La ferme de Tarzout
construite par Paul Regnier en 1888/89. Document tenes.info

Lorsqu’on suit la belle route du littoral sur Ténès vers Mostaganem, après la ferme Dessoliers, derrière la Pointe-Rouge que l’on traverse par un chemin grimpant au flanc de la montagne, on aperçoit vers l’Ouest à 27 kms de Ténès, une bande étroite, entre les collines boisées et la mer, où les cultures soignées et quelques fermes se prolongent sur 16 kms jusqu’au village de la Marsa. Les installations sont anciennes, ayant commencé en 1888, et c’est la région où l’on a découvert, en 1894 la colonie dite « anarchiste » de Tarzout.

Toutes les créations, entre la Pointe-Rouge et El-Marsa, sont entièrement dues à l’initiative privée et ne doivent rien à l’intermédiaire de l’Etat – rien que l’indifférence, d’ailleurs souhaitée, de la commune mixte, et les incidents ridicules de 1894, qui troublèrent quelque peu les colons, habitués à la paix.

En 1888, on arrivait dans la région que par des sentiers muletiers ; il fallait vraiment aimer l’isolement et la brousse pour songer à s’y établir. Mais on avait la ressource du transport par mer, et cette voie suffit pour ravitailler les habitants et exporter leurs produits pendant 17 ans jusqu’en 1904, époque où l’on construisit la route du littoral.

Les premiers qui vécurent dans le pays furent avec un architecte d’Alger, Paul Régnier, gendre d’Elisée Reclus, un maçon et ses deux jeunes fils, un distillateur d’essences, puis un jeune homme qui fut facteur et devint forgeron. Une barque d’Alger, de 50 tonnes, leur apporta les éléments d’une baraque et à peu près ce qu’il faut pour construire, bâtir et cultiver.

Ces quatre aventuriers étaient des anarchistes. Ils avaient suivi les réunions d’Alger, frayé avec les « compagnons », lu les journaux de l’idée, mais il paraît qu’ils y avaient trouvé les prévisions trop lointaines, les réalisations trop rares, puisqu’ils voulaient arriver à vivre sur un terrain neuf et aussi loin que possible d’une aide qu’ils croyaient inutile.

Ils parlèrent bien, au préalable, de l’organisation de l’affaire : comment trouverait-on, avec la liberté, le moyen de vivre à sa guise sans le maudit argent ? On conclut qu’il faudrait des capitaux. L’oncle de l’un d’eux, un notaire féru aussi du travail de la terre, avança les 50.000 francs qu’il fallait pour acheter le sol, puis 15.000 francs pour vivre et cultiver. Ensuite,le père de l’architecte, puis les deux frères du même, puis le Crédit Foncier, firent les fonds. Bref, on dut passer par le capitalisme, et dès l’origine, on paya les ouvriers, ni plus ni moins qu’à Alger.

C’était donc une entreprise comme les autres pour le profit, et, éventuellement – comme ce fut le cas – pour les pertes, d’un petit nombre de maigres financiers. Cependant, il y eut, dans ce groupement, quelques chose de particulier qui le tient à part des colons ordinaires : ce fut une certaine solidarité qui ne se démentit pas, et qui, longtemps, les conserva unis. La communauté d’idées, le même idéalisme, que tous gardaient, firent de ce coin perdu un centre d’attraction, où vinrent se retremper bien des déçus de la vie.

Il en vint de partout : les parents, les amis de Paris, des hommes cultivés, des politiciens mécontents, des amants de la nature, des artistes peintres, des ouvriers d’art et des fils de colons. Ils arrivèrent à Tarzout, à pied ou sur des mulets, ou par barque, pour voir ce qui s’y faisait. Ils repartaient, les uns désenchantés de ce pays où il fallait « barder » pour gagner sa pauvre pitance, les autres en plaignant sincèrement leurs amis exilés. Cependant, beaucoup restèrent dans ce bled où l’on pouvait parler librement. Et ce sont ceux-là qui, maintenant peuplent la région.

