La Réunion de la Route de Toulouse

Hier soir a eu lieu, dans l’établissement Hussel, route de Toulouse, 251, la deuxième des réunions organisées par les syndicats dissidents, le Groupe de propagande anarchiste, etc., pour l’envoi de délégués à l’hypothétique Congrès de Saint-Etienne.

La séance a été longue à l’excès, monotone et ennuyeuse. Ce n’est pas, certes que les éléments comiques manquassent; mais la somme d’ennui s’exhalant des discours écrits pour la plupart, violents à froid, pleins de déclamations furibondes lues du ton d’un écolier qui récite sa leçon, dominait tellement que les rires avaient peine à vaincre les bâillements; nous avons même vu trois ou quatre citoyens, indifférents au bruit, faire bravement leur somme. — proh pudor ! — tandis qu’on agitait devant eux la transformation complète de ce bas monde !

Tous les orateurs ont eu leur mot contre les professeurs d’économie politique «soudoyés par les bourgeois pouf en imposer au peuple »; c’est même le seul point sur lequel ils ont été d’accord; mais, chose digne de remarque, aucun d’eux n’a, à ce propos, dépassé les bornes des convenances.

Le citoyen Gras préside.

L’orateur qui prend le premier la parole est le citoyen Chapoulie. C’était inévitable. Il explique que si les organisateurs ont donné cette deuxième « conférence », c’est parce qu’à la première les délégués du prétendu Congrès ouvrier n’étaient pas venus, sous prétexte de banquet, et qu’on espérait les voir à celle-ci.

Il traite ensuite la première des questions qui avaient été posées au Congrès : Capital et travail. « Le capital, dit-il en propres termes, n’a qu’un droit, celui d’être exploité par le travail. » Le capital n’a droit à rien, ni intérêt ni autre rémunération; il est le produit du travail; le travail a donc le droit d’en user et d’en abuser. Il n’y a dans le monde que deux catégories d’individus : voleur et volé. Le capital est le voleur, le travailleur est le volé.

Pas plus que le capital, produit du brigandage, la loi n’a droit à notre respect, et le premier devoir de la révolution sociale du dix-neuvième siècle sera de faire un autodafé de toutes les lois existantes.

Et après ? nous dit-on. Après ? nous n’avons pas la prétention de décider à nous tous seuls ce qu’on fera après; mais nous disons aux travailleurs : groupons-nous, venez à nous, nous étudierons ensemble, et je suis bien sûr que nous trouverons quelque chose.

Comme on le voit, c’est toujours la même histoire : il faut tout démolir. — Très bien; mais que mettrez-vous à la place? Ah ! vous sortez de la question!

Entre temps, un des assistants reproche au citoyen Chapoulie d’avoir défendu une candidature bourgeoise. Le citoyen Chapoulie avoue — horreur ! — qu’il a soutenu la candidature Delboy; mais depuis il a étudié la question sociale et il a reconnu qu’on l’avait mis dedans. Aussi brûle-t-il avec enthousiasme ce qu’il avait adoré.

Ici se place un intermède. Un citoyen, quelque peu bègue, dont le nom nous échappe, dit : le citoyen Chavauty… (On rit.) Chapoulie a dit que… que… (On rit de plus belle.)

Le président exhorte le public à la patience.

L’orateur demande si les membres du Congrès de Bordeaux ont été invités; on lui répond : «Comme tout le monde, par la voie de la presse. » Il – insiste pour savoir s’ils ont été invités personnellement. Sur ce point, il n’obtient pas de réponse précise.

I1 ajoute ; « Le citoyen Chapoulie a dit, je crois, que la propriété est un vol. (Oui!). Je lui demande, à lui, s’il avait un petit bien, s’il dirait à ses collègues j’ai cent sous ou dix francs à manger par jour, partageons? » (Bravos).

Le citoyen Chapoulie ne daigne pas répondre.

Un citoyen que nous appellerons X…, n’ayant pu connaître son nom, prend la défense du capital; i1 dit qu’un capitaliste qui possède une usine, par exemple, valant un million, a droit non-seulement au paiement de l’intérêt de son argent, mais à la rémunération de son intelligence, sans laquelle les ouvriers seraient incapables d’utiliser l’instrument de travail.

