COURS D’ASSISES DES BOUCHES DU RHÔNE. PROCÈS D’ANARCHISTE

La dernière affaire importante de cette session est une affaire de provocation par voie de presse, au meurtre, au pillage et à l’incendie. L’accusé est le sieur Louis Victor, dit Trémolière.

M. le Président : Huissier, appelez l’accusé Louis Victor.

M. Louis, qui a pris place à la barre, se lève et dit : — Je suis présent, Monsieur le président,

M. le Président.— Veuillez me faire connaître vos noms, prenons, votre âge et votre profession. L’Accusé.—Louis Victor-Charles, dit Trémollière, 20 ans, publiciste.

M. le Président.— Vous êtes désigné comme ouvrier relieur dans la procédure.

L’Accusé.— La procédure s’est trompée, voilà tout.

M. le. Président.— Vous êtes né à Bayon?

L’Accusé.— Oui, Monsieur, dans la Meurthe-et-Moselle.

M. le Président.— Je viens de mettre le nom de trente jurés dans l’urne; je vais procéder au tirage au sort du jury qui doit vous juger. Vous avez le droit d’exercer neuf récusations.

L’Accusé.— Par principe,je ne récuse aucun de ces Messieurs : c’est une besogne dont je ne me mêle pas.

M. le Président.— Vous n’avez pas à discuter. C’est une communication que je vous fais.

M. l’Avocat générai Fabre. — Je relève le mot besogne.

  1. le Président.— Je ne l’avais pas entendu.

M. l’Avocat général. — Il y a des mots qui vous déplaisent,accusé; il y en a aussi qui me déplaisent à moi. Je récuse MM. les jurés qui n’en ont prié et aucun autre.

Le jury constitué. M. le greffier Klein donne lecture de la citation. Louis Victor est poursuivi pour avoir, par la voie de la presse, excité au meurtre et à l’assassinat dans un article intitulé : Gare dessous! et paru dans le numéro du 1er au limai 1892 du journal l’Agitateur. On signale surtout le passage suivant : « C’est la guerre à mort que nous a déclarée la bourgeoisie, par l’intermédiaire de tous les gouvernements, soit, nous l’acceptons, mais gare dessous ! C’est par la guerre à mort que nous répondrons. Gare à vos mouchards et gare à vous-mêmes, tout ce qui n’est pas avec nous est contre nous et si on nous attaque, nous saurons nous défendre. »

Citons aussi cet autre passage : « I1 n’est pas en France un seul anarchiste qui ne soit heureux, dans son for intérieur, le l’acte de justice commis au détriment du sieur Véry. »

M. le Président.— De celle lecture, il résulte que vous êtes accuse d’avoir, par la voie de la presse, provoqué à commettre des crimes, des meurtres, etc. (Article 24 de la loi sur la presse.)

L’Accusé. — Je me défendrai quand le moment sera venu.

M. le Président. — Je vais procéder immédiatement à votre interrogatoire. Vous avez déjà été condamné?

R.— Le 17 décembre 1887, à un mois de prison, 100 fr. d’amende et 500 fr. de dommages-intérêts pour diffamation.

D.— Vous habitez Marseille depuis dix ans?

R.— Depuis vingt et un ans.

D.— Vous êtes gérant de l’Agitateur ?

R.— Oui, Monsieur le président.

D.— Vous écrivez sur ce journal sous divers noms et signez souvent Trémolière ?

R.— parfaitement.

D.— Donc Louis Victor et Trémolière c’est la même personnalité.

R.—C’est exact.

D.— Vous vous reconnaissez donc l’auteur de l’article incriminé?

R. — Oui, je le reconnais.

D.— Comme il n’y a pas de témoin dans cette affaire, je vais donner lecture de l’article. Je n’insiste pas. vous fournirez vos explications quand vous aurez entendu M. l’avocat général.

Réquisitoire

M. l’avocat général Fabre a requis avec énergie contre l’accusé. Louis est comme Sébastien Faure, un de ces anarchistes qui, par la parole ou la plume, répandent des théories de nature, à les en croire, à faire le bonheur des peuples, sans se présenter en réformateurs dé l’ordre social.

