Une affiche du Père Peinard collée sur un arbre de Ténès, cause de cassation

Le Pays de Tarzout

Les « anarchistes »

Ceux que n’aveugle pas totalement la crainte du « péril anarchiste », doivent être étonnés de l’acharnement que met la magistrature à poursuivre, jusqu’à épuisement de juridiction, trois jeunes gens coupables d’avoir apposé à Tenez une affiche du Père Peinard, tandis que dix mille autres exemplaires du même factum ont été vendus, distribués ou affichés un peu partout, impunément.
Quel caractère spécial revêt donc cette « manifestation » ?
Très inoffensive en fait, elle a ceci de particulier qu’on veut la considérer comme émanant d’un coin dangereux de l’Algérie, qui depuis 1894 est officiellement catalogué : Colonie anarchiste de Tarzout.
Quelques renseignements précis, après tant d’autres fantaisies, sur ce qui existe réellement là-bas, présenteront peut-être quelque intérêt.
En réalité, cette redoutable agglomération n’a d’autre lieu de souffrir que d’une commune suspicion et les gens qui la composent n’ont de signe distinctif que le titre d’ »anarchistes » qu’on accole à leur nom dans les rapports de police.
Les propriétaires, fermiers, employés, fournisseurs des sept fermes qui existent dans la région sont tous suspects à des degrés divers. On y compte cependant des catholiques pratiquants, des capitalistes, des commerçants, même des abonnés du Père Peinard.
Leur territoire très morcelé et réparti sur plus de 20 kilomètres occupe une grande partie de la vallée de l’oued Tarzout, à 35 kilomètres de Ténès, et le plateau littoral entre cette rivière et le cap Colomb. Tous ceux qui ont vu cette contrée charmante ont facilement compris qu’on ait pu la choisir malgré son isolement, pour y venir planter sa tente, dans le secret dessin d’y préparer des bombes. Très boisée d’oliviers, thuyas, pins et lentisques, elle jouit d’un climat idéal pour l’Européen obligé d’estiver en Algérie ; couverte des traces de l’occupation romaine, elle semble atteindre un renouveau de vie intense. Ses plages au sable fin sont dominées de caps rocheux couronnés de genévriers sombres, mais elles ne sont pas hospitalières aux navigateurs ; la côte, peu découpée, présente sa convexité vers la mer et est battue par les vents.
La culture occupe les petites vallées très fertiles vers leur embouchure, mais resserrées en gorges abruptes vers l’intérieur ; elle s’étend aussi sur l’étroit plateau qui se déroule au pied de la chaîne littorale. Les nombreux ravins qui courent vers la mer et les monticules rocheux découpent ce plateau et le rendent peu propre à la grande culture. La difficulté des transports par terre, l’absence de débouchés voisins, le manque d’eau d’irrigation rendent non moins impossible la petite culture intensive. Le colon est donc amené à une culture moyenne, soignée, tirant le meilleur parti possible du climat très tempéré, du sol naturellement meuble et des terrains de parcours en montagne qui lui permettent de tenir un nombreux bétail. Le bois, les matériaux de construction ne manquent pas, non plus que l’eau potable, la vigne y donne un excellent vin, le blé tendre très fin et très pur en est estimé – mais aucun commerce, aucune industrie ne sont à espérer de longtemps.
En résumé : par son climat sans écarts, le charme de ses sites, avec la facilité de vivre, la grande voie de la mer chaque jour plus animée, ce doux pays semble marqué pour un avenir, sinon de richesse, du moins de tranquille sécurité dans le travail de la terre.
En 1888 sur les sept fermes actuelles, deux seulement existaient qui ont été, depuis, beaucoup augmentées ; elles comprenaient environ 70 hectares de terre dont 50 de culture et 5 de vigne. Aujourd’hui le territoire occupé est de 2.200 hectares, dont 270 cultivés à la mode européenne. Sur ces fermiers près de 150 ont été défrichés à même la broussaille vierge et le restant obtenu par le nettoyage des terres de culture arabes.
La surface plantée en vignes est de 35 hectares. Les fermes réunissent un total de 400 bêtes de gros bétail et 800 chèvres ou moutons.
En 1897 la récolte, d’ailleurs médiocre, a été de 1.200 quintaux de céréales et légumes secs et de 810 hectolitres de vin ( une partie du vignoble n’étant pas encore en plein rapport). On exporte en outre annuellement pour 4 à 5.000 francs d’essence de géranium et divers autres produits. Le bétail est, en général, vendu à Alger par wagons complets chargés à Orléansville, les grains et le vin expédiés par mer et en bloc.
En comptant les familles, on trouve une population européenne de 46 habitants, dont une douzaine d’adultes et environ 110 indigènes résidant sur les propriétés. En outre, les gros travaux de labour, de fenaison, de moisson et de vendange occupent de nombreux arabes du voisinage.
On peut évaluer à près de 23.000 francs les salaires payés annuellement et si l’on y ajoutait ceux payés aux ouvriers d’art, aux marins, aux défricheurs à tâche on arriverait à 26.000 francs, au moins.
Sur les 12 adultes européens cités ci-dessus, six ont été l’objet de poursuites en 1894 et ont bénéficié d’une ordonnance de non-lieu. Ils n’en constituent pas moins le gros de l’armée chargée, entre temps, de porter la parole anarchiste à travers le continent africain.
