Victor Louis, le gérant de l’Agitateur qualifia l’attentat « d’acte de justice ». Document Wikipédia.

Cour d’appel d’Aix                                                        Aix, le 1er mai 1892

Parquet

Direction des affaires criminelles

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de signaler à votre haute attention, l’article ayant pour titre « Gare dessous » et inséré dans le n° ci-inclus de l’Agitateur (du 1er au 8 mai).

L’auteur de l’article visé, le sieur Victor Louis, dit La Trémolière qui est aussi le gérant du journal, ne se borne pas à glorifier l’emploi de la dynamite à l’occasion de la récente explosion du restaurant Véry et à faire l’apologie de ce « glorieux attentat » qu’il appelle « un acte de justice », mais il me paraît encore provoquer directement à commettre les crimes spécifiés dans l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881.

La provocation délictueuse me paraît résulter notamment des passages ci-joints : « c’est la guerre à mort que nous a déclarée la bourgeoisie, par l’intermédiaire de tous les gouvernements ; soit nous l’acceptons mais gare dessous ; c’est par la guerre à mort que nous répondront (ces mots sont imprimés en caractères spéciaux pour attirer plus particulièrement l’attention). « Ah ! Oui, Messieurs vous croyez pouvoir par délégation, par l’astuce, nous réduire à néant ; vous apprendrez, bientôt, à vos dépens, l’erreur profonde dans laquelle vous êtes tombés ! »

« Gare à vos mouchards ; et gare à vous-mêmes ; tout ce qui n’est pas avec nous, est contre nous et si on nous attaque, nous saurons nous défendre ».

Un autre passage de l’article intitulé « Prenez garde » inséré à la première page, n’est pas le moins significatif : « Nous sommes donc traités en ennemis, et, de la sorte, nous avons strictement le droit de combattre sur le terrain de la violence, le seul qu’ont choisi nos adversaires eux-mêmes ».

« C’est la guerre, la guerre sans trêve, ni merci ; c’est la guerre avec toutes les horreurs, toutes les conséquences ! Que les responsabilités retombent sur ceux qui nous l’ont déclarée, qui nous l’imposent !

Sachez-le, Messieurs les magistrats, policiers, gendarmes et soldats, si nous n’en voulons pas à vos personnes, il se pourrait qu’il vous en cuise de vouloir vous frotter aux anarchos ! ».

Allez-y donc carrément, violez nos demeures, nos correspondances, notre liberté, essayez donc du moins. Les chardons, représentés par nous, attirent les ânes, représentés par vous tous ; Messieurs, prenez garde aux épines ».

J’estime, en conséquence, que le délit est suffisamment caractérisé pour qu’il convienne d’ouvrir immédiatement une information contre Victor Louis, dit Trémollière, en sa double qualité de gérant et d’auteur de l’article ayant pour titre « Gare dessous ».

Le Procureur général

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Cour d’appel d’Aix                                                             Aix, le 5 mai 1892

Parquet

Direction des affaires criminelles

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de vous informer que je viens d’inviter mon substitut de Marseille à requérir le renvoi devant la chambre des mises en accusation, du sieur Morel Louis, gérant du journal L’Agitateur, inculpé du délit prévu par l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 (voir ma dépêche du 12 avril).

Je ne crois pas utile de revenir sur l’article incriminé portant le titre La Dynamite et paru dans le n°6 de l’organe anarchiste. Comme j’avais l’honneur de vous l’écrire le 12 avril, cet article après avoir fait l’apologie des derniers attentats commis à Paris, excite tous les anarchistes à suivre l’exemple de « leurs compagnons » de la capitale et provoque directement aux crimes spécifiés dans l’article 24 de la loi sur la presse.

Il a été impossible de connaître l’auteur de l’article. Le gérant responsable Morel Louis, est en fuite. Depuis quelques temps et paraît s’être réfugié à l’étranger. Le tribunal de police correctionnelle de Marseille l’a condamné le 28 du mois dernier à 6 mois de prison, pour tentative d’escroquerie.

L’Agitateur est un des journaux qui prêchent ouvertement la révolte et la destruction par la force de toutes les institutions sociales. Son action pourrait être dangereuse dans un grand centre comme Marseille, si l’impunité lui était assurée, et c’est pour ce motif que, malgré la fuite de Morel, j’ai cru devoir donner des instructions dans le sens du renvoi devant la chambre des mises en accusation.

Le Procureur général

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Cour d’appel d’Aix                                                           Aix, le 7 mai 1892

Parquet

Direction des affaires criminelles

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de vous faire connaître que, par jugement en date du 5 mai courant, le tribunal correctionnel de Marseille, a condamné les nommés Maurel Louis et Victor Louis, gérants du journal l’Agitateur, le premier par défaut et l’autre contradictoirement à 50 francs d’amende chacun pour fausse déclaration d’imprimerie (art 7 et 9 de la loi du 27 juillet 1881).

Le Procureur général

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Cour d’appel d’Aix                                                   Aix, le 21 mai 1892

Parquet

Direction des affaires criminelles et des grâces

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

Conformément aux instructions contenues dans votre dépêche du 29 avril dernier, j’ai l’honneur de vous rendre compte que le sieur Morel Louis, gérant du journal anarchiste L’Agitateur a été condamné par le tribunal correctionnel de Marseille, dans son audience du 19, à deux amendes de 100 francs pour les deux contraventions suivantes :

  • fausse déclaration relative à l’imprimerie du journal
  • omission du dépôt légal (articles 7, 9 et 10 de la loi du 29 juillet 1881)

Le Procureur général

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Cour d’appel d’Aix                                                  Aix, le 8 août 1892

Direction des affaires criminelles

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de vous faire connaître que la cour d’assises des Bouches du Rhône a condamné, le 7 août courant, à 6 mois de prison et 100 francs d’amende, le nommé Victor Louis, dit Trémolin, gérant du journal anarchiste L’Agitateur, reconnu coupable du délit de provocation directe aux crimes spécifiés dans l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881.

Cet individu a fait l’objet de mon rapport en date du 1er mai dernier.

Le Procureur général

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Cour d’appel d’Aix                                                  Aix, le 23 novembre 1892

Direction des affaires criminelles

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de vous faire connaître que par arrêt de défaut, en date de ce jour, la cour d’assises des Bouches du Rhône a condamné à la peine de 2ans d’emprisonnement et 3.000 francs d’amende, le nommé Morel Louis, poursuivi pour provocation aux crimes de meurtre, de pillage et d’incendie, par application de l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881.

Cette affaire a fait l’objet de mon rapport du 15 avril dernier.

Le Procureur général

Source : Archives nationales BB/18/6450