Étienne Requet dit Jungers tenta de faire évader Brulé du bagne militaire de Bône.

Algérie                                                    Alger le 7 juin 1892

Parquet du procureur général

Direction des affaires criminelles et des grâces

1er bureau

Monsieur le Gard des sceaux,

J’ai l’honneur de porter à votre connaissance des faits que vient de me signaler mon substitut de Bône et qui me paraissent se rattacher aux menées du parti « anarchiste ».

Au mois de juin 1891, un réserviste du nom de Brulet*, né à Paris et incorporé au 140e de ligne, comparut devant le conseil de guerre, pour avoir pendant l’exercice, lancé son fusil et son ceinturon à la tête de son capitaine et refusé d’obéir à un adjudant qui lui enjoignait de se rendre au peloton de punitions. Dans son interrogatoire, il reprocha aux officiers « de passer leur vie à flâner et à s’absinther » et fit le procès de ce qu’il appelait « le militarisme ».

Condamné à 10 années de travaux publics, il fut interné au pénitencier militaire de Bône ; et il se trouvait à l’hôpital de cette ville quand l’autorité militaire apprit qu’un individu arrivé depuis peu et paraissant avoir pour mission de favoriser son évasion, correspondait avec lui. Cet individu parti de Marseille et logé à l’hôtel Cramet, s’était fait inscrire sous le nom de Jungers Georges. Brulet qui croyait avoir corrompu ou gagné à sa cause un infirmier de l’hôpital, chargeait ce dernier de la transmission de leurs messages.

L’autorité militaire a saisi un certain nombre de ces lettres adressées soit à Jungers, soit à Just Milirat et à Duffour (domiciliés à Paris) et il est résulté que tous ces individus, sont affiliés au groupe anarchiste militant de Paris. A Duffour, qui demeurait à Paris, 27 rue Vincent, Brulet écrit : « Les renseignements précis que tu me donnes sur nos camarades de Clichy sont les bienvenus. On ne pouvait espérer un meilleur dénouement quoi qu’on ne puisse en savoir aucun gré à ceux qui l’ont amené. Enfin, patience ! ». Dans la même lettre, il ajoute : « Je n’ai pas besoin de te dire que je suis de tout cœur avec nos amis condamnés et que j’oublie mes peines, pour songer aux leurs ».

Une autre lettre de Brulet à Jungers proclame la nécessité de donner la mort au capitaine Touret en faisant sauter à l’aide de la dynamite, la casbah où se trouve l’atelier n°6 et le logement particulier de cet officier auquel il paraît avoir voué une haine profonde : « Mon plus ardent désir, dit-il, est de voir notre parti poser l’empreinte de sa griffe sur les murs de la Casbah. Je te pris de transmettre ce désir à qui de droit et j’en espère la réalisation avec la plus vive impatience, dussé-je le coup fait, en assumer moi-même la responsabilité. Un exemple terrible ne saurait manquer de produire un salutaire effet. Il habite avec sa famille, la partie la plus avancée de la Casbah. Je lui verrais, avec le plus grand plaisir, subir le sort du gargotier Véry. Nous n’avons pas encore parlé en Algérie. Il est peut-être temps de faire entendre la Niveleuse. Je crois ma demande susceptible d’être prise en considération ».

Pour faciliter l’exécution du projet par lui proposé, il joignait à sa mettre un plan très exact de la Casbah.

Une autre lettre à l’adresse de Just Milirat (à Paris 37 rue des Orteaux) contient un exposé et une apologie des doctrines anarchistes et de la « propagande par le fait ». Brulet donne à son ami le conseil de faire sauter la chambre des députés un jour de grande séance et le prie de soutenir énergiquement cette proposition devant qui de droit : « Il conviendrait que l’aréopage fût au complet et que les ministres puissent profiter de ce voyage de plaisir… à prix réduits ».

Le 27 mai, Jungers a été arrêté. Il était porteur d’un révolver et nati de 230 francs. Dans sa chambre on a saisi un plan de Bône, un extrait de naissance et diverses autres pièces au nom de Vignon, ainsi que des vêtements neufs, le tout destiné à Brulet auquel il fallait constituer un faux état civil.

Jungers prétend être né à Monderage (Vosges) le 15 novembre 1872, être élève de l’école des Beaux-arts, rédacteur au journal l’Impartial, et habiter Paris, 21 rue Moreau. C’est selon toute vraisemblance, un faux état civil. Il reconnaît être venu à Bône pour faire évader Brulet, mais refuse de dire par qui il a été chargé de cette mission. Il est sous mandat de dépôt et inculpé de fabrication de fausses pièces et de port d’arme prohibée. Le magistrat instructeur vérifie son identité et recherchera si d’autres crimes ou délits ne peuvent être relevés à sa charge. Il adresse à ces fins une commission rogatoire à son collègue de la Seine.

Vous apprécierez, Monsieur le Garde des sceaux, s’il n’est pas utile de communiquer ces renseignements à la Préfecture de police et aux magistrats du tribunal de la Seine qui ont été chargés de procéder à des informations contre les associations anarchistes.

Je vous adresserai la photographie de Jungers dès que j’aurai reçu de mon substitut de Bône, les épreuves que je lui ai réclamées.

Le Procureur général

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Algérie                                                           Alger le 9 novembre 1892

Parquet général

n°3579

Direction des affaires criminelles et des grâces

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai eu l’honneur, par mon rapport du 17 juin dernier, de vous signaler les menées d’un anarchiste qui avait pris le faux nom de Jungers et qui avait été envoyé à Bône pour y faciliter l’évasion du nommé Brulé, condamné par le conseil de guerre de Grenoble à 10 ans de travaux publics.

Il résulte d’un rapport que vient de m’adresser Monsieur le Procureur général d’Alger que renvoyé devant le tribunal correctionnel de Bône, sous l’inculpation de vol de carte d’identité et de pièces d’état civil, ainsi que de port d’arme prohibée, cet individu, dont le véritable nom est Requet Etienne, a été condamné, le 3 du mois courant, à 6 mois de prison. Comme il est en état d’insoumission à la loi militaire, à l’expiration de sa peine, il sera mis à la disposition de M. le Commandant du bureau de recrutement.

C’est cette considération qui me détermine à ne pas interjeter appel d’une décision que je trouve insuffisante.

Le Procureur général

Source : Archives nationales BB/18/6450

*orthographié le plus souvent Brulé