Toutes les constructions existantes actuellement, à l’exception d’une seule ferme tenue à bail, ont été édifiées depuis 1889 et tous les colons d’aujourd’hui ont connu, à l’origine, pendant de long mois, la vie dans les gourbis. La ferme de Tarzout, crée de toutes pièces la première, renferme la forge, l’atelier de menuiserie, le four à pain, la briquetterie, la machine à vapeur, etc… qui lui assurent une existence autonome et lui permettent d’entreprendre la plus grande partie des travaux de ferronnerie, menuiserie, charronage qu’exigent l’entretien du matériel et les constructions nouvelles. La cave d’Ouzidane réunit presque tous les perfectionnements récemment apportés à la fabrication du vin.
Les relations postales avec Ténès et le reste du monde sont assurées tous les trois jours par un piéton payé par les seuls colons qui, d’ailleurs, ne jouissent d’aucun des avantages que le gouvernement accorde habituellement à tous les contribuables ; il n’y a ni écoles, ni fontaines, ni abreuvoirs publics, ni cantonnier, ni garde-champêtre ; le médecin de colonisation n’y vient jamais et s’il est en tournée de vaccination, il opère chez le caïd à 12 kilomètres dans l’intérieur des terres. Le groupement de Tarzout n’existe pas officiellement, ceux qui y ont colonisé, l’ont fait sans en être priés ; – sauf le répartiteur d’impôts et la police, tout le monde administratif les ignore. Un contrôleur des mines, bien dans la note, s’indignait récemment qu’il fut permis d’amener une chaudière dans cet endroit où il lui est si fatigant de venir la visiter. Éternellement les colons ne seront que prétextes à fonctionnaires.
La profonde indifférence à la politique a été une des premières causes de la suspicion dont on est là-bas l’objet ; cependant, outre qu’il est encore, au moins provisoirement, permis de s’abstenir, on oublie que l’urne est à 40 kilomètres de l’électeur et que les deux cinquièmes des électeurs français s’abstiennent sans aussi bonne raison. En fait, le seul motif sérieux de se mêler à la vie municipale serait de veiller à l’emploi des deniers communaux et surtout des prestations. Il est juste d’ajouter ici que depuis quelques mois, l’administration semble vouloir faire quelque chose pour les communications, mais il est bien entendu que c’est seulement pour pénétrer plus facilement au cœur de cette région suspecte. Un peu plus tard, elle a découvert que le littoral se prête à l’installation des Européens ; mais elle court à de nouveaux insuccès car elle a négligé d’étudier les expériences déjà faites. On oublie que c’est à même la brousse que se créent les bonnes terres et qu’un capital important est nécessaire à leur mise en état et à leur entretien ; or on sait trop combien capital et crédit manquent aux concessionnaires.
Le territoire occupé par les colons européens a été acheté par eux aux indigènes et ils est intéressant de savoir si ceux-ci ont été, suivant les formules courantes, exterminés, refoulés ou assimilés. Comme il arrive souvent dans la réalité, aucun de ces termes ne peut s’appliquer seul à la situation qui leur est faite : les remous de la mer humaine sont imprécis et difficiles à observer.
Le premier coup leur a été porté par l’administration des forêts qui les a privés de vastes parcours ; le voisinage des premiers Européens soigneux de leurs cultures, de leurs arbres, a fini de rendre impraticable leur mode d’exploitation pastorale et leur bétail a beaucoup diminué. Les uns sont remontés vers les sommets presque inhabités des montagnes voisines, d’autres se cramponnent à leurs terres du bord de la mer, défrichent, nettoient leur terre, travaillent chez le roumi, cultivent chaque année un peu mieux et vendent plus cher leurs produits. Ils s’éloignent de la vie large et paresseuse à laquelle leur race semblait vouée ; nul doute qu’ils ne subissent l’influence du cultivateur français et ne se plient aux exigences de la culture plus intensive qui s’implante chez eux. Il est difficile sur une aussi courte période de préjuger du résultat final de cette évolution qui sera, à coup sûr, intéressante à observer ; il s’agit en effet d’un groupe d’Arabes très homogène, presque une seule famille, aux prises avec une invasion lente d’Européens qui n’apportent aucun orgueil de race, aucun parti pris d’extermination.
Il semble que jusqu’à présent chacun trouve son compte à une collaboration indépendante car la sécurité y est absolue et le restera jusqu’au jour où les exportations brutales pour les villages, les marchés, les cafés maures jetteront par les chemins, en même temps que les gendarmes, l’armée des gens sans foyer et sans pain.
Quel avenir est réservé à ce coin de terre déjà trop connu ?
Y verra-t-on venir encore des hommes fuyant la vie chaque jour plus étroite du petit bourgeois français, gros capitalistes relatifs à ce pays de pauvres, à la recherche d’une vie simple, créatrice et libre, sans rêve de fortune, sans esprit de retour ?
Ou bien la puissante vallée du Chéliff trouvant enfin le moyen d’arracher à son sol la richesse, fera-t-elle un jour sa « côte d’azur » de cette douce terre ?
En tout cas, de Ténès à Mostagadem il n’y a place ni pour une ville, ni pour un village, ni même pour une de ces grandes usines à blé ou à vin dont le gros capital nous menace. Il reste donc de nombreuses chances pour que subsiste longtemps encore, le long du rivage, le chapelet à peine commencé des petites fermes, pour qu’il s’allonge même ; et puisque, par bonheur, la colonisation officielle n’a pas prévu cette forme d’agglomération, on peut espérer que la seule solidarité des libres colons parvienne à y amener l’aisance heureuse, y maintienne la vie intellectuelle et y conserve précieusement l’horreur de la tutelle administrative avec l’amour jaloux de la justice et de l’indépendance.

Paul Regnier

La Vie algérienne et tunisienne 30 novembre 1897