Maurin Émile, Auguste, dit Elie Murmain. Né à Marseille (Bouche du Rhône). Ex photographe. Anarchiste. arrêté le 2/7/94. Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Les variations de la doctrine, comme les, fréquents et contradictoires changements de tactique, montrent assez l’insuffisance de la méthode employée tant pour l’édification de l’Idéal anarchiste que pour sa propagation. Mais les compagnons, si habiles à la critique contre la Société, ne savent pas l’exercer sur leurs leurs idées et leurs actes. Pour eux aussi, ce sont les faits qui ont tort, non leur théorie; qu’ils n’espèrent encore l’affranchissement rêvé que de l’initiative individuelle et des progrès de la science ou qu’ils l’attendent toujours par la Révolution traditionnelle, c’est à la routine, à l’ignorance, à la lâcheté qu’ils attribuent la misère et l’esclavage dont souffre l’humanité. De même, ils accusent les camarades syndicalistes d’avoir dévié l’action anarchiste, enrayé le mouvement révolutionnaire, en pliant les individus sous les réglementations corporatives en vue d’une illusoire amélioration du sort des prolétaires.

S’ils avaient eux-mêmes une notion plus exacte de la réalité, les syndicalistes pourraient répondre : « Sans doute, les anarchistes n’ont pas agité le monde pour échouer à la simple reconnaissance d’un droit corporatif, à l’établissement d’une législation ouvrière; mais quelle doctrine a jamais réalisé son idéal? N’avons-nous pas assez lutté pour le nôtre pendant de longues années, et d’innombrables dévouements, de généreux sacrifices n’ont-ils pas été consacrés à son triomphe? Cependant, rien encore ne le fait pressentir.

Au milieu des souffrances qui nous entourent, réclamant un allègement immédiat, faut-il donc se contenter d’offrir pour consolation aux affligés la vague espérance d’une Terre Promise? En nous mêlant à ceux qui portent tout le fardeau social, nous avons pensé que nous recruterions des soldats pour l’œuvre d’émancipation humaine, en leur révélant, grâce à l’action quotidienne dirigée sur des questions pratiques, leur valeur et leur force. Peut-être y avons-nous perdu un peu de notre indépendance, certainement notre idéal d’universelle harmonie a reculé, mais que la Révolution vienne : nous ferons notre devoir. L’expérience de la vie nous a fait comprendre qu’une erreur de jugement cause notre impuissance ; la volonté ne suffit pas pour transformer le mal en bien, la tyrannie en liberté; le savoir même s’il sert à étayer les fragiles créations de l’esprit est impropre à résoudre seul les antagonismes sociaux. Rêver la libération, de l’Individu par l’abolition des classes, des frontières, c’est bien; faire aboutir les revendications d’une foule méprisée, sans droits, n’est-ce pas également une œuvre digne de nos efforts? Rien ne prouve, d’ailleurs, que de cette action ne puisse se dégager l’équilibre, s’établir peut-être l’harmonie des intérêts que nous aspirons.»

Mais les compagnons syndicalistes ne peuvent dire cela sans se duper eux-mêmes; l’illusion les anime encore et malgré l’apparente adaptation à un but plus réel, n’est-ce pas toujours l’utopie qu’ils poursuivent? Quels sont les syndicalistes dont la conviction n’est pas, aujourd’hui, que du développement des organisations ouvrières et par la seule action du Parti du Travail se réalisera la formule de l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes?

L’Action Directe sera l’instrument de cette émancipation.

Comme le succès ou l’échec de cette action ne dépend ni de notre désir ni de nos prévisions, il est oiseux d’en discuter les résultats espérés. Cependant, si elle aboutissait à l’expropriation de la classe capitaliste, comment peut-on en déduire non pas l’affranchissement de l’humanité, mais seulement l’émancipation des travailleurs ?
Par l’administration de la richesse sociale les organisations corporatives ne disposeront-elles pas de la liberté des individus ? C’était là le grief habituel des anarchistes contre la théorie collectiviste. L’a-t-on oublié ?

