L’explosion d’une bouteille de pétrole se produisit à la Bourse de Bordeaux

Tribunal correctionnel de Bordeaux.

Présidence de M. Brives-Cazes.

Affaire dite des « Anarchistes de Bordeaux ». Aujourd’hui est venue devant le tribunal correctionnel de Bordeaux l’affaire dite « des Anarchistes ».

Nos lecteurs se rappellent qu’au mois de novembre dernier la police constata que des matières explosibles contenues dans des bouteilles avaient été déposées dans plusieurs endroits de la ville et avaient occasionné des dégâts (1). A la Bourse, notamment, un des gardiens fut blessé à la suite de l’explosion d’une de ces bouteilles. Une enquête fut ouverte et les soupçons se portèrent sur deux anarchistes bien connus à Bordeaux, Guérin (2) et Marné (3). Ils ont comparu aujourd’hui devant le tribunal, correctionnel sous la prévention de détention d’engins meurtriers, de tentative d’incendie, et de coups et blessures. Ils étaient défendu par Me Laguerre, le jeune député intransigeant du Vaucluse.

L’audience a été ouverte à midi en présence d’une foule considérable.

Vingt-cinq témoins environ ont été entendus. La plupart des dépositions n’ayant apporté aucune lumière dans les débats, nous ne rappellerons que les suivantes, sur lesquelles se sont appuyées et l’accusation et la défense.

MM. Dugues et Oby, gardes à la Bourse, ont assisté à l’explosion qui s’y est produite; le second a été blessé par un éclat de bouteille. Ils n’ont pas su par qui et quand les engins avaient pu être déposés.

M. Messier, Ingénieur des mines, a examiné les bouteilles et leur contenu; il a constaté que les explosions pouvaient produire des dégâts sérieux.

MM. Bussereau et Lavergne, experts en écriture, ont examiné un papier trouvé dans une des bouteilles et portant écrite à la main une réclame pour une poudre dentifrice. D’après les experts, l’écriture de ce papier et celle de lettres écrites par Marné offrent la plus grande analogie.

Duberu, agent de police, a été chargé de surveiller les faits et gestes des anarchistes. Il a trouvé à diverses reprises les allures de Guérin et de Marné suspectes. Le témoin a entendu dire dans des groupes : « Une autre fois, il faudra réussir, il faudra serrer la poudre. » Le témoin ne peut pas dire que ce soit Marné ou Guérin qui ait tenu ce propos. Plusieurs témoins viennent dire que dans des réunions Guerin et Marné se sont déclarés anarchistes. Les deux inculpés le reconnaissent, mais ils nient avoir jamais préconisé l’assassinat et l’incendie.

M. Ameuil, cours de l’Intendance, déclare que Guérin est son caissier depuis deux ans et qu’il n’a qu’à se louer de ses services.

Sur une demande de Me Laguerre, plusieurs témoins, parmi lesquels M. Chapoulie, l’orateur bien connu des réunions populaires, déclarent qu’ils n’ont jamais connu à Bordeaux un groupe anarchiste, que le Drapeau noir et l’Emeute, de Lyon, désignaient sous le nom de « la Main-Rouge».

M. Charles Bernard, rédacteur en chef de la Revanche, a déclaré sur la demande de Me Laguerre, que le jour de l’explosion à la Bourse, et à l’heure où elle s’est produite, Guérin était chez lui.

Après l’audition des témoins, il est procédé à l’interrogatoire des prévenus. L’un et l’autre nient énergiquement les faits qui leur sont reprochés par l’acte d’accusation.

L’audience est ensuite suspendue pendant un quart d’heure, et, à la reprise, M. Lasserre, substitut du procureur de la République, prend la parole pour soutenir l’accusation.

M. Lasserre veut, dit-il, faire connaître très brièvement les charges relevées contre les prévenus. Il rappelle les explosions qui ont ému Bordeaux. Une information fut ouverte; les engins furent examinés. La similitude de l’écriture du papier trouvé dans une des bouteilles et de celle de Marné ne fit de doute pour personne.

M. Lasserre rappelle que les bourres trouvées dans les bouteilles étaient formées de fragments de journaux anarchistes, étant données les opinions politiques de Guérin et de Marné, la prévention de la justice devait s’arrêter sur eux: ils devaient être les lecteurs habituels de ces journaux.

Après avoir rappelé les propos tenus dans un groupe dont faisaient partie Guérin et Marné, propos rapportés à l’audience par le témoin Dubern ; après avoir rappelé les antécédents politiques de Guérin et de Marné, l’organe du ministère public conclut à la culpabilité des prévenus ; il ajoute qu’il ne s’oppose pas à l’admission des circonstances atténuantes.

Me Laguerre se lève et débute a peu près en ces termes : La prison préventive, les ennuis causés dans la famille, une terrible accusation pesant sur deux citoyens, tout cela pour arriver à l’effondrement de cette accusation !

Me Laguerre présente Guérin et Marné comme deux citoyens paisibles, ayant des opinions politiques et les défendant avec énergie.

– Ils sont anarchistes, ajoute le défenseur, j’en ai défendu d’autres, et, tout en répudiant leurs doctrines, je reconnais la sincérité de leurs convictions.

Me Laguerre examine ensuite les arguments de l’accusation: d’abord la similitude de l’écriture du papier trouve dans la bouteille avec celle de Marné, ensuite les propos tenus dans des groupes anarchistes. Ni pour l’un ni pour l’autre de ces deux arguments il n’y a pas de preuves.

Me Laguerre conclut que ce serait faire une sinistre plaisanterie que d’accuser Marné et Guérin de complicité dans les actes déplorables qui ont à juste titre ému l’opinion; il ne doute pas que le tribunal ne les acquitte.

Dans une réplique assez longue, M. Lasserre dit que l’accusation n’abandonne rien; il ajoute que les prévenus, sont deux hommes dangereux qui doivent être punis.

Me Laguerre, en deux phrases, répondra à cette réplique. Il priera le tribunal de laisser de côté, comme il le fait lui même, les opinions politiques que peuvent professer Guérin et Marné, il ne faut s’attacher qu’aux faits qui leur sont reprochés.

Guérin et Marné, ajoute le défenseur,ont un passé à leur avantage, et il ne reste rien contre eux de l’accusation.

Me Monis succède à Me Laguerre. Il veut, dit-il, en ayant pris l’engagement de coeur vis-à-vis d’une mère, dire au tribunal ce qu’est Marné. Marné est un brave ouvrier, qu’un simple délit sans importance a fait traduire devant le tribunal correctionnel il y a déjà longtemps. De longues années de travail et de probité lui permettent de revendiquer le titra d’honnête homme.

Au cours de sa plaidoirie, très mouvementée, Me Monis dit qu’une lettre anonyme, déposée au dossier, dénonce un nommé Féliquier, plusieurs fois condamné pour outrages au tribunal de commerce, comme l’auteur des explosions. Me Monis termine en réclamant l’acquittement des provenus.

M. le substitut reprend la parole, malgré les observations du président. Il proteste contre les allégations de Me Monis, et nie que le procès soit un procès politique. Le prononcé du jugement a été renvoyé à huitaine.

La Petite Gironde 18 mai 1884

(1) Selon le Gil Blas du 23 janvier 1884 : « La Victoire croit que ces arrestations se rapportent aux explosions qui ont eu lieu dans certaines maisons, au pétrole versé une nuit dans une boite aux lettres, etc »

(2) Clément Guérin, 31 ans représentant de commerce

(3) Alfred Marné