Convient-il de discuter sérieusement avec de pareilles gens qui réprouvent ce que nous aimons, la patrie, la famille, et dont la théorie est que chacun doit vivre à sa guise, selon son caprice, n’écoutant que ses intérêts?

Le vol et l’assassinat, voilà leurs moyens d’action. Leurs contradicteurs, ils les font sauter par la dynamite. Ils veulent la guerre à outrance, sans pitié, sans merci, nous l’acceptons.

L’accusé fait un signe de dénégation.

Je crois comprendre le geste de l’accusé, dit M. l’avocat général ; les anarchistes se croiraient en état de légitime défense.

Erreur ! nous n’avons eu qu’un tort c’est de tolérer les anarchistes tant qu’ils sont restés sur le terrain de la théorie. A tort, ai-je dit, car la théorie de laisser tout dire amène la théorie de laisser tout faire.

Nous ne pouvons vous permettre de passer de la théorie à la pratique. Les anarchistes ne sont pas les seuls êtres vivants; ils sont des centaines contre des millions de citoyens représentant l’honnêteté et le droit.

L’honorable organe du ministère public discute ensuite l’article incriminé et démontre que le délit de provocation au meurtre est bien caractérisé.

Il faut frapper avec énergie contre ces anarchistes qui sont les pires des malfaiteurs, qui trompent le peuple, dont ils exploitent les souffrances et les misères.

Ils excitent le peuple, mais l’heure du danger venue, ils prendront prudemment la fuite. Montrez-vous sévère pour ces malfaiteurs, les pires de tous, et les plus dangereux.

Défense

Avant de présenter ma défense, dit l’anarchiste Louis, je me permettrai une légère protestation. J’avais écrit a M. le président pour le prier d’autoriser mon ami Montant à m’assister et à présenter ma défense. Cette autorisation m a été refusée en vertu du pouvoir discrétionnaire du président.

Nombreux Incidents

M. le Président. — Ce n’est pas en vertu de mon pouvoir discrétionnaire que cette autorisation vous a été refusée. J’ai pensé que le défenseur que vous avez choisi en dehors du barreau ne présentait pas de garanties suffisantes pour votre défense.

L’Accusé.— M. Montant, qui pense comme moi, est plus que tout autre, capable de me défendre. L’incident terminé, l’accusé fait à MM. les jurés l’exposé de la théorie anarchiste. Nous n’allons pas, on le pense bien, suivre l’orateur dans son récit, la théorie anarchiste ayant été bien souvent exposée en réunion publique. Les anarchistes, ce sont des hommes doux, persécutés par les pantins de le bourgeoisie qui nous gouvernent.

M. le Président.— Employez d’autres expressions ; je ne supporterai plus un pareil langage.

L’Accusé.— Je suis obligé dans l’Intérêt de ma défense.

M. le Président.— Votre défense gagnera à être présentée en des termes différents.

L’Accusé. — J’essaierai d’adoucir mes expressions.

Continuant son discours, l’accusé fait l’historique des arrestations qui eurent lieu à Paris après les premières explosions — que de bruit pour quelques pétards !— et à Marseille le 1er mai. Plus de huit cents ouvriers furent, sans motif plausible, arrachés à leurs femmes, à leurs enfants et jetés en prison, tant est grand le degré d’abaissement dans lequel nos gouvernants actuels sont tombés.

Peut-on rester maître de soi en présence de pareils actes ?J’affirme que non, moi qui, cependant, ne suis pas partisan des moyens de provocations dont je connais l’inutilité.

L’orateur fait ici un tableau très poétique de la société actuelle. En haut, on voit des prêtres fabricants des sacrements , des fonctionnaires baissant la tête et levant le pied en emportant la caisse, des officiers vendant à l’ennemi des secrets de la défense dite nationale, des littérateurs ordonnant à leur pensée de glorifier l’injuste, des poètes idéalisant le laid, des artistes apothéosant l’inique, pourvu que ces turpitudes leur assurent un fauteuil à l’Académie ou des titres de rente; des commerçants falsificateur, des industriels sophistiquant leurs produits, des plumitifs se disant journalistes, prostituant leur plume avec une désinvolture remarquable, etc.

En bas, des maçons sans abri, des ouvriers boulangers, sans pain, des tailleurs sans vêtement.

