Paul REGNIER vers 1930. Document tenes.info

Les anarchistes algériens. – M. Régnier à Tarzout

Nous avons relaté, en leur temps, les incidents dont fut le théâtre la petite colonie algérienne de Tarzout, lors de l’exécution des récentes mesures prises contre les anarchistes.

On perquisitionna et on arrêta, à tort et à travers.

La colonie de Tarzout était particulièrement désignée à l’attention et aux sévérités d’une police soucieuse de la sécurité publique.

Tarzout a pour fondateurs, en effet, pour principaux habitants, des membres de la famille Reclus, et l’on sait tout ce que signifie ce nom de Reclus pour les braves Français habitués à demander aux organes de l’orthodoxie officielle quelle opinion ils doivent se faire des choses et des gens.

Les Reclus sont de paisibles citoyens qui vivent sans bruit, écrivent -€” l’un d’eux surtout -€” de beaux livres, et rêvant aux moyens de hâter la marche de l’humanité vers l’émancipation, le progrès, le bonheur. Ils ne feraient pas de mal à une mouche, comme on dit vulgairement. Mais enfin, il est entendu que ce ne sont pas des gens à fréquenter et qu’il faut se garder contre eux et contre leurs perverses doctrines.

Donc, un membre de la famille, M. Régnier, gendre d’Elisée Reclus, a fondé une colonie anarchiste à Tarzout. Un de nos confrères, Ernest Mallebay, dans le dernier numéro de la Revue Algérienne, nous dit un peu ce qui se passe à Tarzout. Vraiment, la description n’a rien de terrifiant ; il s’en dégage plutôt je ne sais quel parfum d’idylle.

M. Régnier est un ancien élève de Centrale qui, après sa sortie du l’école, alla s’établir comme architecte à Alger.

Mais, cet architecte aimait mieux le libre espace et la belle nature que ses crayons, ses compas et les pierres de taille qu’il avait à mettre les unes sur les autres, selon
les règles de l’équilibre et d’une esthétique plus ou moins imposée. Il quitta la ville pour les champs, avec l’intention bien arrêtée de se faire colon.

Sa bourse n’était pas grosse. Impossible, par conséquent, de songer à s’établir en quelque commode et riche propriété, dans le voisinage des villes. Il se mit donc à la recherche d’un domaine qui fût en rapport avec les ressources dont il disposait. Après avoir parcouru le pays à pied, il fixa son choix sur Tarzout. C’est un petit coin perdu en plein pays arabe et où l’on n’aborde que par un étroit sentier à casse-cou.

Une fois son domaine constitué par des achats de terre, M. Régnier se mit à l’œuvre sans plus tarder. Tout d’abord, il fallait se loger. II commença donc par se construire un gourbi. Pendant les travaux de construction, il couchait dehors, sous un olivier.
Puis, il cultiva et sema pour se rendre un peu compte de la valeur du sol et de ce qu’on en pourrait tirer. Les premiers résultats furent encourageants.

Eu conséquence, le colon songea à s’installer définitivement, à se bâtir une maison.

Terrible problème ! Gomment, sans chemin praticable, amener les matériaux à pied d’œuvre ? Bah ! M. Régnier ne fut pas longtemps en peine. Il ne fallait pas compter sur les chevaux ni sur les mulets. Il acheta une barque et fit venir par eau ses matériaux de Tenez à Tarzout. Puis,sa maison achevée, il y installa sa famille. Tels furent les commencements de la colonie.

Aujourd’hui, le petit noyau du début a considérablement grossi, Un ami a d’abord rejoint le fondateur, puis des parents, puis des gens qui demandaient du travail et du pain, que M. Régnier a accueillis, occupés, éprouvés à la besogne, qui ont voulu rester avec lui et qu’il a gardés.

Aussi Tarzout est un village qui a son école, car, chez les anarchistes, les bébés pullulent.

Et c’est un curieux spectacle que celui de toute cette population à l’œuvre, sous la direction de M. Régnier.

« En été, dit E. Mallebay, il est debout à deux heures du matin ; c’est lui qui va réveiller ses bergers et assiste à la sortie des troupeaux. Toute la journée, il est sur pied, allant partout, diriger, surveiller. Personne ne chôme chez lui ; les amis sont très bien reçus; mais, au bout de quelques jours, on leur fait comprendre que le travail est la meilleure des distractions, et s’ils ne se sentent aucun goût pour la vie rustique, ils n’ont qu’à reprendre le chemin par où ils sont venus.

» Régnier s’est bien gardé de donner dans le travers de la plupart des colons, qui se sont jetés à corps perdu dans la culture de la vigne. Chez lui, toutes les cultures possibles en Algérie sont représentées. Il fait de la vigne, des céréales, des légumes, il élève du bétail. Il a un jardin potager comme jamais je n’en ai vu de semblable : dans les plus grandes fermes. Il se livre même à la culture des plantes à essences ; il a trouvé le moyen de faire transporter chez lui une chaudière à vapeur. Il aura son moulin bientôt, et dans quelque temps tout un système de canaux d’irrigation va fonctionner. Enfin, il a construit à ses frais un chemin qui le relie à Cavaignac, »

Avec les Arabes du pays, les relations de la colonie sont excellentes. M. Régnier a appris leur langue qu’il parle aujourd’hui comme un Bédouin authentique. C’est autour de sa maison que se vendent les denrées du voisinage ; c’est là que se tient le marché.

Détail qui ne manque pas de saveur, l’anarchiste Régnier a été contraint, par la confiance des Arabes employés chez lui, à se faire banquier. Ils lui confient leurs économies, leur petit pécule, qu’il leur rend le jour où il leur prend envie d’aller faire un tour au gourbi natal.

Vous voyez que les bombes ne paraissent guère en honneur à Tarzout, et que, si l’on s’y préoccupe de marmites, c’est parce que, sans marmites, il est malaisé de faire la soupe.

B. Guinaudeau.

Source : La Justice 4 février 1894

Iconographie : site internet TENES/Algérie 1830-1962.

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