Passant à un autre ordre d’idées, il demande comment les collectivistes s’y prendraient, une fois en possession de tous les instruments de travail, pour faire une répartition équitable. Il croit la chose impossible.

L’orateur est partisan de la coopération.Ce n’est pas par la force et la violence, dit-il, qu’on pourra résoudre la question sociale…

L’orateur parait avoir des idées assez justes sur toutes ces questions ; malheureusement, son discours s’allonge tellement, tellement qu’il tombe dans la divagation. On crie : Assez ! la clôture ! concluez !

En vain le président réclame le silence au nom de la liberté de parole. Le tapage continua. Dans une courte accalmie, on entend la voix du citoyen X…. disant : « Il faut supprimer les traités de commerce ! » Les cris assez ! assez ! redoublent d’intensité. Le citoyen X…. ne se décourage pas ; il tient à deux mains le rebord de la tribune, et il faut croire qu’il parle toujours car on lui voit ouvrir et fermer alternativement la bouche…

Enfin, le président réussit à rétablir un peu de calme.

Le citoyen X…. en profite pour tâcher de faire entendre sa voix ; mais devant la nouvelle tempête que cette tentative soulève, il finit par descendre ; il était temps.

Nous croyons cependant saisir que sa conclusion est celle-ci : Il est impossible de traiter dans une séance publique une question aussi grave que celle de la propriété individuelle. (Protestations.)

La note grossière manquait encore. Le citoyen Verdonne vient la donner. C’est naturellement le Congrès ouvrier qui ost l’objet de ses injures. Jugez donc ; les délégués ne sont pas venus se faire insulter eu personne, c’est le comble de la lâcheté. D’ailleurs, on ne pouvait attendre autre chose d’un congrès « ministériel. »

Le citoyen Guérin, du groupe de propagande anarchiste demande quelques explications au citoyen X… qui, parait-il, est un faux frère, un renégat, un anarchiste, converti. Voilà ce malheureux obligé de revenir à la tribune. Il explique qu’il a reconnu que le collectivisme et l’anarchie ne pouvaient rien pour l’amélioration du sort des travailleurs, et qu’alors il s’est rangé du côté des économistes.

Le citoyen Guérin lit un immense discours écrit, où tout son groupe a certainement consigné le fruit de ses veilles. Les hommes, dit-il. ont commencé par être des esclaves, puis ils sont devenus des serfs; maintenant ils sont des salariés: le nom seul a changé, la situation est restée la même; c’est que les travailleurs, en préconisant la coopération, ont laissé exister l’organisme social. La coopération est une manœuvre perfide que nous déjouerons grâce à la prévoyance révolutionnaire; nous devons faire table rase de toutes les institutions et restituer le capital à la collectivité humaine. La coopération est malfaisante, et la preuve, c’est que L’État la laisse faire.

Le citoyen Guérin ne veut pas plus des collectivistes que des coopérateurs: il est communiste, anarchiste, anti-étatiste; il veut que les richesses naturelles soient a la disposition de la collectivité humaine tout entière, sans distinction de classe ni de nationalité; il veut l’autonomie individuelle et la libre fédération des individus, sans frontière et sans gouvernement.

Voilà, dégagée de toute enveloppe, la théorie exposée par le citoyen Guérin. Ce n’est pas que l’enveloppe manque de saveur; mais il nous faudrait des colonnes pour reproduire seulement la moitié des violences, des injures ou des extravagances que contient ce discours, lu d’une voix froide et molle, et dont l’étendue est telle qu’on entend un brave homme s’écrier : « Mais commencez par la fin. citoyen ! »

Encore le citoyen X… : Il demande au citoyen Guérin si, dans sa théorie, l’individu…

Une voix indignée : L’individu! y a pas d’individu…

Le président essaie d’expliquer que la phrase n’est pas terminée et que le mot individu ne s’applique à personne dans la « société ».

Le citoyen X… : Si l’individu…

La voix, de plus en plus indignée ; Y a pas d’individu, y a que des citoyens.

Le citoyen X… :… Si l’individu est libre d’échanger un service contre un service équivalent.

