IX LES ANARCHISTES, LA GUERRE ET L’APRES-GUERRE

IMPUISSANCE DES REVOLUTIONNAIRES DEVANT LA GUERRE. ATTITUDE DE KROPOTKINE ET DE GRAVE. QUELQUES TENTATIVES ANTI-BELLICISTES. APRÈS LA GUERRE. FORCES ACTUELLES DE L’ANARCHISME.

Journal Ce qu’il faut dire, de Sébastien Faure (1916-17), censuré.

Août 1914, jamais été ne s’annonçait plus éclatant et plus ensoleillé. Et soudain la catastrophe la mobilisation, la déclaration de guerre, les premières batailles. Ah ! les impérialismes vont se déchaîner, les armées se heurter férocement, et pendant des années les cadavres s’entasser par millions.

Devant le cataclysme qui s’abat sur l’Europe, que faire ? Les socialistes (S. F. I. O.), dans un congrès tenu quinze jours avant l’ouragan, avaient, avec Jaurès, envisagé une grève générale et, avec Vaillant, répété « Plutôt l’insurrection que la guerre ».

Les syndicalistes de la C. G. T. avaient, dans leur congrès de Marseille, proclamé « qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondraient à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ».

Que font-ils, les uns et les autres ? Rien. Absolument rien. Les socialistes adhèrent immédiatement à l’Union sacrée réclamée par Poincaré. Jules Guesde devient ministre sans porte-feuille, Albert Thomas, ministre des Munitions, Marcel Sembat règne sur les mines, les chemins de fer et la navigation intérieure, Varenne collabore à la Censure. « Ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise il fallait dire que tout est au mieux. » (1)

Mais sur les rives boueuses de l’Yser, dans les boyaux de l’Artois et de l’Argonne, dans les cols neigeux des Vosges, les poilus appartenant au parti socialiste ont pu se demander, entre deux assauts, ce que signifiaient ces décisions des congrès d’avant-guerre qui n’aboutissent qu’à des portefeuilles et à des postes de choix très loin des balles pour les chefs du parti.
Dans les syndicats, même adhésion à l’Union sacrée. Aux obsèques de Jaurès, Jouhaux annonce, à grand renfort de voix, qu’il va partir. En fait, il ne part pas et, durant toute la guerre, il prêtera son concours le plus assidu aux Commissions officielles à côté du cardinal Amette et de M. Paul Deschanel.

Dans cette faillite générale, que pouvaient faire les libertaires ?

Inscrits sur le Carnet B, surveillés étroitement par la police, ils sont réduits à l’impuissance.

Quelques-uns même Kropotkine, Charles Malato, Jean Grave, Paul Reclus, Alfred Laisant, etc. adoptent le point de vue de la défense nationale et publient, en mai 1916, un manifeste dont voici les principaux passages :

Les plans d’invasion de la France, de la Belgique, de la Russie avaient été préparés de longue date, et si cette guerre n’a pas éclaté en 1875, en 1886 ou en 1911, c’est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un jour assez favorable et que les préparatifs militaires n’étaient pas assez complets pour promettre la victoire à l’Allemagne.

L’Empire allemand (est) soutenu par le peuple allemand dans ses rêves de conquêtes nouvelles.

Parler de paix en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel allemand, de Bulow et de ses agents.

Nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades. Nous préférons regarder le danger en face. Ignorer ce danger serait l’augmenter.

En notre profonde conscience, l’agression allemande était une menace – mise à exécution – non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine.

C’est pourquoi nous, anarchistes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et n’avons pas cru devoir séparer notre cause de celle du reste de la population.

Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de l’Europe un camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l’erreur la plus désastreuse que l’on puisse commettre.
Cette manière de voir est celle qu’avait déjà adoptée Bakounine en 1870, lorsqu’il était venu se ranger du côté de la France et lorsque, dans ses lettres à Esquiros et à Palix et dans son livre L’Empire Knouto-germanique, il s’élevait contre le socialisme allemand et les baïonnettes prussiennes. C’est encore l’opinion qu’en juin 1913 Kropotkine avait développée devant ses amis au cours d’une réunion intime. (2)

Mais en fait, le manifeste ci-dessus ne représente guère que le sentiment des personnalités qui l’ont signé. Et ceux qui pensent autrement, qui ont conservé sur les conflits entre les peuples l’opinion antimilitariste de la veille, ne la peuvent exprimer en raison de la censure qui veille ou tout au moins ne l’esquissent qu’avec des réticences et au prix de maintes difficultés.
Pendant les premiers mois de la guerre, impossible de publier quoi que ce soit. Un peu plus tard, Sébastien Faure lance quelques tracts : Vers la Paix, La Trêve des Peuples, Aux Intellectuels, etc.

