écrire, ils t’enverront l’argent pour venir chez eux. Voici l’adresse : Richerme Basile, horloger à Pierrefeu. Var. Si tu as besoin d’écrire à Toulon, é cris à Michel André, cordonnier, chemin de Plaisance, quartier St Roch.

Ici je vais chercher à gagner ma vie, en attendant notre départ, les compagnons espagnols sont encore plus cochons qu’avant. J’ai retrouvé Tarriva, le professeur qui est toujours bon camarade. Pour ce qui est de moi, je suis toujours bien. Il s’agit particulièrement de toi et tu me répondras courrier par courrier, indiquant ta position.

Tu sais que je ferai ce que tu voudras.

J’attends ta réponse avec impatience et te prie de remercier chaleureusement la compagne et le compagnon François chez qui j’espère tu es toujours.

Au revoir, celui qui t’aime.

Riemer

chez Mme Martin, calle del Arco del theatro, 52 2e2. Barcelone.

PS. Dis-moi si tu as reçu la malle de Gènes et s’il y a des lettres à la poste, si pour les retirer il te faut l’autorisation. Je te l’enverrai.

Pour copie conforme. Le commissaire spécial.

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Commissariat spécial de la gare de Nice                        Nice le 2 janvier 1894

Affaire Guigonis, pièce jointe au dossier n° 404

Copie

Compagnon Coudry

10 rue Primatice

Cher Compagnon,

Je vous présente le compagnon Guigue François, c’est un de nos amis et il sera heureux de faire votre connaissance en arrivant à Paris et d’avoir par vous l’adresse de Fortelin (?) qui me manque. Bonnes amitiés à Mme Coudry. Je pense souvent à elle et compte toujours lui écrire.

Le compagnon François lui donnera de ses nouvelles et de celles des enfants. Bien cordialement à vous.

Lillie Wilhermine (presque illisible)

Pour copie conforme. Le commissaire spécial.

SOURCE : Arch. Nat. F/7/12508