Car, si l’on y parlait beaucoup et plutôt pour dire du mal de la société, on y travaillait ferme. En huit ans, on avait construit l’importante ferme de Tarzout et ses dépendances, la maison d’ Ouzidanne et la cave, la maison de Boukelifène, celle de Colombi, et ce sont les ouvriers de Tarzout qui avaient édifié la ferme de l’Oued-Zeboudj et celle de Bou-Larouah. On avait planté 60 hectares de vignes, qui existent à ce jour et sont parmi les plus belles de la région, construit une cave qui passe pour un modèle, fait des canaux de dérivation de trois kilomètres pour irriguer la plaine, planté et exploité dix hectares de géranium et quatre hectares de piment vivaces. On avait essayé toutes les cultures et l’on exportait, par la voie des mers, céréales, vins et divers.

Ce sont des marocains qui défrichèrent les 150 hectares de terre et défoncèrent les 60 ha. De vigne, les colons occupés à tracer, à bâtir, à tailler, à diriger la culture, ne pouvant défricher sous la pluie et le soleil. Ces marocains gagnaient de 2 francs à 2,50 par jour, dépensaient 0, 75 et partaient en mai chargés d’écus, c’est à dire 150 ou 200 francs qu’ils importaient dans leur pays, se sentant riches et puissants.

Donc à Tarzout, on exploitait les arabes et les Maghrébins, comme en France on fait de l’ouvrier. Mais il s’agit de savoir s’ils étaient plus heureux qu’avant l’arrivée des colons et ceci est une autre histoire. C’est celle de l’Algérie, des pays d’Europe, de partout et de tous les temps.

Les ouvriers de Tarzout furent très nombreux ; en dix ans, il en passa environ 150, dont une vingtaine restaient d’une façon constante. Les maçons, les menuisiers, forgerons se succédèrent, venant de Ténès et des environs. Les uns partant quand ils en avaient assez, les autres restant, achetant quelques lopins de terre aux alentours. Les cultivateurs venaient de Cavaignac, qui n’était pas encore le village prospère que l’on connait. Il en vint de France qui restèrent dans le pays. Presque tous arrivèrent à l’aisance et même à la fortune. Mais tous travaillèrent et bien.

La propriété de Tarzout 1.050 hectares, dont 800 de montagne inexploitable, et le restant de brousse et de palmiers nains, sauf une dizaine d’hectares de cultures indigènes, n’était pas habitée, si on excepte quelques gardiens chargés de veiller sur les récoltes lorsque venait l’époque de la moisson. C’était surtout une terre pour le bétail. Elle fut vendue aux anarchistes par un colon établi près de Cavaignac, qui l’avait acquise trois ans auparavant et s’en défit volontiers. Comme toute la côte, elle était peu prisée des Arabes qui, sous la menace des marins turcs prélevant des tributs avaient toujours préféré les hauteurs environnantes.

En arrivant, les nouveaux acquéreurs trouvèrent un petit gourbi arabe que des puces affamées défendaient. On demeura d’abord sous un vieux caroubier ( c’était au mois de juin) puis, on monta la baraque apportée d’Alger et l’on se mit à labourer. Tout était à faire : chemins, four à chaux, four à brique. On s’assura le concours d’une barque, montée par deux marins, pour établir la liaison entre Tarzout et Ténès, un chariot, deux chevaux, quatre bœufs suffirent pendant un an aux charrois. On construisit deux écuries, une menuiserie, une forge, un petit bâtiment d’habitation ; en 1891, on édifia trois autres bâtiments et une cave, et les colons se trouvèrent à peu près tous logés. On travaillait toujours avec ardeur.

Les femmes firent leur apparition à Tarzout quelques mois après les hommes. Une vaillante veuve vint y faire la popote commune : la femme d’un maçon arriva ensuite, puis les autres au fur et à mesure que l’on put construire quelques baraques.

Un an après l’arrivée de la balancelle de 50 tonnes apportant les choses de première nécessité, la colonie comptait dix hommes et cinq femmes. Elle vivait.