Toutefois, comme il serait difficile aux plus optimistes de croire que l’expropriation de la bourgeoisie pût se faire bénévolement, l’espoir des syndicalistes repose sur la forme révolutionnaire de l’Action Directe: qui est la Grève Générale.

Est-ce un défaut de logique ? Je me souviens de la rigueur que nous montrions contre les socialistes acceptant la politique ; tout en proclamant la nécessité d’une révolution : « Quel intérêt vous pousse à guider le peuple vers un réformisme inefficace puisque vous ne comptez que sur un mouvement violent pour réaliser ses revendications ? » Je passe sur les insinuations, sur les outrages dont à leur tour les compagnons syndicalistes connaissent l’amertume.

Ce qui a surtout poussé les camarades las d’inaction vers les groupements corporatifs, sans se douter des contradictions qui devaient en surgir entre leur idéal et leur action, c’est la tendance, depuis longtemps manifestée dans les syndicats, de se soustraire à la direction des politiciens.

Sous l’influence des compagnons, l’hostilité môme à là politique s’est affirmée, de là le trouble et le déchirement actuels.

L’Action directe –- devenue l’expression doctrinale de la propagande libertaire au sein des organisations ouvrières, cette Action directe qui gène tant les parlementaristes, –- n’embarrasse-t-elle pas autant les abstentionnistes ?

Élections des bureaux, commissions, conseils, etc. ; délibérations et votes des délégués, décisions des comités et des congrès, etc. ; tout le fonctionnement des groupements ouvriers ne remet-il pas en question le droit des minorités ?

Parce que la loi du nombre s’applique au nom du Prolétariat est-elle moins sujette à erreur, à passion, à injustice ?

Il est évident que pour exercer une pression efficace sur les pouvoirs publics, l’action directe doit s’inspirer des vœux de la majorité : Les compagnons se sont-ils rendu compte que ceci implique un grave démenti à la théorie anarchiste?

C’est reconnaître, en effet, que la loi est une sanction nécessaire et que l’État n’est pas fatalement le défenseur du capitaliste, mais qu’il peut aussi obéir aux injonctions du peuple.

Pourquoi donc, après cette constatation, refuser de s’emparer de l’État? Ne serait-il pas plus naturel que le prolétariat réalise directement la législation, les réformes utiles à ses intérêts, au lieu de dépenser son énergie en un perpétuel effort pour obtenir quelque concession des politiciens indifférents ou hostiles?
C’est peut-être ce que pensent les libertaires partisans de l’action politique; ils le diront bientôt. La même raison excite d’autres agitateurs syndicalistes contre ceux qui acceptent le réformisme. Ce n’était point pour cette besogne, propre seulement à éveiller des ambitions qu’on avait tenté la conquête des organisations ouvrières, et ce qu’il faut exclusivement viser, c’est de développer la conscience populaire : prétention trop naïve. Le spectacle offert par toute organisation n’est-il pas d’un troupeau obéissant à des bergers?

Favoriser la coordination des intérêts ouvriers, développer le sentiment de la solidarité répond aux nécessités de la lutte présente ; mais le triomphe du corporatisme réalisera-t-il cet idéal anarchiste qui a pour principe l’abolition des classes ?

A t-on prévu ce que fera le prolétariat lorsqu’il constituera une puissance par ses organisations ? Enfin, pourquoi repousse-t-on les conséquences de la méthode socialiste quand on recourt à celle-ci, après l’avoir si violemment combattue? Je ne crois pas qu’il soit utile de rappeler la vieille critique et les sarcasmes dont les compagnons criblèrent le Prolétariat organisé et conscient?

11 y aurait bien d’autres contradictions à relever, mais je n’ai nulle intention de réquisitoire; j’indique seulement quelques aspects de l’opposition entre un idéal qui n’a rien d’organique avec une tactique et des principes qui dépendent de 1’expérience sociale.

