Située au 3 rue du Château d’Eau, elle fut inaugurée le 22 mai 1892

Samedi dernier, la chambre syndicale des limonadiers avait emmanché une grande réunion à la Bourse, toujours pour la suppression des bureaux de placement.

C’était, kif-kif toutes les précédentes, une réunion publique, et non une réunion corporative. Plusieurs conseillers cipaux et quelques bouffe-galette de l’Aquarium devaient y venir (y en a qui aiment reluquer ces animaux sur l’estrade). Outre ça, les légumiers de la Bourse devaient, eux aussi, selon leur habitude, se fendre de leur petit jaspinage.

Dans les réunions précédentes, Roussel, qui est un tailleur, Warneaux, qui est merlan, – et bien d’autres qui n’ont jamais été loufiats de leur putain de vie, – jaspinaient contre les bureaux de placement.

Y avait aussi des copains qui profitaient de l’occase et se fendaient d’un riche coup de gueule. Et même, nom de dieu, c’était toujours eux qui ramassaient le plus d’approbations !

Turellement, les légumiers y ont trouvé un sacré cheveu.

Et ils n’ont foutre pas été les seuls ! La Bourse n’est pas libre dans les entournures ; elle est sous la coupe du conseil cipal et de la Préfectance. Ce sont les bourgeois qui carment, ils veulent donc être obéis un brin. Ces chameaux ont trouvé probablement que les anarchos devenaient trop encombrants.

C’est aussi l’avis des petits merdaillons qui se sont installés à la Bourse comme dans un fromage.

Pour lors, y avait qu’à mettre les pieds dans le plat, – c’est ce qui s’est fait samedi :

Je l’ai dit, nom de dieu, la réunion étant publique, aurait dû entrer qui voulait.

Ca ne s’est pas passé ainsi : à la porte de la salle y avait quelques birbes qui dévisageaient les trombines, avec ordre de ne pas laisser passer les anarchos, – surtout ceux ayant la langue bien pendue.

Brunet s’amène justement :

« Tu ne passeras pas ! Lui fait un larbin.

– Pourquoi ?

– Parce que !

– Mais c’est une réunion publique !

– Ça ne fait rien.

– Si c’était une réunion corporative, je ne rouspéterais pas, mais une réunion publique ! Pourquoi me défendre l’entrée ?

– Parce que … »

Durant cette petiotes chamaillerie des bons bougres s’étaient ramassés, écoutant…. et trouvant rudement raide cette exclusion d’un camaro. Si bien, nom de dieu, que ça n’a pas fait un pli : illico l’entrée de la salle s’est trouvée forcée.

Turellement, ça ne s’est pas fait sans quelques tamponnages et renfoncements.

Oh mais, ça n’a pas été fini ! Se voyant roulés, les légumiers ont usé d’un autre truc : ils ont soufflé les camoufles ; en tournant un bouton, ils ont éteint subito toute la lumière électrique.

Macarel, ils ne pouvaient mieux prouver ce qu’ils sont : des partisans de l’éteignoir !

Le populo se trouvait donc dans le noir : comme qui dirait dans un four ! Quelques bons bougres ont eu l’idée d’allumer quelques journaux pour se donner un brin de clarté.

Brunet monte au jaspinoir, et en quatre paroles démontre qu’une fois de plus le tumulte et le chabanais sont la résultante des entraves foutues à la liberté.

Ça a fait rogner de plus belle les larbins et les légumes de la boîte !

Sachant bien que s’ils entamaient la discussion, ils seraient roulés à plat de couture, ils ont continué de foutre en pratique leur système d’éteignoir.

Y a tout un tuyautage dans la baraque, en cas d’incendie ; les salauds s’en sont servis pour couper la chique au copain.

A un moment, où personne ne s’y attendait : Braouf, l’inondation est arrivée ! Les cochons avaient ouvert les robinets et aspergeaient toute la salle.

Hein, cré tonnerre, allez donc tenir tête à de pareils moyens de discussion !

Y avait pas mèche, nom de dieu, aussi, en un rien de temps, la salle s’est vidée.

*

* *

Voilà comment les choses se sont passées !

Et, foutre, le beau rôle n’a pas été pour les merdaillons ambitieux qui se gobergent à la Bourse.

Ces tristes pantins ont prouvé une fois de plus que petits ou grands, ne résistent pas à la sale influence de l’autorité : autrefois, ils ont pu être des bons types, mais maintenant qu’ils sont quelques chose dans les légumes, ils sont en passe de devenir aussi bourriques que Ferry.

Père Peinard 12 mars 1893