En 1894, quelques semaines après le vote par les chambres que l’attentat de Vaillant avait affolées, des lois dites « scélérates », le bruit se répandit en Alger, que la sûreté générale venait de dénicher, dans la région de Ténès, un repaire d’anarchistes. Le parquet d’Alger avait mobilisé toutes les forces policières dont il pouvait disposer et cette troupe, pourvue d’armes à feu et d’armes blanches, sous la conduite du commissaire central, était partie subrepticement pour surprendre, au petit jour, avant qu’il pût s’égailler dans les champs, ce redoutable nid de vipères.

Le soir, sur les terrasses des cafés et dans les cercles bien pensants, on commentait le fait avec passion. Le monsieur qui sait tout affirma que l’on avait découvert un vaste complot et saisi des documents d’une importance capitale ; le monsieur mieux renseigné encore, renchérissait sur son voisin, disant que les anarchistes de Tarzout, avaient opposé une vive résistance et qu’il y avait eu de la casse de part et d’autre. Et c’est ainsi que naquit la légende de la Colonie anarchiste.

Des perquisitions avaient eu lieu dans toute la France, et le 7 janvier arriva inopinément à Tarzout, une bande de policiers, dirigés par M. Paysan, commissaire central d’Alger. Quelle en était la raison ? Qu’avait-on fait de particulier cette année-là ? Rien. Mais Paul Reclus, le neveu du géographe, ayant prêté vingt francs à Vaillant, la veille de son attentat, était recherché par la police. On le chercha partout, et finalement on se dit qu’il devait être réfugié à Tarzout. Un malheureux bulgare, venu pour planter du géranium quelque jours avant, était signalé comme un Paul Reclus déguisé.

Le commissaire ne trouva rien à saisir, et le bulgare, interrogé ayant été mis hors de cause, la bande se dirigea vers la ferme d’André Reclus, frère de Paul, où malheureusement, pendant que Paysan perquisitionnait, arrivèrent les jeunes gens de Tarzout, un excités et qui s’étaient affublés pour la circonstance, des chemises rouges de Bulgare. On les prit pour des révoltés. L’un d’eux s’étant permis de faire de l’esprit avec la police, il en cuisit à tous. Ils furent arrêtés, ligotés par les gendarmes et emmenés à Ténès. Les gens que le commissaire avait tout d’abord considérés comme de doux philosophes étaient devenus subitement à ses yeux de dangereux criminels.

On emmena sept ouvriers à Ténès, puis à Orléansville. On les inculpa de participation à une « association de malfaiteurs » et avec eux, tous les hommes et femmes de la colonie qui n’avaient pas été arrêtés, mais qu’on estimait coupables. Deux mois après, le tribunal d’Orléansville acquitta tout le monde, sauf l’homme d’esprit, qui récolta deux mois de prison pour en avoir trop montré. Mais il fut relâché en même temps que ses camarades qui, tous avaient fait deux mois de prison préventive.

Les perquisitions administratives continuèrent : une liste de 200 noms fut remise aux mains d’agents spéciaux pour signaler toute personne se rendant à Tarzout : on déplaça des fonctionnaires, soupçonnés d’entretenir d’amicales relations avec les libertaires ; pendant cinq mois, on surveilla étroitement le domaine de Tarzout, on décacheta, on supprima toute correspondance qui paraissait suspecte ; on tenta, mais vainement – car ils furent aussitôt démasqués – d’introduire dans la colonie des agents provocateurs. C’était désagréable, évidemment, mais on se remit au travail, qui reprit sa marche normale malgré deux ou trois désertions de garçons trembleurs.

Qu’ont fait les colons de Tarzout en ces 37 ans et sans aucun concours ? Un vieux du pays m’a renseigné : ils ont, ma foi, à peu près tout réussi en cultivant ou en faisant autre chose – ce qui permet de dire que, comme le journalisme, l’anarchie mène tout à condition d’en sortir. L’un qui acheta sans argent des terres arables, est actuellement un des plus gros propriétaires terriens de la contrée ; l’autre, avec ses économies, un riche colon de Fromentin, malgré ses huit enfants ; un troisième, arrêté en 1894, qui s’était ensuite fixé dans le département de Constantine, est un puissant agriculteur ; un quatrième est rentré à Paris, où il fait de la littérature : l’artiste peintre Berteault est mort paysagiste très apprécié ; Paul Regnier est rentré faire à Alger de l’architecture, mais il a son fils à Colombie et il est toujours colon dans l’âme. Les fils, gendres, parents, amis des colons primitifs ont continué à travailler et à imiter leurs initiateurs.