La résistance des compagnons syndicalistes à la politique courante n’aura-t-elle pas des résultats intéressants? Peut-être plus même que les néo-réformistes ne le supposent.

L’évolution économique dont le corporatisme est une des manifestations contient nécessairement de nouvelles formes sociales. Au point de vue politique, l’action directe ne prépare-t-elle pas la Législation directe par le Peuple dont la théorie, déjà ancienne, n’a jusqu’ici trouvé application?

Si la critique anarchiste n’a pas ruiné l’omnipotence de L’État, elle a répandu dans les masses le vague sentiment qu’un changement politique simple substitution de personnel gouvernemental serait sans effet utile sur les rapports des citoyens et des nations. Les vieux classements des partis ne signifient plus grand chose; deux grands courants hostiles et souvent confondus pourtant : Nationalisme, Socialisme, les entraînent et les dissolvent.

D’ailleurs, sous des formes variées, l’Action Directe se pratique un peu partout; les Conférences internationales, les Congrès d’Industriels, d’Agriculteurs, de Savants, etc., l’extension des Ligues fondées pour les actions les plus diverses marquent sûrement une étape vers la décentralisation. L’histoire contemporaine fournirait maint exemple en faveur de cette thèse; le plus inattendu et le plus frappant n’a-t-il pas été donné par les vignerons du Midi ?

Preuve pourront dire les adversaires du parlementarisme qu’il n’y a pas besoin d’entrer au Palais-Bourbon pour obtenir ce qu’on veut.

Un tel argument serait maladroit, car il laisserait supposer ou que les syndicalistes confondent de simples modifications administratives, des réformes de détail avec les profondes transformations qu’ils proposent, ou que ces transformations seront seulement de modestes, de superficiels changements.
Une question se pose ici : pourquoi les trade-unions, après un demi-siècle d’action directe systématiquement soutenue, s’orientent-elles aujourd’hui vers la politique? Faudra-t-il aussi à nos syndicalistes l’échec de plusieurs grandes grèves ou de la Grève Générale, pour les décider à une action plus complète ?
Les compagnons diront-ils que les camarades anglais s’égarent – comme nous le disions aussi des travailleurs belges réclamant le suffrage universel ? Autant vaudrait soutenir que le peuple russe n’a nul besoin de lutter ( Action Directe, remarquons-le) pour obtenir, par une Constitution la reconnaissance des droits nécessaires de parler, d’écrire, de s’associer sans risquer la forteresse ou la Sibérie. J’ose affirmer que dût le sort du moujik ne pas changer économiquement, du fait de l’agitation menée par les différentes fractions de la « nouvelle Russie », il y gagnera quelque chose.
Le plus misérable des paysans de France ne rampe pas sous le knout et la famine ne le torture plus. Condition indispensable pour revendiquer, pour imposer d’autres améliorations.

Admettons que le Parti du Travail à l’aide de la grève générale ou de n’importe quel miraculeux événement s’empare de la richesse sociale. L’antagonisme des intérêts disparaitra-t-il ?

Nous connaissons tous la théorie ébauchée : les groupements corporatifs organisant la production, les magasins coopératifs ou autres assurant la circulation. Bien. Mais sur quelles bases ? Par quel mode de répartition ?

La « prise au tas », seule, résolvait toute les difficultés, elle n’a pu figurer comme mode unique dans la doctrine anarchiste; sera-t-elle appliquée dans la société nouvelle ?

Comme nul ne soutient une telle utopie, il est évident que toute détermination de la valeur du travail maintiendra l’inégalité des rapports.

Sans doute, on parlera de nivellement des valeurs et de bien d’autres fantaisies; il est bon qu’on ne s’y trompe pas, d’abord; il s’agit de la valeur intrinsèque des produits, non de leur valeur commerciale. Réglementer cette valeur serait donc impossible, à moins de prétendre par une décision faire varier l’abondance ou la rareté des matières premières. Enfin, pour ne pas allonger cette remarque, je passe sur la question cependant importante de la mesure des valeurs.

