TRIBUNAL CORRECTIONNEL DE PARIS (11e ch.)

Présidence de : M. Ragobert

Audience du 24 septembre 1884

SAISIE DUNE BOMBE INCENDIAIRE ET DE MATIÈRES EXPLOSIBLES. — OUTRAGES, RÉSISTANCE AVEC VIOLENCES ET VOIES DE FAIT ENVERS DES AGENTS DE L’AUTORITÉ PUBLIQUE. — DEUX ANARCHISTES.

Le 30 juillet dernier, M. Dhers, commissaire de police du quartier de la Sorbonne, agissant en exécution d’un mandat de M. le préfet de police, a procédé au domicile d’un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Joutaud, et de celui d’un individu nommé Seigné, à une perquisition qui a amené la découverte d’une bombe de matières explosibles et de divers papiers.
A l’occasion de cette opération, des faits d’outrages et de violence se sont produits, et aujourd’hui voici devant le tribunal :
1° Eugène-Charles Joutaud, dit Rozier, 19 ans, tourneur sur métaux ;
2° Louis-Joseph Seigné, 30 ans, corroyeur;
3° La veuve Dejoux, 29ans, couturière;
4° La fille Joutaud, dite veuve Rozier, marchande des quatre saisons, comme civilement responsable des faits de son fils mineur.
Ces deux femmes sont en état de liberté. Joutaud et Seigné sont prévenus d’avoir,depuis
moins de trois ans, à Paris, fabriqué ou détenu des matières ou engins meurtriers ou incendiaires.
La veuve Dejoux, d’avoir détenu ces matières ou engins.
Joutaud et Seigné, en outre, d’avoir résisté avec violence et voies de faits à des agents de la force publique agissant pour l’exécution des lois.
Sur l’estrade du tribunal est déposée une caisse contenant les objets saisis.
Au début de cette affaire, Joutaud donne lecture de la déclaration suivante :
« Déclaration préliminaire au tribunal.
« Messieurs,
« Attendu que les juges appartiennent à la classe bourgeoise, qui est notre ennemie mortelle ; qu’étant payés et leur situation dépendant de cette même classe que nous attaquons ;
« Attendu que, du reste, nous ne reconnaissons à personne le droit de juger les autres : je déclare repousser toute participation à la comédie qui va se jouer et ne répondrai que quand je le jugerai bon pour développer mes idées, afin que le public puisse juger des mobiles qui me font agir.
« Eugène Joutaut , dit Rozier. »
Interrogé, il reconnaît avoir détenu chez lui les objets qui y ont été saisis; ils les avait, disait-il, depuis quelques jours seulement; mais il nie être pour quoi que soit dans leur fabrication.
Quant aux violences et voies de fait, il explique qu’il n’a pas « un organisme conséquent», que ce sont les agents qui lui ont donné « une bonne volée », et qu’il s’est défendu comme tout autre aurait fait à sa place.
Seigné nie avoir possédé de la glycérine, il nie également les violences et voies de fait qui lui sont imputées.
Après l’interrogatoire des prévenus et l’audition des témoins, M. le substitut Allard a pris la parole.
Faisant tout d’abord allusion à Un article publié récemment dans le journal le Cri du Peuple et le concernant, l’organe du ministère public s’exprime ainsi :
Dans un débat de cette nature, quand les inculpés affirment ces théories insensées dont les conséquences inévitables s’appellent le meurtre, l’incendie, la guerre civile, la ruine, je croirais déserter mon poste et faillir à mon devoir si je ne vous apportais, dans la liberté absolue de ma conscience, dans l’indépendance complète de mes paroles, une protestation indignée, si je n’examinais pas avec vous quels sont les prévenus que vous avez à juger et dans quelle mesure il m’appartient d’assurer, dans cette affairé, la sanction exemplaire de la loi.
Quelle triste chose que de voir comparaître ici un homme qui, comme Seigné, a derrière lui un passé de travail et d’honneur, un enfant qui entre dans là vie, le cœur plein de ressentiment et de haine, lançant, dans l’exaltation d’une colère insensée, le cri d’appel de l’anarchie, de la guerre civile, tous ces préludes de la décadence et de la mort des nations!
