Le salon du gardien chef après l’attentat à la dynamite contre la prison de Roanne

Notre correspondant de Montbrison nous écrit, à la date d’hier, 24 mars :

Aujourd’hui a comparu, devant la cour d’assises de la loire, le nommé Philibert Lagru, âgé de 20 ans et demi, boulanger, demeurant à Roanne, accusé d’avoir tenté de faire sauter la prison de Roanne, le 16 octobre 1884. Voici, d’après l’acte d’accusation, les détails de cette affaire, qui eut un grand retentissement :

Le 15 octobre 1884, les ouvriers d’une carrière de pierre située sur la route de Roanne à Villeret constatèrent que des malfaiteurs avaient pénétré avec effraction dans la poudrière du chantier et avaient enlevé une assez grosse provision de dynamite, 250 capsules et plusieurs mètres de mèche.
Puis, détail qui a son importance, comme on le verra, ils avaient, avant de se retirer, fait brûler en partie trois livrets d’ouvriers et avaient écrit, sur divers feuillets d’un registre à souche, des menaces et des injures.

Le lendemain même, à dix heures du soir, deux ou trois cartouches de dynamite étaient placées sur le rebord extérieur de la fenêtre du logement du gardien-chef de la prison de Roanne, et une violente explosion se produisit.

La commotion ébranla toutes les maisons du voisinage, dont les vitres furent brisées; dans les quatre pièces composant l’appartement du jardin, les dégâts furent considérables. Les barreaux de la fenêtre furent descellés et tordus, les meubles furent complètement brisés et une double cloison jetée par terre. Par un heureux hasard, le gardien-chef Chinet et sa femme ne se trouvaient pas dans la pièce où les effets de l’explosion furent le plus terribles; cependant Chinet fut atteint dans son lit par des éclats de verre, mais ses blessures n’eurent aucune suite grave.

Les soupçons ne se portèrent que tardivement sur Philibert Lagru. Cet individu, qui ne vivait que d’expédients et menait une existence des plus suspectes, fut successivement condamné à deux ans de prison pour voies de fait, bris de clôture, outrage à la pudeur et vol. C’est pendant le cours de sa détention que l’on constata dans son écriture et dans sa signature des analogies avec divers écrits anonymes saisis au cours de l’instruction; d’actives recherches firent bientôt découvrir plusieurs preuves de sa culpabilité.

Il fut établi que,, parti de Perrecy-les-Forges, d’où il est originaire, Lagru était arrivé à Roanne au commencement d’octobre 1884, quelques jours avant le vol de Villeret et l’attentat de la maison d’arrêt. On apprit bientôt qu’il avait passé la soirée du 16 au 17 octobre en compagnie d’un nommé Paul Grand. Tous les deux avaient paru deux fois pendant cette même soirée au débit des époux Remontet. Ils y étaient entrés une première fois à neuf heures, en étaient ressortis à neuf heures et demie et y étaient rentrés précipitamment à une heure voisine de l’explosion. Leur trouble et leurs
allures les avaient fait remarquer et soupçonner.
Il résulte, en outre, de la déclaration du sieur Remontet que Grand lui a fait, le 16 au soir, devant Lagru, la recommandation de bien dire, si on les inquiétait au sujet de l’attentat qui venait de se commettre, que Lagru et lui n’avaient pas quitté son établissement de toute la soirée.

Bien que les charges contre Grand fussent sérieuses, sa culpabilité ne parut pas assez établie pour motiver son renvoi devant le jury, mais, en ce qui concerne Lagru, une preuve accablante vint s’ajouter aux autres. 11 est certain, d’après l’acte d’accusation, qu’il est l’auteur des écrits consignés sur les feuilles détachées du registre à souche trouvée dans la poudrière, des annotations d’un placard trouvé sous la porte de la prison et d’une lettre anonyme adressée au juge d’instruction.
L’expert en écriture a établi que ces diverses pièces ont une même origine et qu’elles émanent toutes de Lagru.

Pendant sa détention, alors que, déjà prévenu du crime pour lequel il comparaît, il subissait sa peine de deux ans de prison pour vol, etc., Lagru a tenté de s’évader. Il avait fait rougir au feu d’un poêle une tringle de son lit et percé en plusieurs endroits la porte de sa cellule, qu’il était parvenu à ouvrir; mais il avait échoué devant une seconde porte qui lui barrait le passage.

Me Laguerre, qui devait défendre l’accusé, s’est fait, au dernier moment, remplacer par un de ses confrères de Paris, Me Bocandé. Par suite, l’audience, qui devait s’ouvrir à huit heures du matin, n’est ouverte qu’à midi.

Lagru, dans son interrogatoire, a opposé d’énergiques dénégations à toutes les charges relevées contre lui.
M. Bohu, commissaire de police, a donné de nombreux détails sur l’attentat et sur la présence de Lagru au moment de l’explosion. Il a cité ce mot de l’accusé: « Je suis anarchiste et, pour moi, la vie d’un homme ne vaut pas celle d’un chien. »
L’expert en écriture, M. Perquiat, soutient qu’il y a une similitude absolue entre l’écriture des lettres de l’accusé et celle des documents saisis.
M. Mante, procureur de la République, prononce un très court réquisitoire et réclame contre Lagru un verdict affirmatif sans circonstances atténuantes.

Me Bocandé présente la défense avec beaucoup de modération, en s’abstenant de toute incursion dans la politique. Il dit qu’il n’y a que des présomptions contre son client et sollicite un acquittement pur et simple.

A 5 heures 20, le jury entre dans la salle de ses délibérations.

(Par dépêche).

Le verdict est affirmatif, avec circonstances atténuantes. En conséquence, la cour a condamné Lagru à cinq ans de réclusion et cinq ans d’interdiction de séjour.

Il s’est retiré en criant: « Au revoir, camarades ».

Le Temps 26 mars 1886