Au milieu, une armée, une police, des magistrats, des gendarmes, pour maintenir la cohue des malheureux qui battent le pavé à la recherche d’un pont à construite.

Et ces malheureux, s’oubliant dans le bruit d’une fêle, se portent sur le passage d’un ministre qui se joue d’eux et les fait fusiller.

D’un côté, une classe qui crève de pléthore et d’indigestion ; d’un autre, une classe privée de tout : des maçons qui, après avoir pendant leur vie bâti des palais et des églises ne peuvent, quand ils sont vieux, avoir un toit pour abriter leur tête ; des boulangers qui, après avoir pétri des millions de kilogrammes de farine, meurent de faim.

L’orateur critique ensuite le prêtre, l’instituteur qui m,… le cerveau des enfants.

M. le Président. — Je ne puis tolérer de pareilles expressions.

L’Accusé. — Je suis obligé d’employer des mots justes.

M. le Président.— Peu convenables.

L’Accusé.— Je me surveillerai mieux.

L’orateur continue par la critique du suffrage universel. Rien de bon enfin.

Heureusement, qu’entre les voleurs et les volés, les bourreaux et les victimes s’entreposent des hommes — les anarchistes — qui, comme jadis le Christ, sauront se faire tuer pour le bien de l’humanité.

M. le Président (interrompant l’accusé). — Laissez donc tranquille la société, et répondez au délit de provocation qui vous est reproché.

L’Accusé.—Je ne crois pas que la conscience de MM. les jurés soit bien éclairée sur mes doctrines. Il importe que je fasse connaître quels hommes nous sommes, que nous ne sommes pas seulement des hommes violents mais aussi des hommes de paix.

M. le Président.— La cour est patiente, mais elle ne peut vous permettre de parler ainsi d’un grand criminel. Ne sortez pas de la question. Il s’agit de votre procès et non de celui d’un autre.

L’Accusé.— J’arrive à la discussion de l’article incriminé. Il n’y a pas de provocation dans l’article; j’y trouve l’apologie des faits commis par Ravachol, un sentiment de contentement de celui que je considère comme un mouchard, un avertissement, une menace, mais pas de provocation. On me fait un procès politique, j’en suis heureux, car je sens que c’est le commencement de la fin. On peut nous emprisonner, nous exécuter, mais plus vous ferez, plus notre idée marchera.

Le Président.— Les jurés apprécieront; mais parlez de l’article incriminé, de la provocation.

Le Prévenu.— J’y arriverai ; mais je tiens à continuer, je préférerai renoncer à la parole.

Le Président.— Je ne veux pas vous enlever la parole.

Le Prévenu.—Je me défends comme je puis. Si j’avais pu avoir mon ami pour me défendre.

Le Président.— Je vous ai offert un avocat !

Le Prévenu.—II n’est pas dans nos habitudes de prendre un avocat pour des délits de presse ou de parole. Nous ne plaidons jamais les circonstances atténuantes. Nous sommes coupables ou innocents.

M. Louis continue ses théories et entre dans des développements qui nécessitent de nouveau l’intervention du président.

M.le Président.. — Vous direz ces choses-là à la conférence que vous donnez ce soir. Ce n’est pas une raison pour le faire ici.

L’Accusé.— On a attaqué mes idées, je dois suivre M. l’avocat-général sur ce terrain. Au reste, je vous invite tous à cette conférence. L’accusé prédit ensuite que l’anarchie fera de grands progrès et parle de l’affaire Ravachol. Cette expérience nous a permis de faire l’expérience de notre force. On voulait nous faire un procès, mais on a reculé. Nous sommes heureux des actes de Ravachol.

Je remets mon droit entre vos mains, dit le prévenu en terminant; si vous m’avez compris vous m’acquitterez, et je sortirai d’ici la tête haute, le cœur content, car j’ai confiance dans la justice populaire du jury. Mais quel que soit votre verdict, je l’accueillerai par un : Vivat pour la révolution sociale, pour l’anarchie.

Le Verdict

Reconnu coupable, avec admission des circonstances atténuantes, Louis est condamné à 6 mois de prison et 100 fr. d’amende. Ce verdict est accueilli sans protestation ni manifestation.

Le Petit Marseillais 7 août 1892