Maurin Émile, Auguste, dit Elie Murmain. Né à Marseille (Bouche du Rhône). Ex photographe. Anarchiste. arrêté le 2/7/94. Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Mon cher Dagan,
Malgré mon désir, malgré ma promesse, j’hésite encore à examiner ce problème de l’évolution des idées anarchistes.

Ce n’est point la crainte d’avoir à soutenir de nouveau les luttes pénibles, et peut-être inutiles, d’il y a quelques années qui m’arrête ; ni même la certitude que mes appréciations seront mal interprétées, dénaturées et travesties sort fatal de toute pensée. Non ; ce qui m’arrête, c’est le sentiment très net de l’insuffisance d’une étude détachée, sans lien historique, sur un sujet aussi important, sujet offrant des aspects si nouveaux, posant tant de questions que le cadre d’un article, en limitant l’exposé, risque de le rendre obscur.

Une première question se pose : dans la crise générale où les doctrines s’enchevêtrent, où les partis se disloquent, l’anarchisme démontre-t-il l’excellence de sa méthode par la persistance de ses théories, par la fixité de ses formules? Si, aujourd’hui, on peut parler de faillite, de décadence de l’anarchisme sans soulever de violentes colères, il n’y a pas si longtemps, tu le sais, que supposer une variation possible de la doctrine exposait à l’outrage, a la calomnie, à l’excommunication.

Il est permis de penser que les « compagnons » instinctivement ou par observation ont compris que le mouvement anarchiste se meut dans la même sphère d’action et d’application que le socialisme ; la crise de celui ci indique, pour le moins, un parallélisme d’évolution théorique dont les causes sont nécessairement dans l’état actuel des rapports sociaux.

Sans doute, nombre de Compagnons restent inébranlablement attachés à la vieille doctrine; pour eux, il n’est pas, il ne pourra jamais y avoir idéal plus noble, plus vaste, plus humain. Pour ces compagnons, l’anarchisme est l’expression souveraine, définitive, de la pensée : on n’ira pas plus loin.

J’ai partagé ce sentiment, témoignage du danger de la foi qui mettait sans cesse mes actes en contradiction avec mes pensées, et mes pensées avec mon idéal.

Peut-être, de ces perpétuelles contradictions des idées et des faits, du sentiment et de l’action, mettant même en contradiction le sentiment et la sensibilité, naquit l’étonnement et le doute. Et c’est pour ceux qui, déroutés, endoloris, regrettent amèrement parfois les années gaspillées à la poursuite d’une réalisation chimérique de bonheur universel, qu’il m’est fait un devoir de dire où les étapes du scepticisme, de la libre recherche, de la négation et de la critique semblent orienter aujourd’hui les chaotiques éléments du mouvement anarchiste.

Pour faire cette courte étude, il ne sera pas nécessaire de remonter à l’histoire des premières conceptions anarchistes, un quart de siècle peut suffire, et nous n’aurons besoin que de rappeler après la séparation des deux groupes de l’Internationale quel fond essentiel Bakounine donnait à l’action révolutionnaire : abolition des classes et de l’État. C’est sur ce thème que Kropotkine, modifiant la thèse économique de Bakounine et revenant au communisme, déploya son admirable activité d’esprit, précisant dans les moindres détails l’œuvre de négation de son devancier. C’est à partir de cet apostolat qu’il suffit d’aborder le développement anarchiste.

A quelles causes faut-il attribuer l’extraordinaire et rapidité de propagation de la doctrine anarchiste ?

A la misère qui rongeait le prolétariat, disions-nous alors.

Sévit-elle moins?

A l’agitation sociale qui se manifestait alors partout : en Italie où la formation récente de l’unité nationale avait fait surgir beaucoup d’espérances; en Espagne où les déchirements politiques, la chute de la République maintenaient une grande effervescence, en Allemagne où la compression des États dans l’hégémonie prussienne entretenait des ferments de révolte, en Russie où la lutte soutenue par la bourgeoisie pour la reconnaissance de ses droits aboutissait au terrorisme ; en Belgique où l’essor économique coûtait comme toujours, un surcroît de souffrance au prolétariat ; en Irlande où la Land League affirmait et le droit du paysan à la terre, et le droit du peuple à l’indépendance nationale ; partout enfin. L’agitation est-elle moins étendue, moins ardente? Non. Mais, pour l’instant, elle n’affecte pas le même caractère de violence qu’elle présentait alors.

Est-ce que les causes des conflits se sont affaiblies ? Il n’y parait point, et tous les événements nous le prouvent.

Y a-t-il. comme d’aucuns l’affirment, humanisation, accroissement de la sensibilité générale? Les explosions de fanatisme religieux ou patriotique, les haines de race, la cruauté dans la guerre et dans les répressions, tout nous démontre que l’humanité n’a pas encore réalisé un grand progrès moral.