Hervé Coatmeur, rédacteur de Contre le Chaos. Document Dictionnaire des militants anarchistes.

Les revues – si nombreuses dans les trois ou quatre années qui ont précédé la guerre – de jeunes littérateurs imbus de l’esprit libertaire, ont toutes disparu en août 1914, emportées par la tourmente. Peu à peu, il en surgit quelques-unes, vouées à une publication presque clandestine. Citons notamment Au delà de la Mêlée, qui paraît en novembre 1915 et qui, au cinquième numéro, devient Par delà la Mêlée, avec ces qualificatifs « Acrate. individualiste, éclectique » – Contre le Chaos, de Hervé Coatemeur, dont trois numéros paraissent à Brest en mars-avril 1916; – Les Glaneurs, revue mensuelle, fondée à Lyon par Albin (mars 1917); – Ce qu’il faut dire, de Sébastien Faure (1916-17).
L’un des plus importants de ces périodiques est Les Humbles que Maurice Bataille avait fondés en 1913 et qui, interrompus en 1914, reparaissent en mai 1916, par les soins de Maurice Wullens.

La Vie ouvrière, dont l’animateur est Pierre Monatte, syndicaliste anarchiste, est un foyer d’opposition à la guerre où fréquentent Merrheim, Marcel Martinet, Henri Guilbeaux, Rosmer et, pendant son séjour à Paris, Léon Trotsky. Plusieurs de ceux-là adhéreront au mouvement zimmerwaldien.

Il est difficile de considérer tous ces organes comme nettement anarchistes et libertaires. Ils ne le sont que par certains côtés, et de la plupart les tendances sociales sont assez confuses.
Mais la guerre, hélas est une période peu propice à l’éclosion des idées et à leur épanouissement en pleine clarté.

L’oeuvre de propagande est donc inévitablement entravée pendant toute la période 1914-1919, et c’est seulement quelques années après qu’un effort d’agitation et de regroupement peut être à nouveau tenté.

A l’heure actuelle fonctionne une Union anarchiste-communiste qui a tenu plusieurs congrès. Les deux derniers se sont réunis à Paris, les 19 et 20 avril 1930 à Toulouse, les 17 et 18 octobre 1931. Une trentaine de groupes environ, adhérents à l’Union, étaient représentés à ces congrès groupes des divers arrondissements de la capitale, groupes de Bezons, Livry-Gargan, Amiens, Orléans, Angers, Trélazé, Brest, Saint-Etienne, Béziers, Montpellier, Alès, Narbonne, Lézignan, etc.

La résolution suivante, adoptée par le Congrès de Toulouse, précise les tendances et le mode d’organisation de l’Union communiste-anarchiste :

L’Union Anarchiste Communiste Révolutionnaire de langue française groupe tous les militants d’accord sur les bases doctrinales de l’anarchisme-communiste :

Abolition de tout pouvoir politique et institution d’une société communiste libertaire où la vie économique et sociale sera administrée par les intéressés eux-mêmes, librement associés et fédérés sur les plans locaux, régionaux, nationaux et internationaux, ainsi que l’a défini la première partie de cette résolution.

L’U. A. C. R. est formée de tous les individus, groupes et fédérations qui acceptent cette base doctrinale du communisme libertaire et qui luttent pour la disparition de toutes les formes d’autorité politique, économique, morale ou autre.

Afin que les efforts des uns et des autres ne restent pas isolés et chaotiques, nous estimons indispensable la constitution sérieuse d’une organisation générale de tous les militants de langue française se réclamant de nos idées.

Cette organisation est à base fédéraliste. Elle cherche à unir, coordonner et unifier autant que possible les efforts de tous, sans pour cela nuire, d’une façon quelconque à la liberté et à l’esprit d’initiative des individus, groupes et fédérations.

