Lot et Garonne Agen le 15 décembre 1893

Réseau du Midi

Commissaire spécial de police

J’ai donné hier à Monsieur le Préfet, les renseignements suivants concernant le Groupe anarchiste d’Agen.

Depuis quelque temps, le groupe anarchiste d’Agen n’a pas donné de signe de vie, il s’est disloqué peu à peu et cela depuis que les orateurs anarchistes des grandes villes ne viennent plus faire des conférences à Agen et dans le département.

Leurs réunions hebdomadaires n’existent même plus, certains membres du dit groupe ont déjà quitté Agen et d’après mes renseignements, ils seraient allés à Bordeaux. Ces anarchistes sont les nommés :

Martenot, ouvrier mécanicien, qui n’a été connu à Agen, qu’au moment de la période électorale législative. Ce Martenot a posé sa candidature pour l’arrondissement d’Agen et a fait une propagande très suivie contre Monsieur Dauzon, élu député. A ce moment, il était passé comme émissaire de M. de Chaudordy, candidat, et on assurait qu’il avait reçu de l’argent de ce dernier, ce qui était fort probable, attendu que Martenot n’avait pas le sou. Il ne fréquentait pas le groupe anarchiste d’Agen, néanmoins on le donne comme propageant en idées.

Il n’est resté à Agen que très peu de temps.

Coste Firmain, âgé de 37 ans, ouvrier parquetier, né à Bruch, Lot-et-Garonne, a subi deux condamnations au service militaire et la 2ème à 5 ans pour vente d’effets d’habillement. Ce Coste est un anarchiste militant, malgré cela, on le croit incapable de commettre une mauvaise action. Sa famille est allé le rejoindre à Bordeaux.

Chavinier, secrétaire du groupe lorsqu’il fonctionne. Ce Chavinier correspond toujours avec les anarchistes de Paris pour les brochures et les journaux. Il est employé ici, chez M. Champagne, marchand de fruits et légumes qui fait beaucoup d’affaires, Chavinier s’occupe de la comptabilité. Il est surveillé de très près.

Murat, voyageur de commerce dans la droguerie, fait de la propagande dans ses tournées qui sont limitées aux départements voisins du Lot-et-Garonne. Celui-ci est également surveillé.

Blouin, marchand de journaux à Agen qui reçoit le Père Peinard, la Révolte, l’En Dehors et certaines brochures dont il fait la distribution aux amis.

Ces trois individus dont les notices ont été envoyées à la Direction de la Sûreté générale sont actuellement les seuls meneurs anarchistes d’Agen.

Tous les trois sont mariés et occupent de bonnes situations dans la localité, les familles sont honnêtes, ils feront de la propagande anarchiste, mais je ne les crois pas capables de commettre des actes coupables.

Dans tous les cas, ils sont sérieusement surveillés.

Dans les arrondissements, je ne connais d’anarchistes : à Casteljaloux, arrondissement de Nérac, il a été parlé des trois frères Trescos, ouvriers cordonniers, comme étant des hommes d’opinions exaltés. D’après mes renseignements, ce sont des pochards qui font un peu de bruit lorsqu’ils sont pris de vin, ils se disent républicains socialistes mais jusqu’à présent, ils n’ont commis aucun acte blâmable et ne sont pas considérés comme des hommes dangereux.

L’attentat commis à la chambre des députés par l’anarchiste vaillant, a été jugé d’une manière très sévère par tout le monde et toutes les lois qui seront votées pour anéantir cette race d’anarchistes seront approuvées par toute les populations, ainsi que toutes les mesures prises pour les traquer.

Dans mon département, les anarchistes n’osaient plus se donner ce titre dans les campagnes, puisqu’ils se donnaient le titre de « Groupe des Indépendants d’Agen ». Aujourd’hui, après ce qui vient de se passer, ils n’osent même plus se montrer.

Monsieur le préfet va envoyer à Bordeaux la notice de Martenot et de Coste, et de mon côté, je vais signaler à mon collègue, les individus comme Bourguignon dont j’ai déjà parlé, qui n’étaient pas anarchistes mais qui les fréquentaient et qui ont quitté Agen depuis peu. Je donnerai sur leur compte tous les renseignements que je possède.

En plus de ce Bourguignon, il y a un nommé Brussiez Eugène, charpentier, qui a quitté Agen depuis quelque temps, on m’a dit qu’il était à Bordeaux ; un nommé Glady Fernand, né à Agen le 4 août 1861, ouvrier peintre, qui sans être anarchiste fréquentait également le groupe, il est également parti pour Bordeaux.

Le commissaire spécial de police

Source : Archives nationales F7 12504