Pourquoi supputer ce que sera l’avenir ? Le présent contient assez de menaces, à moins qu’une orientation nouvelle du syndicalisme sous l’influence des compagnons, ne vienne en modifier les tendances rétrogrades.

L’histoire des Corporations ne sera-t-elle pas recommencée par les syndicats ? N’est-on pas en droit de craindre à considérer les difficultés actuelles que la sinistre tyrannie des Collèges romains ne ressuscite?

Au nom de la solidarité, les pauvres se divisent, s’entre-déchirent, ajoutant, aux angoisses de la lutte quotidienne le tourment de la haine –- haine impuissante. Comme au vieux temps, les prolétaires se divisent en troupes hostiles ; les « Rouges » et les « Jaunes » vont-ils nous rappeler les frères ennemis du « Devoir » et de la « Liberté ».

Devant les questions, plus graves encore, de la main-d’œuvre « étrangère » et du machinisme, j’hésite à dire mes appréhensions. Je pense toutefois que si –- sous la pression des circonstances –- les mesures les plus oppressives, les actes les moins fraternitaires venaient à se produire, il y aurait injustice à les imputer à la volonté des initiateurs libertaires.

Il leur restera, s’ils conservaient l’espoir de réaliser ces Temps futurs que rêvent toujours leurs camarades, de retourner parmi ceux-ci pour recommencer une inutile bataille, à moins qu’instruits par l’expérience –- instruits, non vaincus –- ils poursuivent le combat sans souci des conséquences.

Qu’est-il résulté de l’application des perfectionnements scientifiques escomptés pour la transformation sociale ? Un surcroît de misères qui explique l’hostilité des travailleurs aux progrès techniques; imitant ceux qui les accusent de routine, dirons-nous qu’ils ignorent les vraies causes du mal?

En attendant de les atteindre, de réaliser l’Éden, il faut se défendre et garder le minimum indispensable à la vie : les syndicats en sont le résultat; comment s’étonner si ce mouvement ne porte point dans son œuvre ce que nous désirons ?

Incontestablement, devant l’inextricable enchevêtrement des difficultés, l’idée de révolution offre la meilleure solution … pour esprits simplistes et théoriciens pressés. A l’objection que l’histoire ne montre pas de cataclysme libérateur, s’oppose la sempiternelle réplique : « parce que le peuple ne savait pas ou manquait d’énergie ». Je renvoie à Kropotkine sur ce sujet et à Reclus sur ce que renferme la révolution.

La psychologie du révolutionnaire traditionaliste nous montre le procès de formation du sentiment religieux,aspiration à la délivrance, d’une part; d’autre part, conscience de faiblesse personnelle; donc, nécessité d’un agent de salut, d’une Providence. La providence de cet esprit fort qui combat les superstitions, et se croit libéré de tous préjugés, c’est la Révolution. Elle n’est pas, pour lui, seulement « l’accoucheuse », mais bien la Créatrice des sociétés. Pourquoi donc, en ce cas, tant d’avortements ?

Si nous reconnaissons que la révolution ne donne pas ce qu’elle contient en puissance, a quoi pourrait aboutir la « prochaine », avec le caractéristique développement des organisations corporatives, sinon au Quatrième-Etat?

Cette collectiviste éventualité causait autrefois de grandes inquiétudes; on l’envisage aujourd’hui comme une étape nécessaire de l’évolution, vers le règne de la grâce

Naturellement, beaucoup de compagnons désespèrent de l’avenir: les événements ne se sont pas déroulés selon leur désir et leur volonté.

Quelques-uns semblent vouloir s’essayer à la politique.

Savent-ils pourquoi? Vont-ils aussi tenter d’accommoder l’action nouvelle avec des principes qui ne sont plus les leurs?

