L’article poursuivi par le parquet, « la dynamite », se trouvait dans le n°3 de l’Agitateur.

Cour d’appel d’Aix                                                  Aix, le 12 avril 1892

Parquet

Direction des affaires criminelles

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de vous transmettre les renseignements que vous avez bien voulu me demander par votre dépêche du 7 avril courant, sur un article du journal L’Agitateur, organe anarchiste, hebdomadaire, publié à Marseille depuis le 29 février.

Cet article portant pour titre « la dynamite » et paru dans le n° du 3 avril n’avait échappé à mon attention, ni à celle de mon substitut, mais j’attendais pour vous le signaler le résultat des recherches dont le gérant du journal est actuellement l’objet.

L’article visé rappelant aux lecteurs du journal l’explosion de la rue de Clichy, glorifie l’emploi de la dynamite, fait l’apologie des récents attentats et excite tous les anarchistes à suivre les exemples de leurs « compagnons » de Paris.

Les passages suivants me paraissent constituer le délit de provocation à commettre les crimes de meurtre, d’incendie ou d’attentat contre la sûreté intérieure de l’état : « qui n’est pas avec nous, est contre nous… qu’on se donne la peine de faire le compte des cadavres de part et d’autre… ah ! Qu’il en faudrait encore des explosions pour que nos comptes soient balancés. ». « Et, si s’en prendre aux immeubles, c’est que le plus sûr moyen de frapper le propriétaire, c’est de le ruiner… Si cela continue, magistrats, policiers, gouvernants ne trouveront plus à se loger chez les particuliers, on les entassera dans des édifices spéciaux dont ils deviendront en quelque sorte les prisonniers… sans compter que lorsque le gibier est groupé, il est plus facile de taper dans le tas et le coup porte mieux parce qu’il fait balle ».

La provocation directe aux crimes spécifiés dans l’article 24 de la loi sur la presse est encore plus nettement accentuée à la fin de l’article : « Allons, vous tous, qui désirez et voulez le renversement du vieux monde, mais reculez ou hésitez parce que la tâche semble trop au-dessus de vos forces, rendez-vous compte de ce qu’a fait l’énergie de quelques hommes résolus ! Que sera-ce donc le jour, où décidés à vivre en hommes libres ou à mourir, vous vous lèverez des centaines, des milliers, des millions ? La victoire sera facile et ce triomphe, vous pouvez le remporter demain si vous élevez vos tempéraments à la hauteur des circonstances. Le voulez-vous ?

Que chacun de vous se consulte et, après avoir réfléchi qu’il est honteux de vivre en esclave, il dira : je suis prêt ».

J’estime que ces odieuses excitations dont il est superflu de démontrer le danger, renferment évidemment le délit prévu par l’article 24, alinéa 1er de la loi du 29 juillet 1881 et j’ai l’honneur de vous demander l’autorisation d’ouvrir immédiatement une information contre le gérant du journal et contre l’auteur encore inconnu de l’article.

L’imprimeur-gérant Morel Louis, né à Lyon le 14 août 1862, a pris la fuite, il y a quelques jours, il est inculpé d’escroquerie et fait l’objet d’un mandat d’arrêt.

J’espérais pouvoir, en vous demandant des poursuites, vous annoncer son arrestation à Béziers, mais les recherches ont été infructueuses jusqu’à présent. Mon substitut vient de télégraphier à Narbonne où sa présence lui a été signalée.

Le Directeur et l’inspirateur du journal est certainement le conférencier anarchiste Sébastien Faure, déjà condamné pour délit de presse et actuellement détenu à Marseille sous l’inculpation de coups et blessures.

Le Procureur général

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Cour d’appel d’Aix                                         Aix, le 15 avril 1892

Parquet

Direction des affaires criminelles et des grâces

1er bureau

Monsieur le Garde des sceaux,

Pour faire suite à mon rapport du 12 avril courant relatif au n° du journal anarchiste L’Agitateur, j’ai l’honneur de vous faire connaître que le sieur Morel Louis, gérant de ce journal, a fait le 26 février dernier, une fausse déclaration au parquet de Marseille en indiquant que le journal était imprimé 4 rue Gambony. Il résulte des renseignements pris par la police, que cette feuille est imprimée, en réalité, 14 rue Saint Dominique. La maison portant le n°4 de la rue Gambony est un garni où Morel a habité pendant une quinzaine de jours.

D’autre part, le dernier numéro de l’Agitateur, paru le 9 courant, n’a pas été déposé au parquet ainsi que le constate un procès-verbal dressé par M. le commissaire de police aux délégations judiciaires.

J’estime en conséquence qu’il y aurait lieu de traduire le sieur Morel, gérant de ce journal devant le tribunal correctionnel de Marseille pour aux articles 7,9 et 10 de la loi du 29 juillet 1881.

Le Procureur général

Source : Archives nationales BB/18/6450