L’Union anarchiste-communiste révolutionnaire est l’ensemble, le trait d’union de tous les groupes anarchistes-communistes existant dans le pays.

Le groupe local est la base de toute notre organisation. Chaque groupe se constituera, se régira et agira comme il l’entendra, sans avoir à subir d’ordres ni à solliciter d’autorisations de quiconque pour les besognes locales qu’il estimera nécessaires, tout en restant naturellement dans les limites de la doctrine anarchiste-communiste et des lignes générales tracées librement dans les congrès. Il détermine lui-même, comme il l’entend, les formes administratives et les méthodes d’action qui conviennent le mieux à son milieu, ainsi que le genre de cotisations le plus approprié aux circonstances locales.

Nous invitons formellement les groupes d’une région à constituer des fédérations régionales pour certaines propagandes, etc. Les fédérations seront libres de déterminer leurs formes administratives, leurs cotisations et leur propagande, suivant les programmes établis par les congrés régionaux où participent tous les groupes adhérents et qui se tiendront, autant que possible une fois par an, quelque temps avant la tenue du congrès national.

L’U. A. C. R. est l’ensemble des groupes et fédérations de langue française.

Y seront adhérents tous les groupements qui auront fait preuve d’activité et d’existence et qui auront versé à la caisse de l’U. A. C. R. une cotisation annuelle représentant un minimum de 6 francs par membre adhérent de ce groupe.

La caisse de l’U. A. C. R., alimentée par ces cotisations, servira donc à couvrir les frais d’administration de l’U. A. C. R. et à l’organisation de la propagande à travers tout le pays.

En aucun cas, ces sommes provenant des cotisations ne pourront servir à autres objets que l’administration, l’organisation et la propagande, telles qu’elles seront déterminées par les résolutions en congrès nationaux.
Au cas où une des œuvres placées sous l’égide de l’U. A. C. R. aurait besoin de subsides, le virement ne pourra être effectué qu’après consentement de la majorité des groupes adhérents, consultés par référendum.
Tous les ans, un congrès national réunira les délégués de tous les groupes adhérents et aura pour mission de discuter les rapports moral et financier de l’exercice écoulé, les directives à donner au mouvement et les grandes questions de propagande et d’action.

Les groupes et fédérations étant chargés d’organiser l’action et la propagande dans le ressort de leur localité ou de leur région, il appartiendra à l’U. A. C. R. de mener cette action et cette propagande sur le plan national.
Le congrès désignera une commission administrative qui nommera dans son sein un secrétaire, un secrétaire-adjoint et un trésorier, et pourra, suivant les nécessités, nommer des secrétaires ou des comités spécialisés pour telles ou telle action ou propagande.

Le rôle de la Commission administrative est purement administratif, et non directeur. Elle a pour fonction de faire entrer dans la pratique, suivant les possibilités, les décisions et résolutions du Congrès.
Elle organisera, autant que se pourra, en accord avec les fédérations et groupes adhérents, des tournées de propagande à travers le pays. Elle portera surtout son effort à aider les camarades isolés ou peu nombreux dans une localité, à organiser des réunions et à créer des groupes partout où quelque possibilité se produira.

Lorsqu’une question importante et d’ordre général se présentera, touchant l’action, la propagande, l’attitude à tenir devant certains événements ou certains groupements, la C. A., après en avoir discuté, chargera un ou plusieurs camarades de rédiger un rapport expliquant le cas, rapport publié dans le Libertaire ou transmis aux groupes d’une autre façon jugée plus efficiente, et les groupes discuteront la question et enverront au secrétariat de l’U. A. C. R. leur réponse motivée.

La C. A. présentera, à chaque Congrès, un rapport moral et financier sur l’action de l’année écoulée.

Il va de soi que les discussions et résolutions qui seront présentées aux Congrès ne pouvant intéresser que les adhérents à l’U. A. C. R., les groupes seuls, qui, moralement et matériellement, depuis trois mois, auront apporté leur concours à la vie de l’U. A. C. R. seront qualifiés pour y prendre part.

Le Congrès demande à tous les camarades anarchistes-communistes de former des groupes locaux et des fédérations, partout où cela sera possible. Les camarades isolés sont invités, afin de coordonner l’action et de pouvoir bénéficier eux-mêmes de la solidarité générale, à donner leur adhésion au groupe le plus proche.