Voyons ce que sont devenus des 18 kms de littoral, étroite bande de terre plate, où il n’y avait rien ou à peu près, et où aujourd’hui, on voit onze belles fermes :

A l’Ouest Zeboudj, la propriété de Bertcault (cinquante hectares de vignes) a été vendue à un colon quelconque. A Ouzidanne 40 hectares de vignes, plantées de 1891 à 1893 et toujours belles, cuve importante et maison. A Tarzout, maison datant de 1890, vignes magnifiques et de grand rapport et terres à froment. A Boukélifène, 20 hectares de vignes dans un site charmant. Ces trois propriétés vendues au gendre d’un des colons de la première heure, constituent aujourd’hui le plus beau domaine de son successeur. Ni l’un, ni l’autre, n’ont rien bâti, mais ils ont fait du bon vin avec la vigne plantée par les anarchistes, et tous deux sont riches.

La ferme d’André Reclus, parti au Maroc, a été vendue, s’est agrandie, mais c’est lui qui a fait la maison et mis en culture les 70 hectares qui la composent. Puis vient une ferme, crée et construite par un ancien ouvrier de Tarzout ; elle a 50 hectares et elle est très prospère. La petite maisonnette que l’on rencontre après cette ferme, est occupée par le forgeron de Tarzout. Il faut s’y arrêter et causer avec le seul « compagnon » qui n’ait pas fait fortune, parce qu’il ne l’a pas voulu. Cet anarchiste honoraire reste le forgeron attitré de toute la région : il est aimé et respecté de tous. A l’Oued-Sidi-Cheikh, à l’Aïn-Larouah, à Comombie, sont installés les fils et les gendres des anarchistes : agronomes expérimentés, ils ont transformé cette région sauvage et pittoresque en l’un des coins les plus attrayants et les plus riches du littoral algérois.

Ces colons ont mis en culture près d’un millier d’hectares, planté de beaux vignobles et des vergers, construit beaucoup et bien. Ils vivent et ils prospèrent. Ils n’ont jamais rien demandé à l’administration, qui ne s’est jamais intéressée à eux pour les ennuyer. Dans un pays perdu et pour ainsi dire, inconnu des Européens, ils ont crée des routes, jardins, troupeaux, domaines, sans faire crier les indigènes, sans pratiquer l’usure – ce qui semble anormal en Algérie. Ils ont fait eux-mêmes leur chaux, leurs briques, leurs pierres, construit leurs maisons, leurs caves, écuries, creusé leurs puits et leurs citernes, établi un débarcadère qui permet aux bateaux de petit tonnage d’aborder à Tarzout. Reconnaissons, cependant, que l’Etat a établi récemment une route en corniche… pour permettre aux cars de la Compagnie Transatlantique de promener les Anglais et qui par surcroit, sert aux colons. L’Etat a aussi arrangé quelques sources pour les cantonniers.

Tels sont les hommes que, à certain moment, le Gouvernement général parlait d’expulser. M’est avis que s’il y en avait beaucoup de ce calibre-là, l’Algérie serait autrement colonisée qu’elle ne l’est actuellement. Des 150 « compagnons » qui contribuèrent à la création de Tarzout, cinq y sont encore, trois ont conservé la vieille foi, et leur influence est restée vivace dans les mœurs de ce petit peuple. Je souhaite qu’elle y persiste toujours.

Tel est le sort de toutes les initiatives : elles se dénaturent, se modifient, se dissimulent mais il en reste toujours quelque chose.

Emile Violard

Source : Annales africaines : revue hebdomadaire de l’Afrique du Nord 15 avril 1927

Iconographie : site internet TENES/Algérie 1830-1962.

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