Ces compagnons ne comprennent-ils pas encore que sous les dénominations : Anarchisme, Libertarisme, il n’y a plus une même conception, mais bien deux tendances, deux mouvements appelés à s’exclure.

La rupture, faite sur la question de tactique si controversée de réforme ou de révolution, attirera aux néo-libertaires les plus violentes attaques des vieux anarchistes et de nombreux syndicalistes. Mais en quoi, diront les premiers, est-il plus indigne d’un « révolté » de « faire de la politique » que de payer les impôts ?

Cependant, on se tromperait si on ne voyait qu’une attitude dans l’abstentionnisme. Il suffît de remonter à la théorie primitive d’après laquelle l’avènement de l’Anarchie résulterait de l’abolition de la propriété, entraînant disparition de tout son cortège : loi, gouvernement, etc. Depuis les libertaires ont supposé qu’en détruisant cet appareil coercitif qui maintient la propriété c’en serait fini de l’inégalité sociale. Dès lors, toute l’action s’est portée contre l’autorité.

La propagande par le fait n’a pu la ruiner ; on s’en emparera.

Pourquoi ? Pour établir l’universelle harmonie, etc.

Sans doute, comme tous les partis, le parti libertaire justifiera les critiques de ses adversaires; il faillira aussi à ses promesses pour avoir fait espérer, dans l’ardeur du combat, plus qu’il ne pouvait réaliser. Cependant, son rôle est assez important ou pourrait l’être. L’effondrement du libéralisme remplacé par de suspectes « Actions Libérales, » la dislocation du socialisme s’usant dans le réformisme, s’immobilisant dans une dangereuse Unité fourniront au nouveau Parti Libertaire l’occasion de s’affirmer.

Le fond de son programme: décentralisation, le porte d’avance à s’appuyer sur les groupements qui s’efforcent à une existence autonome ; les syndicats agricoles et de métiers sont logiquement indiqués pour coopérer à l’œuvre de désétatisation poursuivie, dont le Fédéralisme est la formule naturelle. Ainsi, le néo-libertarisme donnera au Corporatisme le mode politique adéquat à ses tendances, l’argumentation est facile à prévoir : Quel mérite plus grand trouve-t-on à rejeter la carte électorale plutôt que le livret syndical? Tous deux, issus de l’Action directe, sont œuvre de législation. L’immédiate utilité en mesurera-t-elle la moralité? Impossible de prétendre qu’élire un député avilisse, que nommer un délégué honore.

Commenta aurait-il plus de honte à discuter une loi sur le salaire qu’à subir celui-ci d’un patron méprisé, haï ? Mais par la représentation professionnelle, ces distinctions dangereuses disparaissent et l’antinomie se fond dans l’identité des intérêts. Politique vraiment sociale, confondant les pouvoirs législatif et exécutif dans une réelle Action Directe…

Faut-il conclure qu’ainsi finit l’Anarchisme ? Grâce à cette antithèse, la formule hégélienne dont Bakounine étaya sa critique contre « Dieu et L’État », se vérifierait d’une manière bien inattendue, avec démonstration historique, par l’exemple du christianisme qui, lui aussi, prêcha d’abord la guerre sociale pour établir ensuite le plus formidable despotisme. Ni les idées dans leurs variations ni les événements dans leur marche ne se plient fatalement à une telle logique; sinon, les césariens seraient de vrais amis de la liberté et les guerres d’humanitaires actions.

Sans doute, le parti libertaire, dans un but nouveau de syncrétisme social va organiser une armée, une église : les cadres s’en forment; mais à côté l’anarchisme subsiste. Plus de ces groupes, il est vrai, où de nombreux compagnons abordaient les questions les plus variées et les plus graves – quoique sans préparation – avec le seul souci des idées à semer pour le prochain Germinal. On sait comment, soumise elle-même à la critique, la théorie primitive perdit de son influence; la contradiction des termes : Communisme-Anarchisme, devait lui être fatale dans l’esprit d’hommes qui pour toute science n’avaient que la logique, LEUR logique; celle-ci donna sa formule : l’Individualisme. Dès lors, tous les problèmes y furent ramenés et d’interminables controverses s’engagèrent entre les frères irréconciliables.