Le Congrès estime qu’il est temps que les discussions sur l’organisation entrent enfin dans la pratique et la réalisation.

Ce qui nous unira, plus encore que des discussions théoriques, c’est la nécessité de rassembler et d’unifier nos efforts pour répandre de plus en plus nos conceptions idéologiques, pour mener des luttes, et pour créer des œuvres empreintes de l’esprit libertaire.

Rien ne vaut pour nous unir et nous faire comprendre que nos divergences de détail sont secondaires l’action en commun et toujours l’action.

Mais ces congrès, encore qu’ils marquent une réelle cohésion des divers éléments se réclamant de l’anarchisme, ne donnent cependant qu’une idée incomplète des forces libertaires actuelles.
Quelques groupes existent, qui persistent à se tenir en dehors de l’Union anarchiste-communiste. De plus, il est des individualités qui n’appartiennent à aucune espèce de groupement.
La presse anarchiste est représentée par les organes suivants :
Le Libertaire (3), qui compte trente-sept années d’existence et qui est « l’organe hebdomadaire de l’Union anarchiste-communiste »;
Les Humbles, organe mensuel, à Paris;
L’Encyclopédie anarchiste, dirigée par Sébastien Faure, à Paris;
Plus Loin, rédigé par le docteur Pierrot, à Paris;
La Revue anarchiste, cahiers mensuels d’études et d’action, à Paris;
Controverses, cahiers libres d’études sociales, paraissant trimestriellement à Paris;
Germinal, à Amiens;
Le Semeur, « contre tous les Tyrans », organe de culture individuelle, à Falaise;
Le Flambeau, Maison du Peuple, à Brest;
L’En-Dehors, bi-mensuel de 24 pages, « organe d’éducation, de réalisation, de camaraderie individualiste-anarchiste », administré par E. Armand, à Orléans;
La Voix libertaire, « organe des Fédéralistes anarchistes », à Limoges;
Notre Point de Vue, rédigé par François et Marie Mayoux, à Marseille. (4)

Essayons une conclusion.

Louise Michel est morte à Marseille, le 10 janvier 1905, après toute une vie que se partagent la misère, la souffrance, l’apostolat, la prison, l’exil et le bagne après avoir forcé l’admiration de tous par sa vaillance, son désintéressement et sa bonté. Et son cercueil ayant été transporté à Paris, ses funérailles se sont déroulées à travers la capitale, au milieu du concours de tout un peuple empressé, respectueux et attristé.

Elisée Reclus, né, comme elle, en 1830, l’a suivie de quelques mois dans la tombe et est mort le 4 juillet, à Tourouts, près Bruges (Belgique), ayant lui aussi fait le coup de feu pour la Commune, connu les prisons de Thiers, les pontons, le bannissement et s’étant finalement imposé au monde entier par l’étendue de son savoir scientifique et la noblesse de son caractère.
Pierre Kropotkine, doyen de l’anarchisme international, tour à tour proscrit de l’Empire russe, et de la République française, est mort en 1920 à l’âge de 80 ans, après avoir assisté à l’écroulement de ce tzarisme qui représentait la forme la plus sanguinaire du despotisme européen et contre lequel, tout jeune, il s’était insurgé.

C’est dire que ceux-là qui, depuis un demi-siècle, ont été les interprètes les plus hauts de la pensée anarchiste, ont disparu peu à peu.

A leur école, au souffle de leur doctrine, une génération a grandi, de Chicago à Xérès, de Barcelone à Paris et à Londres, qui a su marcher le front dans les étoiles, qui a versé aux déshérités l’ivresse de la justice et enseigné aux souffrants et aux humiliés la vie et sa beauté. Cette génération n’a été avare ni de son temps, ni de ses forces, ni de son sang. Sur la route qui conduit à l’avenir ont passé des légions de vaillants et dans les cimetières qui longent l’arène est couchée toute une phalange de
suppliciés.

Par eux, par leurs efforts, par leur sacrifice, l’idée de justice s’est précisée, a grandi et s’est répandue par le monde. L’aurore émancipatrice et vengeresse surgissait à l’horizon.

Et puis, la Guerre est venue.