Il n’entre pas dans ma pensée d’élargir le débat en affirmant ces vérités banales que, dans l’ordre politique, l’anarchie qui abolit les barrières légales est toujours l’avant-garde du despotisme et prépare son triomphe; que, dans l’ordre économique, ses doctrines néfastes détruisent la société, arrêtent la formation des capitaux, tarissent la source du travail.
N’est-il pas de mon devoir de proclamer, au nom même de la morale universelle, que ces théories détestables obscurcissent la notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et troublent profondément la conscience publique? J’en ai dit assez, trop peut-être ; examinons les faits.
M. le substitut examine les faits et la part revenant à chacun des prévenus, et il conclut à
l’application de la loi.
Joutaud, qui n’a pas pris d’avocat, lit une longue défense avec volubilité et à voix à peine intelligible.
Dès le début de sa plaidoirie, il est inter rompu.
M. le président. — Je ne vous permettrai pas d’être insolent envers le tribunal; j’ai été aussi impartial que possible, et vous devriez vous en souvenir ; du reste, les paroles qui me font vous interrompre, vous venez de les lire sur des notes rédigées d’avance.
Le prévenu répond qu’il sait qu’il est condamné d’avance et reprend sa lecture ; lecture qui a bien duré trois quarts d’heure et qu’il était impossible de suivre en raison de la rapidité du débit et de la faiblesse de la voix du prévenu.
Nous saisissons au vol les phrases sur lesquelles il appuie avec une intention marquée, ainsi :
Une société est basée sur l’égoïsme, le banquet de la vie, la classe des parasites et celle des producteurs, le droit à l’insurrection ; les gouvernements, république aussi bien que monarchie, n’ont de raison d’être que pour opprimer le peuple travailleur; la femme se prostituant aux heureux de la terre; l’organisation du travail; la société corrompue.
Et cette exclamation :
Voilà pourquoi nous ne sommes pas patriotes : le mot de patrie a été inventé pour inspirer au peuple un sentiment qui le décide à aller risquer sa vie dans les batailles ; sans cela, il n’irait pas se faire tuer en cherchant à tuer lui-même ceux qu’on lui a désignés comme étant des ennemis ; les hommes ne sont pas naturellement ennemis, ils sont tous frères, sans distinction de nation.
Plus loin, nous saisissons ce passage :
Par le poignard ou le poison, qu’importe ! C’est le droit et le devoir de détruire tout ce qui est nuisible.
Arrivant à la magistrature, il dit :
Vous avez usurpé le droit de la force ; nous ne reconnaissons pas aux tribunaux le droit de juger les hommes. Vous ne rendez pas la justice, vous frappez vos ennemis. (Se tournant vers le tribunal et avec un sourire ironique.) Et c’est cette justice qu’on voudrait nous faire respecter?
Allons donc !
Ici, le prévenu s’attache à réhabiliter les vagabonds ; puis il parle des esclaves de l’antiquité qui connaissaient du moins leur esclavage, c’était franc ; chez nous on dit aux ouvriers : Vous êtes libres! et ils sont esclaves.
Au mot de « bandits, » appliqué aux hommes qui nous gouvernent, M. le substitut interrompt le prévenu : « Je ne tolérerai pas, dit l’organe du ministère public, que vous apportiez ici l’expression de « bandit. »
Le prévenu. — C’est ma pensée.
Puis il ajoute :
Oui, nous voulons détruire de fond en comble cette monstrueuse institution que vous appelez la société; nous vous avons voué à tous une haine que rien ne peut éteindre.
Et plus loin :
Nous dirons aux gens sans vêtements : « Entrez dans les magasins ; prenez-y ce qu’il vous
faut ; tout est à vous. »
Le prévenu ayant terminé, après avoir bu plusieurs verres d’eau, une voix solitaire s’écrie, du fond de l’auditoire : Bravo !
Seigné fournit également ses explications, mais en bons termes et uniquement relatives aux faits qui lui sont reprochés.
Le tribunal condamne Joutaud a dix mois de prison, Seigné à huit mois, et solidairement avec la fille Joutaud, aux dépens.
La veuve Dejoux a été acquittée.