L’arrêt, le ralentissement, du moins, très marqué de l’extension de l’anarchisme en ces dernières années, tient donc probablement à des causes qu’on pourrait dire organiques ; faut-il en conclure à une décadence réelle? Ce serait méconnaître la profondeur même du mouvement anarchiste, ce serait juger sur une apparence et au moment même où une nouvelle vigueur va se manifester et préciser l’action de ce mouvement. Voilà pourquoi il importe d’examiner froidement. et avec le plus grand désintéressement, le problème de cette évolution.

Si nous connaissions les causes véritables de la propagation d’une doctrine, à une époque donnée, il est certain que le problème de son évolution, de son adaptation serait simplifié ; mais il faudrait pour cela réunir les éléments de sciences telles que la biologie, l’économie sociale, la psychologie et la sociologie, sciences à peine ébauchées, presque conjecturales, sauf la première.

Aussi, après un examen consciencieux, ne sommes nous pas sûrs de posséder une vérité dans les conclusions tirées de notre observation.

Mais pressés par la vie, impatients de réaliser un idéal, nous écartons systématiquement tous les obstacles, comptant sur notre volonté pour vaincre. Histoire de toute doctrine.

Sans doute, en ce qui concerne l’anarchisme, les théoriciens ne s’attachèrent pas autant à la formule pratique d’une organisation sociale à créer qu’à la systématisation négatrice et en vue de l’action révolutionnaire ; mais ils furent amenés par les circonstances à esquisser les formes sociales de l’avenir, et ceux qui les suivaient, prolétaires pour la plupart, ont précisé en doctrine définitive une théorie occasionnelle.

Et bientôt même le mode de fonctionnement de la société anarchiste fut la principale occupation des camarades assemblés.

Il n’importe point ici de s’attarder à rappeler les luttes soutenues, les interminables discussions engagées sur l’application du principe : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins ». Le résultat en fut une évolution du concept de la production « en Anarchie », qui serait : « De chacun, et à chacun selon sa volonté ».

Pendant que la doctrine s’épurait des anciennes formes autoritaires du communisme primitif, le mouvement grandissait en puissance, les compagnons étaient animés d’un enthousiasme capable des plus grandes actions, soutenus par une foi qui leur eût fait, qui leur a fait soulever les montagnes.

La Révolution approchait : tout le démontrait. Le peuple allait prendre, enfin, conscience de sa misère et de sa force, « la vieille société » allait crouler. Kropotkine n’avait-il pas dit devant les juges de Lyon qu’avant dix ans une révolution aurait, changé la face des choses ? (1) Malgré la suppression des journaux, malgré l’emprisonnement des orateurs, à cause même de toutes les persécutions, l’idée se propageait, grandissait. Les temps,étaient proches! Gouvernements, classes, frontières, églises allaient disparaître, l’homme allait être libre sur la terre libre, n’ayant pour religion que la justice, que l’amour pour morale, avec l’humanité pour famille.

Attente déçue : la révolution n’éclatait pas, le peuple dormait toujours. Et dans l’inaction, les compagnons trompaient cependant leur inquiétude, avivaient encore leur espérance, en se posant de nouveaux problèmes, insuffisants, quoiqu’ils fissent pour alimenter leur vie intellectuelle. Le dogme de l’orthodoxie libertaire allait se former.

Banale histoire de toutes les écoles, de toutes les sectes.

Cette cristallisation de l’idée (point de départ nécessaire a toute crise, indice certain d’une évolution en puissance et même en œuvre) est causée sûrement, en grande partie par l’ignorance des conditions présentes du mouvement social, mais probablement aussi elle doit être attribuée à cette irrésistible tendance de l’esprit à ériger en vérité, et en vérité absolue, ce qui est conforme à notre intérêt, surtout quand cet intérêt se confond apparemment avec l’intérêt d’autrui.

Nous pouvons passer sur la tragédie qui devait marquer il y a une dizaine d’années, l’intensité de la crise où le mouvement anarchiste se débat encore. Quelques-uns des plus impatients, et des plus énergiques, sacrifièrent leur vie dans le fol espoir de réveiller la foule et d’ébranler la société.

Au terrorisme s’opposa un coulant de pur doctrinalisme, acceptant sans doute, théoriquement, toutes les formes de la lutte, mais ne comptant, avant tout, que sur le développement de la conscience individuelle.

Préparé dans les discussions orageuses des anciens groupes, ce mouvement, divisé contre lui-même sur de puériles distinctions d’étiquettes : égoïsme, altruisme, devait se scinder davantage, deux directions furent suivies, résultant, non point d’un effort de libération de la pensée, comme le croyaient les théoriciens, mais simplement par le constant désir d’une réalisation, immédiate ou prochaine de la liberté rêvée.

Il n’aurait pas été inutile de rappeler les luttes d’une époque récente où toutes les violences se déchaînèrent entre des camarades qui aspiraient au même but. Cependant, il se fit comme un schisme ; et pourquoi ? Les uns et les autres voulaient, non pas la réalisation plus ou moins prompte de leur idéal, mais simplement sa conservation. Les uns pensaient que pour obvier au péril des vaines discussions où s’engourdissaient les compagnons, il fallait féconder l’Idée par l’apport d’éléments scientifiques, suivant en cela l’exemple des premiers théoriciens ; les autres s’insurgeaient, jugeant que l’anarchisme se suffisait. Alors nous entendîmes, t’en souviens-tu ? des compagnons affirmer qu’un anarchiste n’avait nul besoin de savoir, d’aucuns se glorifier même de
ne jamais rien lire. Pour ces derniers, l’étape de leur évolution pouvait déjà s’indiquer : le naturianisme se développa.