La Guerre – à jamais maudite des enfants et des femmes – ce ne sont pas seulement les ressources des nations dispersées au vent, leur labeur suspendu ou rançonné, les milliards inscrits aux dettes des Etats et sués par le travail ce ne sont pas seulement des millions d’existences cruellement sacrifiées, toutes ces moissons de jeunesse et de virilité levées pour l’amour, la tendresse, la joie, l’action, le travail et la vie, qui sont férocement fauchées sur les champs de carnage ce n’est pas seulement l’Europe ruinée, dévastée et ravagée, pour assurer la prédominance sur le marché mondial de l’impérialisme et des marchandises yankees c’est encore l’âme des peuples corrodée et corrompue
Par le poison d’un néo-militarisme c’est le cours du progrès social et intellectuel entravé ce sont les lumières éteintes, c’est l’idéal sauvagement broyé.

Et, à la guerre finie, a succédé la période dite d’après-guerre, avec ses avantages prétendus positifs et son affreux égoïsme, avec ses jouissances et ses débauches renouvelées du Directoire, avec ses appétits effrénés de luxe, de luxure, de lucre et de finance, avec ses bals, ses dancings, ses danseurs mondains et demi-mondains, avec ses mercantis et ses nouveaux-riches, emmillionnés dans les canons et les munitions, opulents et insolents, pires que les anciens. Après-guerre, non moins tueuse d’idées, de doctrines et d’élans généreux.

Que, dans une telle époque où, plus que jamais, l’Argent est le Dieu souverain, le souci des revendications sociales et humaines paraisse refoulé et méconnu que les ardentes espérances libertaires subissent un temps d’arrêt qui donc en pourrait être surpris ? Mais si cette dégénérescence annonce la fin de classes et de castes privilégiées, elle ne signifie point l’anéantissement définitif du devenir de l’humanité.

Celle-ci reprendra sa marche un instant interrompue, et l’heure reviendra inéluctablement où, à nouveau, l’idée jaillira riche et féconde, où les aspirations à la liberté reprendront leur radieux essor et où se dressera, enfin, la Cité nouvelle du travail, du bien-être et de l’harmonie :

Nous voulons, créant sans secousse
L’apaisement universel,
Sur les charniers où l’herbe pousse,
Bâtir l’atelier fraternel.
Nous voulons l’aurore nouvelle,
L’amour ouvrant partout son aile,
Le ciel plus doux, l’homme meilleur,
Et, dans l’existence éphémère,
Ce qu’on appelle la chimère
De notre siècle travailleur. (5).

Anne-Léo Zévaès.

(1) VOLTAIRE, Candide.
(2) Cette réunion avait eu lieu au café Procope. Là, en présence d’une soixantaine de militants, parmi lesquels Grave, Laisant, Yvetot, Desplanques, Pierrot, Pierre Martin, Victor Dave, Luce, Steinlen, Cornélissen, etc. Kropotkine s’était exprimé ainsi :
« Et la guerre ? J’ai dit, lors d’un précédent passage à Paris, à un moment où il était question de guerre aussi, que je regrettais d’avoir soixante-deux ans – j’avais soixante-deux ans à ce moment, je crois – et de ne pas pouvoir prendre un fusil pour défendre la France dans le cas où elle serait envahie ou menacée d’invasion par l’Allemagne. Je n’ai pas changé d’opinion sur ce point. Je n’admets pas qu’un pays soit violenté par un autre et je défendrais la France contre n’importe quel pays, d’ailleurs, Russie, Angleterre, Italie, Japon, aussi bien que contre l’Allemagne. »
(Les Temps nouveaux, 14 juin 1913.)
(3) Le Libertaire a eu un ancêtre Le Libertaire « organe dm mouvement social qui parut à New-York du 9 juin 1858 au 4 février 1861 et qui était rédigé par le communiste anarchiste Joseph Déjacques, ouvrier parisien proscrit à la suite des Journées de Juin, auteur des Lasaréennes et de L’Humanisphère.
(4) Les Temps nouveaux qui, sous ce titre et précédemment sous ceux du Révolté et de La Révolte, ont rempli pendant plus de trente ans une glorieuse carrière, ont disparu avec la guerre. Leur administrateur, Jean Grave, semble désormais se tenir à l’écart du mouvement.

(5) Clovis HUGUES, Poèmes de prison (Le Droit ait Bonheur).

La Nouvelle revue novembre 1932