Une bombe avait été placée au rez de chaussée, sur le rebord de la seconde croisée de la caserne de gendarmerie.

La dynamite a parlé il y a une quinzaine à Lyon ; il y a trois jours, elle faisait des siennes à Roanne ; cette nuit Saint-Etienne a eu à son tour son explosion.

Il était minuit quarante minutes. Deux jeunes gens, les nommés Merly, 18 ans, domicilié 15 rue d’Arcole et Beaunier, se rendaient à leur domicile respectifs. Ils causaient à l’angle des rues de la Paix et des Deux-Amis lorsqu’ils entendirent une forte détonation du côté de la gendarmerie.

Croyant tout d’abord à une explosion de gaz, ils firent quelques pas dans la direction de la caserne ; ils croisèrent un individu auquel ils demandèrent ce qui venait d’arriver.

– Oh ! Ce n’est rien, répondit cet homme en continuant son chemin.

Arrivés à quelques pas, il prit le galop et disparut par la rue des Jardins.

Un moment les deux jeunes gens eurent l’idée de se mettre à la poursuite de cet homme ; mais ils ne donnèrent pas suite à leur projet et se dirigèrent du côté de la gendarmerie.

Tout le quartier était en émoi ; officiers, sous-officiers et gendarmes s’étaient levés et étaient venus se rendre compte de la cause de l’explosion, en même temps que les deux agents de service place Jacquard.

Une bombe avait été placée au rez de chaussée, sur le rebord de la seconde croisée de la caserne et donnant dans l’appartement du brigadier Tissot.

Le lit de ce dernier se trouvait placé à gauche et tout près de cette ouverture, l’intention criminelle est donc bien évidente et c’est par un hasard extraordinaire que le birgadier et sa femme, couchés tous deux, n’ont pas été atteints.

Toutes les vitres ont volé en éclats ainsi que celles de deux autres fenêtres voisines. Un croisillon en bois de chêne, violemment arraché, a été projeté avec tant de force contre une porte située en face, à six mètres de distance, qu’un panneau de cette porte a été enfoncé. Les rideaux ont été brûlés et déchirés, mais le mobilier n’a pas souffert et les dégâts sont peu importants.

Les autorités furent immédiatement prévenues et, quelques instants après, MM. Gandès, commissaire central et Bombois, commissaire de l’arrondissement, arrivaient en hâte sur les lieux, rejoints bientôt par M. Roppert, substitut. Qui commença une enquête.

Les premières constatations permirent, à n’en pas douter, d’établir qu’on était en présence d’une tentative criminelle analogue à celle de Roanne.

On reconnut aussi que l’engin employé n’était autre qu’une bombe en tôle de 1 mm d’épaisseur dont l’enveloppe s’était tordue et littéralement enroulée autour de l’un des barreaux. Si ce barreau avait cédé ou si le fragment de tôle avait pu être lancé dans l’intérieur, nous aurions certainement un malheur à déplorer.

Les soupçons se portèrent aussitôt sur les individus qui composent le groupe anarchiste de Saint-Etienne et, aussitôt, l’ordre fut donné de les arrêter. A cinq heures du matin, on amenait au poste centre :

Pérelle Clément, 9 impasse Saint-Honoré

Paulet Jacques, place de l’Etang de Tardy

Bayle Jean-Claude, rue du Cimetière

Sagnol Joannès, 36 rue Saint-Antoine

Meteil Barthémy, 28 rue Boulevard-Valbenotte

Baudet Jean-Baptiste, 43 rue de Lyon

Chirat Pierre, 13 place Sainte-Barbe

Sanchon Etienne, boulevard Jules Janius, maison David

Mirabel Isidore, 31 rue de la Paix

On a trouvé chez Pérelle un revolver à 6 coups chargé, plusieurs journaux et papiers anarchistes ; chez Paulet, un volume traitant de l’ « Electro-Homéopathique », une lettre adressée à un compagnon anarchiste et une boîte contenant une poudre blanche qui sera examinée ; chez Chirat deux pistolets à deux coups, dont un chargé, et un coup de poing américain.

Ce matin, 10 heures, les individus arrêtés ont été conduits un par un du bureau central au parquet où ils ont été interrogés.

M. Merly, dont nous parlions plus haut, a donné le signalement de l’individu que son camarade et lui ont vu s’enfuir après la détonation.

Ce signalement serait le suivant :

Corpulence ordinaire, taille assez élevée (1m75 environ), moustache et impériale blondes, âgé d’environ 40 ans, vêtu d’un pardessus couleur sombre et coiffé d’une casquette marron.

Quant à Beaunier, il a déclaré qu’il reconnaîtrait difficilement le personnage.

Les anarchistes arrêtés ont subi un long interrogatoire.

Tous ont nié énergiquement être pour quelque chose dans l’explosion. Ils ont été maintenus en état d’arrestation et internés à Bellevue à la disposition du magistrat enquêteur.

L’individu rencontré par les sieurs Merly et Beaunier est activement recherché. Nul doutes que, grâce au signalement fourni, il ne tombe entre les mains de la justice.

Un moment on a pensé que cet homme pourrait bien être le même qui, il y a quelques temps, à propos d’une condamnation pour délit de chasse, avait menacé les gendarmes d’une revanche. Mais son signalement est loin de répondre à celui qui a été donné de l’individu soupçonné.

Le Petit Stéphanois 20 octobre 1884