Soit pour réagir contre ce byzantinisme, soit pour réfuter les attaques et donner à leur idéal une base organique, ces compagnons ont multiplié les essais d’application. L’échec le plus récent est celui de l’Entente Économique – le boycottage du capitalisme ! On s’engoue maintenant pour les colonies. Par leur succès, l’Anarchisme deviendra-t-il un fait expérimental ? Beaucoup pensent comme S. Faure que ces tentatives ne démontrent rien, car elles ne sont ni foncièrement communistes, ni pratiquement anarchistes.

Et quelle déception – après le beau rêve d’une Terre Libre, universellement transformée, fécondée par un machinisme puissant, séjour paradisiaque d’une Humanité affranchie vivant dans l’abondance et la joie – quelle déception de se réveiller esclave d’un lopin misérable, stérile peut-être, ne donnant qu’au prix d’un incessant effort, à l’aide d’outils primitifs, une maigre pitance !
Cependant, si dures sont les conditions de la vie ouvrière que des compagnons, sans désir de prouver l’excellence d’un idéal mis en doute, mais pour échapper à la perpétuelle incertitude du lendemain, s’asservissent à ce rude labeur que les premiers chrétiens s’imposaient par pénitence.

Cette inquiétude du pain quotidien, aggravée dans la crise permanente où nous nous débattons, par la menace d’un chômage croissant, toutes ces causes qui ont fait apparaître le socialisme et l’anarchisme agissant toujours, il est normal de croire que les mêmes effets en résulteront. La parallèle évolution des deux mouvements accomplie sous la poussée des classes moyennes et des corps de métier, embryon d’une démocratie, la formation de l’Unité révolutionnaire et l’étape du libertarisme, en mécontentant les prolétaires désorientés par les changements de tactique et de programme, suffiraient à préparer une renaissance de l’agitation anarchiste; la misère aidant, qu’en sortira-t-il? L’effroi d’un passé récent empêchera t-il les philosophes, les sociologues de cabinet, de faire la part à l’Anarchisme ? Ne chercheront-ils pas à savoir sous quelles influences cette négation s’est répandue – philosophiquement – partout, répondant sans doute à des sentiments, à des aspirations qui tentent de se traduire?

A ces « jeunes », à ces esprits neufs, ardents, enthousiastes de justice, de liberté, etc., suffira-t-il de brocher, sur un fond de mysticisme révolutionnaire, les maximes de l’Individualisme ?

Pourquoi non, répondra peut-être un anarchiste intellectuel; pourquoi ne pas s’efforcer de suivre la trace de ces solitaires hautains, toujours en marge des partis, des sectes, des écoles, luttant pour l’Art ou pour la Science, créant de la vie, de la beauté? Noble but, certainement, mais ne fût-il utopique pour la foule ce n’est point de grandissement de la personnalité qu’il s’agit ici, mais du problème de la sécurité de l’existence matérielle. Sous le verbiage philosophique du Moi et du Non-Moi, de l’Homogène et de l’Hétérogène, de l’Uniforme et du Différencié, de l’Individu et de la Société, c’est encore la question sociale qui se pose comme elle pouvait l’être subjectivement.

Quand, cherchant remède à ses maux, l’homme a nié toutes les forces, toutes les institutions qui l’oppriment, d’où espérera-t-il le salut, sinon de lui-même? Mais seul à avoir conscience que faire? Pour les autres, il théorise : s’aimer, n’agir que pour soi et par soi, afin de n’être plus dupe ni victime.

