Journal publié par Jean Faure. Document Dictionnaire international des militants anarchistes

Algérie Alger le 27 janvier 1894

Parquet du procureur général

Monsieur le Garde des sceaux,

J’ai l’honneur de vous fournir les renseignements que vous avez bien voulu me demander le 13 décembre dernier sur l’organisation de l’anarchisme dans mon ressort.

Le parti anarchiste ne compte pas actuellement en Algérie un nombre très élevé d’adhérents. Sauf dans le département d’Alger où il existe un commencement assez sérieux d’organisation, ces adhérents ne paraissent pas ostensiblement tout au moins, constitués en comités ; la surveillance dont ils ont fait l’objet jusqu’à ce jour semble avoir suffit dans les départements de Constantine et d’Oran pour arrêter toute velléité de propagande publique. Les dispositions de la loi du 16 décembre 1893 permettant d’ailleurs de rendre cette surveillance plus effective et par suite plus efficiente.

Département d’Alger :

Le comité anarchiste d’Alger-Moustapha existe depuis 1887.

Les premières réunions ont eu lieu les 6 juillet et 24 août 1887. Dans la réunion du 24 août tenue au café Pinto 26 rue Michelet à Alger, la conférence porta sur le nécessité de supprimer toute autorité quelle qu’elle fut et de procéder à un partage général de tous les biens. Un assistant déclara que pour arriver à un résultat « il faudrait faire tomber 75 têtes sur cent ».

Le 3 novembre 1887, dans une réunion tenue chez un sieur Baudry, 8 rue Michelet à Alger, l’anarchiste Gros flétrissait le gouvernement américain à l’occasion de la condamnation à mort dont venaient d’être frappés sept anarchistes de Chicago.

En présence de l’accueil peu sympathique fait à leurs déclarations, les anarchistes algériens cessèrent dès la fin de l’année 1887 de se réunir dans les lieux publics.

D’après les renseignements fournis par le service de la police, ils ont d’assez fréquentes conférences entre eux mais les buts et objets de ces conférences a pu échapper jusqu’ici à un contrôle sérieux.

A diverses reprises des placards anarchistes ont été affichés sur les murs de la ville par des individus restés inconnus, mais qui, à n’en pas douter, appartiennent au groupe anarchiste.

Le 29 avril 1892, une information pour complot contre la sûreté de l’Etat fut requise contre plusieurs membres de ce groupe. Des perquisitions pratiquées au domicile des prévenus amenèrent la saisie d’écrits divers et de correspondances établissant que le comité d’Alger-Moustapha était en relations suivies avec les anarchistes de la Métropole. Cette information aboutit à une ordonnance de non lieu, mais elle permit de recueillir des indications à la suite desquelles M. le Gouverneur général de l’Algérie put prononcer l’expulsion d’un certain nombre d’anarchistes étrangers.

Le groupe d’Alger-Moustapha comprend actuellement 37 membres connus ; vous trouverez ci-joint, les notices de chacun de ces anarchistes, deux d’entre eux, les sieurs Llobera et Santoro sont étrangers. En présence des renseignements fournis sur leur compte par le service de la police de sûreté, il conviendrait à mon sens, de provoquer leur expulsion. J’ai cru devoir joindre également à ces notices celles de 24 anarchistes qui ont séjourné à Alger et qui ont quitté cette ville, soit à la suite de condamnations ou d’arrêtés d’expulsions, soit pour toute autre cause.

Mon rapport du 19 janvier courant vous a renseigné, Monsieur le Garde des sceaux sur l’organisation du parti anarchiste dans l’arrondissement d’Orléansville. Conformément à mes instructions, mon substitut s’est transporté le 21 courant à Tarzout, accompagné de M. le juge d’instruction d’Orléansville. Des perquisitions nouvelles opérées au domicile du sieur Régnier ont amené la saisie de 15 exemplaires du journal le Libertaire, feuille anarchiste paraissant à Bruxelles, de 3 numéros de la Révolte, deux numéros du Père Peinard et de la Revue anarchiste. Au domicile de l’anarchiste Boisson, on a saisi deux exemplaires du Freedom, journal anarchiste de Londres. Les magistrats ont également saisi une lettre dans laquelle le sieur  félicitait Boisson d’un article publié dans le Libertaire. Au bureau de poste de Ténès, ils ont saisi : des numéros de la Révolte adressés aux sieurs Régnier, Tracol et Boisson ; une lettre en langue russe venant de Paris et écrite à Régnier, à cette lettre est jointe un article de journal qui proteste contre l’arrestation de , cet article est signé « Nicolas Speranski, répétiteur à l’école des langues orientales » ; une carte postale en langue russe adressée à Scheitanoff, chez Régnier ; une lettre en langue russe envoyée au même.