L’Univers 27 septembre 1884


CHRONIQUE DE L’AUDIENCE

POLICE CORRECTIONNELLE

LA PROPAGANDE PAR LE FAIT

La police, avertie le mois dernier que plusieurs anarchistes fabriquaient à leur domicile des bombes destinées à propager les doctrines du prince Kropotkine, fit des perquisitions chez les sieurs Joutaud et Seigné, ainsi que chez la dame Dejoux.

Ces perquisitions amenèrent la découverte :

Chez Eugène Joutaud, de produits chimiques, de bombes chargées ou vides, et de produits explosifs;

Chez la femme Dejoux, de produits chimiques pouvant servir à la fabrication de substances explosibles, et de quelques grammes de fulminate d’argent;

Chez Henri Seigné, de flacons de verre ayant contenu de l’acide nitrique et des fragments de journaux et de terre imprégnés de nitroglycérine.

Joutaud, Seigné et la veuve Dejoux comparaissaient hier devant la onzième chambre de police correctionnelle, présidée par M. Ragobert, sous l’inculpation de fabrication ou détention d’engins meurtriers ou incendiaires.

Eugène-Charles Joutaud, tourneur sur métaux, est âgé de dix-neuf ans. Henri Seigné, corroyeur, a trente ans. La veuve Dejoux, cordonnière, est âgée de vingt ans.

Au début de l’audience, Joutaud annonce qu’il a une « déclaration préliminaire » à faire au tribunal et il donne fort sérieusement lecture du factum suivant :

Déclaration préliminaire au tribunal

Messieurs,

Attendu que les juges appartiennent à la classe bourgeoise qui est notre ennemie mortelle; qu’étant
payés et leur situation dépendant de cette même classe que nous attaquons;

Attendu que, du reste, nous ne reconnaissons à personne le droit de juger les autres, je déclare repousser toute participation à la comédie qui va se jouer et ne répondrai que quand je le
jugerai bon pour développer nos idées, afin que le public puisse juger des mobiles qui nous font agir.

EUGÈNE JOUTAUD dit ROZIER.

Cette «déclaration préliminaire» lue, Joutaud répond à toutes les questions sans exception, du président — tout comme s’il n’avait pas fait de déclaration préliminaire.
Ainsi que son co-prévenu, le compagnon Seigné, il reconnaît qu’il détenait à son domicile des engins explosifs.

Mme veuve Dejoux prétend que les produits chimiques trouvé chez elle dans une armoire, y ont été déposés, à son insu, par son défunt mari.

Après l’audition de quelques témoins, M. le substitut Félix Allard prononce un réquisitoire fort énergique.

Joutaud et Seigné, présentent ensuite leur défense. Ils se proclament anarchistes, et pérorent pendant plus d’une demi-heure. M. le président Ragobert sommeille sur son fauteuil et oublie de les interrompre. Les auditeurs bâillent, bâillent. à se décrocher la mâchoire.
Enfin Joutaut et Seigné, fatigués eux-mêmes, terminent leurs discours.

Le tribunal, après délibération, condamne Joutaud à dix mois de prison et 50 fr. d’amende, et Seigné à huit mois et 50 fr. d’amende.

Quant à la veuve Dejoux elle est acquittée.
En anarchiste bien stylé, Joutaud se retire de l’audience, au milieu des gardes en criant: «Vive l’anarchie ! Vive, l’anarchie ! »

Gil Blas 26 septembre 1884