Subordonner à la satisfaction de son moindre désir la vie de l’univers est le fait commun, général à tout être vivant. Il se manifeste d’autant plus énergiquement qu’on se rapproche de l’animal;singulière marque de progrès, cette différenciation ! Quant au résultat, l’histoire des «Impurs » nous apprend combien de pauvres compagnons ont douloureusement payé l’illusion de leur puissance. La « Reprise Individuelle, » issue de la critique contre la propriété (et que les théoriciens légitimèrent en la moralisant par un but de propagande) la « Reprise Individuelle » a fait ses preuves : sans parvenir jamais à satisfaire leurs désirs, sans y trouver le bonheur les égoïstes y ont souvent perdu la liberté.

Et le progrès intellectuel même source plus facile de différenciation dévoyé par la violence des appétits surexcités, a fait confondre systématiquement les instincts, les sentiments, les besoins et les aspirations.

Déformation d’une doctrine remarquable ? Oui, peut-être; comme le sont ces théories obscures, dont on plaisante volontiers. Naturianisme, Sauvagisme, etc., sans soupçonner le sens de dissolution sociale qu’elles contiennent toutes. D’où qu’ils viennent, les « Jeunes » sombreront-ils dans ce maelström d’ignorance, de haine et de désespoir.

Voici des frères qui au nom du Christ, apportent la solution : le salut est en soi. Et par cette affirmation de l’autonomie morale, ils remettent en question tous les problèmes qu’ils prétendent résoudre. Ne pas agir dans la crainte du mal serait la seule garantie de n’en pas faire, car agir contre le mal implique souvent la violence, pour le moins la contrainte. N’agir JAMAIS? Non, mais éveiller constamment la conscience contre le désir, etc. Si le mal vient du désir, pourquoi ne pas détruire sa source : la vie ? Faut-il donner en exemple celui qui, maître de ses désirs, ou n’en ressentant que de faibles, physiquement, les dérive pour des joies intérieures ? Mais ceux qui, par absence d’éducation ou par nature, ne connaissent pas de vie intérieure ? Ceux qui ont besoin d’une direction, d’une règle ? Se mortifier, se résigner, cela augmentera-t-il la somme du bien ? Et pour le malheureux que la misère jette au coin d’une borne, aurez-vous le triste courage de répéter : le Salut est en Toi ?

Cependant, vivre sans désirs, et comme si on désirait tout, serait peut-être, pour quelques hommes, le moyen d’éclairer les ténébreux problèmes du temps présent, non pour enseigner d’impuissants préceptes d’une morale même anarchiste, mais pour découvrir dans leurs causes profondes, réelles, exactes, les raisons du MAL qui tourmente l’humanité. qui pousse chacun à accuser autrui d’être son bourreau, et sur la tête de tous fait retomber une responsabilité qui n’incombe à personne.
Je m’arrête. Il reste trop de choses encore à examiner et je n’en ai pas le courage. Dans ce sommaire aperçu de l’évolution anarchiste le problème essentiel : celui des causes reste obscur. Il se rattache à des faits si complexes que je n’ose seulement les effleurer. Cependant, ces faits mieux connus, impartialement analysés apporteraient plus de justice dans les revendications et plus de force. J’y reviendrai avec ceux des compagnons qui libérés de la sujétion des formules, c’est-à-dire devenus anarchistes, au sens philosophique du mot, auront peut-être le désir de reprendre place dans la mêlée sociale pour seconder les camarades qui se lamentent et piétinent.

Sans aucun parti-pris, sans ménagement non plus, j’ai écrit ce qui m’a paru être vrai ; je ne souhaite point quelque vaine polémique, mais je suis prêt à discuter avec tous ceux qui penseront y trouver profit pour leur idée. Le doute n’est point un commode oreiller, mais si mes anciens compagnons de lutte, si ceux qui portent une Vérité ne parviennent à me convaincre, nous nous serons encore instruits. N’est-ce pas ainsi qu’on arrive à comprendre ?

Élie Murmain

L ‘Oeuvre nouvelle n°10 janvier 1904

Biographie d’Elie Murmain

L’évolution de l’anarchisme par Elie Murmain 1903 (1)