Dans le rapport qu’il m’adresse au sujet de son transport à , mon substitut d’Orléansville s’exprime ainsi : « Le sieur Régnier est un homme très intelligent, d’une grande énergie et parfaitement capable de mettre en pratique les théories anti-sociales qu’il a adoptées.

Tous les colons de ce pays sont anarchistes à la dévotion de Régnier qui les a fanatisés comme certains marabouts fanatisent les arabes. Ces derniers même, refusent souvent de répondre aux renseignements qui leur sont demandés par les gendarmes en tournée, alléguant qu’ils sont au service de Régnier…. Les colons (de Tarzout) ont pour Régnier un véritable culte malgré qu’il commande en despote ». Mon substitut cite en outre un fait qui semble indiquer que le sieur Régnier ne s’est pas contenté de faire de la propagande près de ses employés : « A notre arrivée à Gavaignac, l’adjoint de cette commune nous avait donné trois bons chevaux avec lesquels nous avons pu parcourir assez facilement 100 kilomètres environs dans les broussailles et les ravins. Lundi le maire m’a déclaré que si nous nous étions adressés à lui, il nous aurait fait donner les plus mauvais chevaux de la commune, pour que nous ne puissions arriver à Tarzout avant trois jours. A quatre heure, pendant que nous dînions, il est allé boire avec l’anarchiste Cottineau qui venait d’être mis en état d’arrestation et était placé sous la garde d’un gendarme ».

J ‘ai signalé l’attitude du maire de Cavaignac à M. le Gouverneur général.

Il n’existe aucun anarchiste connu dans les arrondissements de Blida et de Tizi-Ouzou.

Département de Constantine :

Quatre individus « suspects d’anarchisme » habitent Constantine ; ce sont les nommés Clavel, Dantin, Pillot et Tauveron. Il n’est pas à la connaissance du service de police qu’ils aient jamais tenu de réunion et manifesté en public les opinions anarchistes qu’ils avaient professées avant leur arrivée à Constantine.

A Bône, la police surveille attentivement cinq individus qui affirment publiquement leurs opinions anarchistes ; ce sont les nommés Chabrolin, Baudry,, Coutureau et Biseglie . Deux d’entre eux Chabrolin et Lauze, ont du reste pris une part active au mouvement révolutionnaire dans la Métropole. Il me paraît qu’il y aurait utilité à provoquer l’expulsion de Biseglie qui est sujet italien. Un anarchiste des plus dangereux, le sieur Brulé, est actuellement détenu à l’atelier de travaux publics de Bône où il purge une condamnation prononcée par le Conseil de guerre de Grenoble. Dans plusieurs lettres interceptées par le l’autorité militaire et écrites au sieur Just Millirato, Brulé conseillait en 1892, comme moyen de terreur de faire sauter le Corps législatif.

A Biskias (arrondissement de Batna) est fixé un anarchiste nommé Barth. Il exerce la profession de plâtrier. Il a sans succès essayé de faire partager ses idées à ses camarades. Ceux-ci lui ont donné le surnom de Ravachol.

On ne compte pas d’anarchistes dans les arrondissements de Philippeville, de Guelma, Bougie et Sétif.

Les notices du département de Constantine sont jointes.

Département d’Oran :

On ne signale que trois anarchistes dans ce département. Ce sont les sieurs Dezechelles, Camélé et Dutiron, leurs notices sont jointes.

Le premier, auteur de l’attentat commis au mois de septembre dernier contre l’église de Saint-Denis du Sig, est détenu à Oran pour ce crime et va comparaître prochainement devant la cour d’assises. Il a fait l’objet de mon rapport du 11 novembre dernier.

Le second habitait il y a six mois Mostaganem où il exerçait la profession de cordonnier. Il recevait à ce moment plusieurs publications anarchistes et notamment La Révolte. Il serait fixé actuellement à Perrégaux (arrondissement de Mascara). Le troisième demeure à Mascara.

Le Procureur général.

Source : Archives nationales BB18 6449

Le Libertaire

organe algérien communiste anarchiste [puis] organe algérien