Mais reprenons. Des deux principaux courants, le premier se fit doctrine d’un dépit mal déguisé, d’une impuissance théorique inavouée. Pour les individualistes, la liberté restait comme fondement de l’action, mais de l’action individuelle seule. Le peuple ne venait pas à l’anarchisme ? Qu’importait le peuple: la société comptait-elle vraiment? L’individu seul avait une réalité, seul il vivait. L’individu devait s’affranchir, non seulement de tous les préjugés de famille, religion, patrie, etc., mais surtout des préjugés sociaux de solidarité, d’humanité, etc., qui étaient autant de formes nouvelles de l’antique esclavage intellectuel représenté par Dieu et par l’Etat. « L’homme libre sur la terre libre », dans toute la plénitude de cette aspiration.

Ayant tout nié, que peut-il rester pour mesure de toutes choses sinon moi ? Et à ce MOI, à l’individu idéal, théorique de la doctrine, l’être réel l’individu vivant se sacrifia parfois, se faisant l’esclave de ses instincts pour se prouver sa liberté quant il n’aboutissait pas à l’ilotisme intellectuel par principe.

Mais il y avait dans ce courant de l’anarchisme une manifestation nécessaire, peut-être un jour féconde en enseignements, par l’opiniâtre préoccupation scientifique qui le distingua. Mais, il ne pouvait durer et surtout se développer, car tout l’effort des recherches était paralysé d’avance par le subjectivisme, mal défini d’ailleurs, qui résume l’individualisme.

Cependant, sans revenir à ce problème de savoir si c’est l’individu qui prime ou si c’est la société, il serait puéril de s’étonner que des prolétaires, réduits à leurs forces intellectuelles, ne pouvant que difficilement s’instruire, aboutissent à cette conception du droit individuel. J. Simon n’a-t-il pas affirmé que l’individu était plus grand que la société, qu’il était immortel? Récemment, dans un Congrès de sociologie, les savants qui y étaient assemblés n’ont-ils pas gravement discuté de la priorité de l’individu ou de la société? Cette préoccupation qui rappelle et nécessite un procès de création biblique semble bien frivole. Il faudra cependant que cette question soit vidée même si elle reste stérile. Ceux qui ont des formules toujours prêtes et sûrement infaillibles peuvent dédaigner ces efforts, pas plus que les autres ils ne savent ce que contient l’avenir ni ce qu’il surgira des tâtonnements, et des déchirements de la pauvre pensée humaine.

Hostiles à cet individualisme, parce que leur foi en l’avenir était trop vivace, les vieux anarchistes ne surent cependant bientôt quel parti prendre, en constatant l’inutilité de leurs efforts. Ils s’interrogèrent : Avaient ils fait tout ce qu’ils devaient faire pour reconquérir la confiance populaire ?
Naturellement, la foule, effrayée de la propagande par le fait, ne pouvait venir à l’anarchisme, il fallait donc s’en rapprocher. Et d’abord, il importait d’atteindre cette fraction du peuple qui songeait à défendre ses intérêts, à revendiquer ses droits par les organisations ouvrières.

Et, entraînés par leur besoin de prosélytisme, et sûrs de leur énergie comme de l’infaillibilité de la doctrine, les anarchistes entrèrent dans les syndicats pour démontrer aux prolétaires qu’il n’y a rien à faire dans la société actuelle, que toute réforme se retourne fatalement contre les travailleurs.

Augmentation des salaires, réduction du temps de travail, grève générale, législation ouvrière, caisse des retraites, assurances, etc., tout serait soumis à la critique aiguisée qui rendait les anarchistes si redoutables aux politiciens de tous les partis. Ainsi, les prolétaires, éclairés sur leur véritable sort et arrachés aux sophismes des socialistes, grossissant les rangs de la Révolution, aideraient enfin les compagnons à renverser la « vieille société pourrie ».

Mais les anarchistes n’avaient pas tenu compte de l’influence des milieux, cette influence dont ils parlaient si souvent pour expliquer, et justifier aussi, les actes des individus, ils la subirent. Peu à peu, les compagnons ont perdu le sens primordial de leur action, ils ont môme oublié, on le peut dire, le but qu’ils se proposaient.

(A suivre) E. MURMAIN.

(1) Cette déclaration de Kropotkine était considérée par beaucoup de compagnons comme trop réservée. J’étais de ceux qui croyaient à la subite, à l’immédiate catastrophe. Effet de jeunesse, dira-t-on.
Ceux qui, à une rumeur lointaine au milieu de la nuit couraient à leur fenêtre, pensant que c’était le peuple qui se révoltait peuvent dire ce que fut notre espérance.

L’Oeuvre nouvelle n°9 décembre 1903

Biographie d’Elie Murmain