Une bouteille explosible, fut trouvé derrière la porte du poste de police de la Préfecture.

COUR D’APPEL DE BORDEAUX (4e chambre).

Présidence de M. Boulineau.

Audience du jeudi 31 juillet 1884.

Les Anarchistes de Bordeaux. — Affaire Marné.

Une foule nombreuse se pressait aujourd’hui il la quatrième chambre de la cour. Il s’agissait de l’appel interjeté par M. le Procureur général contre le jugement du tribunal correctionnel de Bordeaux, qui, le 24 mal dernier avait relaxé les nommés Guérin et Marné, faisant partie du groupe des anarchistes de Bordeaux, des diverses accusations portées contre eux. Cet appel du procureur général était relatif à Marné seulement. A onze heures cinquante, la cour est entrée en séance. M. le procureur général Alphandéry occupait le siège du ministère public. C’était la première fols que ce magistrat portait la parole à Bordeaux dans une affaire criminelle. Me Monis était au banc de la défense. Au moment où l’huissier de service fait l’appel du nom de Marné, personne ne répond. La cour se retire alors pour laisser à Marné le temps d’arriver devant ses juges. Enfin il arrive à l’audience à midi précis. M. le conseiller Rozier a aussitôt donné lecture du volumineux rapport de l’affaire. Les détails que contient ce rapport ont été mis à diverses reprises sous les yeux de nos lecteurs. Après avoir aborde les conséquences de ces explications, énuméré les nombreux témoignages qui se sont produits devant les premiers juges, M. le conseiller Rozier donne lecture du texte du jugement dont il est fait appel. La lecture de ce rapport, écoutée en silence, n’a pas duré moins d’une heure. M. le président procède ensuite à l’interrogatoire de Marné.

INTERROGATOIRE DE MARNÉ

L’accusé déclare se nommer Maxime-Alexandre Marné, cordonnier, rue Luronne, 33, né à Abilly Indre-et-Loire). Il a avoue avoir été condamné à quelques jours de prison pour outrages à la morale publique. M. le président rappelle les détails relevés dans la fabrication des bombes explosibles qui paraissaient toutes avoir été préparées par les mêmes mains, des mains inexpérimentées. Il fait remarquer à Marné qu’une bouteille explosible, celle qu’on a trouvé derrière la porte du poste de police de la Préfecture, contenait un papier écrit au crayon, modèle ou copie du prospectus d’un élixir dentifrice, portant l’adresse de Marne ou du moins celle de sa famille. Cet écrit, les experts affirment qu’il a été tracé par Marné et le tribunal lui-même le reconnaît dans les dispositifs de son jugement. L’accusé nie formellement être l’auteur de cet écrit. Il s’est, du reste, refusé a se soumettre a l’épreuve proposée par le juge d’instruction, celle d’écrire-sous la dictée de ce magistrat. Il ajoute que la police a voulu faire un coup en combinant son arrestation et celle de Guérin. Il se déclaré anarchiste convaincu, mais il nie avoir fui comme on le prétend; il est tout simplement allé a Tours dans sa fa mille. M. le procureur général Alphandery ayant posé une question à l’accusé, celui-ci déclare qu’il n’a pas interrompu le rapport, qu’il n’interrompra pas le réquisitoire, mais qu’il veut exposer, sans être interrompu, ses moyens de défense. Il dit que le juge d’instruction ne lui a parlé que cinquante-trois jours après sou arrivée au fort du Hâ de l’écrit trouvé dans la bouteille dont nous avons-parlé. « On veut, dit-il, exploiter ma jeunesse. » Il aurait accepté d’écrire sous la dictée du juge d’instruction pour l’épreuve qu’on lui demandait, s’il n’avait pas eu la conviction, la certitude que M. le juge d’instruction ne l’exigeait de lui que pour le substituer à celui trouvé dans la bouteille.

M. le Président : On avait de votre écriture des lettres de vous et les experts n’avaient pas a se tromper.

R. Je n’en sais rien : ce que je puis affirmer, c’est que si j’étais l’auteur de l’écrit, je l’avouerai sans hésitation.

D. Et les clous de cordonnier trouvés dans les bouteilles?

R. Je suis cordonnier, c’est vrai, mais II y en a beaucoup d’autres à Bordeaux, et votre argument n’est pas une preuve décisive.

M.le Président: Dans toutes les bouteilles on a trouvé des fragments de journaux anarchistes tels que La Bataille, L’Emeute, le Drapeau noir, dont vous étiez le distributeur a Bordeaux ?

R. Je suis accusé de blessures et d’incendie volontaire et non de distribution d’écrits anarchistes; aussi je ne répondrai pas sur ce point. Je lis tous les journaux sans distinction de parti, parce qu’en République on a le droit de tout lire et de tout connaître. Je suis complètement étranger aux explosions qui se sont produites. Je n’approuve pas les actes de ce genre, parce qu’ils nuiraient à la République et feraient le jeu de là réaction.

D. Ces journaux contenaient des recettes pour la fabrication des matières et des engins explosibles? — R. Je n’avais pas besoin de lire cela dans les journaux anarchistes dont vous parlez. Pendant ma détention au fort du Hâ, j’ai lu a la bibliothèque de la prison un volume du Magasin pittoresque où étaient indiqués tout au long les moyens dont ou fait usage pour fabriquer de la poudre à canon, de la nitro-glycérine, de la dynamite et autres matières du même genre. Je suis partisan de la Révolution par la science; je suis anarchiste, mais je ne suis et je ne serai jamais un incendiaire. L’accusé se plaint ensuite d’une visite faite à son domicile par l’agent de police Duberu qui, en son absence, aurait fouillé dans sa malle.

Il est deux heures, l’audience est suspendue. A deux heures dix minutes l’audience est reprise.

REMISE DU JUGEMENT

M. l’avocat général Alphandery soutient la prévention.

Me Monis présente la défense. Après des répliques, l’audience est levée à six heures. La cour fera connaître sa décision.

La Petite Gironde du 1er août 1884

COUR D’APPEL DE BORDEAUX

(4e chambre). Présidence de M. Boulineau.

Audience du vendredi 1er août 1884.

Les Anarchistes de Bordeaux. — Affaire Marné.

A l’ouverture de l’audience, la cour a prononcé son arrêt dans l’affaire Marné, dont nous avons parlé hier. La cour, faisant droit aux conclusions du ministère publie, a déclaré Maxime-Alexandre Marné coupable du délit de détention et de fabrication d’engins incendiaires et explosibles; elle l’a relaxé sur le chef de blessures, (affaire de la Bourse). Puis, faisant application à Marné des articles de loi sur la matière, la cour l’a condamné à six mois de prison, cinquante francs d’amende et aux frais du procès.

La Petite Gironde 2août 1884