Le citoyen Guérin : Je viens répondre à l’ex-anarchiste, à l’ex-collectiviste, etc., etc. (Un vif colloque s’engage dans un coin de l’orchestre, qui sert de tribune, entre ces deux citoyens; ce n’est pas amusant, mais cela fait perdre un quart d’heure. On crie : Assez ! descendez ! Les deux adversaires discutent toujours ; mais bientôt le public fait un tel vacarme qu’ils sont bien forcés d’aller s’asseoir.)

Le citoyen Chapoulie occupe de nouveau la tribune ; il dit que les machines ne sont bonnes qu’à mettre les ouvriers sur le pavé, et que la coopération, en admettant qu’elle réussisse, ne peut aboutir qu’à créer de nouveaux bourgeois, partant, de nouveaux exploiteurs.

Le président : Le citoyen X… a la parole. Voix nombreuses : Encore ! Non! non! Si! Parlez ! Aux voix!

Par un vote à mains levées l’assemblée décide que X… ne parlera pas. C’est bien fait, voila ce que c’est de n’être pas de l’avis de tout le monde !

Le citoyen Léglise, lui, ne va pas par quatre chemins : le capital fait des centres civilisés autant de Sodomes. Cela ne peut durer; les vices et les misères sociales produits par la propriété individuelle et par le capital apparaissent au grand jour, il n’y a qu’un remède, c’est la révolution; il faut détruire le vieux inonde de fond en comble; c’est par la révolution sociale universelle que nous conquerrons la liberté.

Pour le citoyen Petit, il n’est que temps de faire la révolution : puisqu’on ne veut pas donner au travailleur le produit intégral de son travail, il faut que le travailleur le prenne… qu’il vienne donc à la révolution sociale.

Il est onze heures trois quarts; bien des paupières s’appesantissent; heureusement, nous finissons sur une note gaie, et cela nous réveille un peu.

Le citoyen Tognou, maître imprimeur, parait il, propriétaire et éditeur d’un journal socialiste qui en est encore, je crois, à son numéro spécimen, la Lumière, bondit à la tribune. Ciel ! quelle abondance d’élocution, quelle pluie, quelle cascade de paroles !

A propos de la question de la propriété, l’honorable citoyen parle de l’agriculture aux Etats-Unis, d’ensemencement à la vapeur, d’Edison, de mais, de bœufs, de cochons, de dindons, d’extrait Liebig, de chair à pâté, de plumes, de blé à 17 fr., alors que nous le vendons 24, par suite du morcellement de la propriété individuelle.

Il parle encore des économistes officiels, de la facilité de parole des Gascons.

Cris : A la question !

L’orateur répond : Laissez-moi donc suivre mes idées. Puis il revient un moment au collectivisme: mais bientôt il passe à l’électricité. C’est par elle qu’il veut résoudre la question sociale ; par elle, quand nous en serons maîtres, tous nous aurons lumière, chaleur, force. Quand je passe devant Pey-Berland, ajoute-t-il, et que je regarde cette statue qui m’indigne, je me dis bientôt nous remplacerons cela par un grand paratonnerre qui ira prendre aux nuages l’électricité dont nous avons besoin. (Applaudissements.)

Je suis patron, et sous cet ignoble état social, je suis obligé de voler (applaudissements) pour faire vivre mes ouvriers. Tous voleurs : mon marchand de papier me vole; je vole mon client: mon client me fait faire des imprimés qui doivent servir à en voler un autre. Un état social qui oblige les honnêtes gens à voler est condamné d’avance. (Applaudissements.)

D’un bond l’orateur regagne sa place; il a l’air très content de lui. Ne troublons pas son bonheur. Personne ne demandant plus la parole, et vu l’heure avancée, le président déclaré la séance levée.

On se sépare au cri de : « Vive la Révolution ! » N’oublions pas d’ajouter qu’au cours de la séance une quête a été faite dans le but de réunir les fonds nécessaires pour envoyer des délégués à Saint-Etienne. La recette nous a paru singulièrement maigre.

La Petite Gironde 20 septembre 1882

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Les Chambres syndicales qui ont participé à l’envoi de délégués au Congrès de Saint-Etienne, ainsi que les groupes d’études sociales de l’Egalité et de propagande anarchiste, sont invités a se rendre a la réunion qui aura lieu lundi 16 courant, a huit heures du soir, 111 rue Saint-Bruno, pour entendre le rap port du délégué. Pour le Comité : L. Courtade
La Petite Gironde 15 octobre 1882