VIII LES ANARCHISTES ET LES SYNDICATS

LES SYNDICATS, INSTRUMENTS DE DÉFENSE OUVRIÈRE ET FOYERS DE PROPAGANDE. LA LUTTE ENTRE LES ÉLÉMENTS POLITIQUES ET LES ÉLÉMENTS ANTIPARLEMENTAIRES. LE CONGRÈS DE LONDRES. LA C. G. T. ACTION DIRECTE,
CRÈVE GÉNÉRALE ET ANTIMILITARISME. LE SYNDICALISME D’APRÈS-GUERRE.

Émile Pouget, rédacteur du Père Peinard, devenu secrétaire adjoint de la CGT. Document Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

C’est la loi du 21 mars 1884 qui a reconnu et réglementé les Syndicats professionnels.

Mais déjà depuis fort longtemps il existait des Syndicats, soit sous le nom de Sociétés de résistance, soit sous le nom de Chambres syndicales. Il s’en était formé dès les dernières années de l’Empire. Eugène Varlin, Benoît Malon, Dereure, Assi, Camélinat, Jean Allemane, alors tout jeune, avaient réussi à grouper plusieurs corporations. Tous ces groupements sont emportés dans la tempête de mai 1871, et, sous la République de M. Thiers comme sous l’Ordre moral, toute organisation syndicale est rigoureusement dissoute, poursuivie même devant les tribunaux correctionnels.

Mais la cohésion des forces ouvrières est tellement une nécessite impérieuse, elle découle si inévitablement des conditions mêmes de l’industrie contemporaine, que, vers 1876 et 1880, de nombreux syndicats se constituent tant à Paris que dans les départements. Dans certaines corporations même, chez les ouvriers chapeliers, chez les mineurs, chez les typographes par exemple, des Congrès nationaux corporatifs sont tenus, des Fédérations nationales sont nées. L’industrie de la soierie compte deux syndicats particulièrement importants celui de Lyon qui a 10.000 adhérents, celui de Saint-Etienne qui en a 6.000. En 1881, dans le rapport qu’il présente à la Chambre des Députés, M. Allain-Targé évalue le nombre des Syndicats existants à 500 environ (dont 150 à Paris), et le nombre de leurs adhérents à 60.000.

Aussi, lorsqu’en 1884 le Parlement adopte la loi qui était sur le chantier depuis sept ou huit ans, et qui donne un statut aux Syndicats, il enregistre, en définitive, un état de fait. N’est-ce point, d’ailleurs, le cas de la plupart des lois ?

Pendant longtemps, bien que ces syndicats soient, dès leur naissance, combattus avec acharnement par la plupart des patrons qui n’hésitent pas à expulser de leurs ateliers les ouvriers syndiqués, ils sont extrêmement timides dans leurs revendications.
Ils s’interdisent rigoureusement toute vue d’avenir sur la transformation sociale et l’abolition du salariat. Ils n’envisagent la grève que comme un moyen tout à fait exceptionnel et redoutable auquel il ne faut recourir qu’à la dernière extrémité. A peine osent-ils réclamer quelque minime augmentation de salaire. Les premiers Congrès ouvriers qui se tiennent, l’un à Paris en t876, l’autre à Lyon en 1878, sont à cet égard très significatifs. Les présidents des séances veillent à ce que les orateurs ne s’écartent pas des questions strictement corporatives et ne se laissent pas entraîner à des digressions politiques. Aussi la presse conservatrice peut-elle unanimement féliciter les membres de ces assises ouvrières de leur bonne tenue et de leur modération.
Cependant, après la période du début, après les hésitations et les tâtonnements, les Syndicats, sous l’influence de la propagande socialiste, s’enhardissent dans leurs revendications et peu à peu se laissent diriger par des militants appartenant aux différentes écoles socialistes. Il y a alors toute une période d’environ une dizaine d’années (à peu près de 1885 à 1895) où ils sont tenus en tutelle par les fractions socialistes qui s’y disputent les troupes ouvrières. La Fédération des Syndicats et Groupes corporatifs de France, qui est fondée en 1886 au Congrès de Lyon et qui dure jusqu’en 1895, est en réalité dirigée par les socialistes guesdistes. La Bourse du Travail de Paris, qui est ouverte le 3 février 1887 et qui est sise d’abord rue Jean-Jacques Rousseau, puis rue du Château-d’Eau, est, pendant huit ans, un champ clos où se querellent âprement possibilistes, blanquistes, guesdistes, allemanistes et anarchistes. La Fédération des Bourses du Travail, constituée en 1892, est, pour la plus large part, aux mains des allemanistes et des libertaires.

Ainsi, la première phase du mouvement syndical, depuis 1870, est celle où les Syndicats, timorés dans leurs revendications, redoutent la politique et craignent le socialisme. La deuxième (1885-1895) marque leur inféodation aux écoles socialistes. Alors commence une phase nouvelle où les syndiqués sont fatigués des ravages de la politique, où ils se lassent de ces querelles entre groupements socialistes qui, par la répercussion qu’elles ont dans leurs organisations, les divisent, sèment le découragement, provoquent des démissions de leurs adhérents, entravent leur recrutement. Ils tendent à s’émanciper des politiques, des partis plus ou moins démocratiques et socialistes, des tutelles officielles de l’Etat et des Municipalités et à se donner une constitution autonome. En même temps, les grèves partielles se multiplient dans toutes les régions et dans tous les corps de métier l’idée de la grève générale commence à apparaître et à faire son chemin.
Dès lors, les anarchistes qui, jusqu’à présent, s’étaient tenus presque complètement à l’écart des organisations syndicales n’ont plus aucune raison pour persévérer dans cette abstention. Ils étaient restés en dehors « parce que ce mouvement était trop politicien et trop réformiste ». Mais maintenant que, « sans être anarchiste, il a entrevu que ses revendications ne devaient pas se borner à la défense des salaires, mais tendre à l’abolition du salariat (1), les anarchistes décident de se mêler sans hésitation à l’action syndicaliste. Ils encouragent de toutes leurs forces la tendance nouvelle qui s’y dessine.

Déjà, en 1894, Emile Pouget écrivait dans Le Père Peinard :
Un endroit où il y a de la riche besogne pour les camaros à la redresse, c’est à la chambre syndicale de leur corporation. Là on ne peut leur chercher pouille les Syndicales sont encore permises elles ne sont pas à l’intar des groupes anarchos considérées comme étant des associations de malfaiteurs.

Qu’un copain essaye, qu’il adhère à sa Syndicale, qu’il ne brusque pas le mouvement qu’au lieu de vouloir ingurgiter tout de go ses idées aux camarades, il y aille en douceur et prenne pour tactique, chaque fois qu’un ambitieux viendra bavasser élections municipales, législatives ou autres saloperies, de dire en quatre mots : « La Syndicale a pour but de faire la guerre aux patrons et non de s’occuper de politique ». S’il est assez finaud pour ne pas prêter le flanc aux mensonges des aspirants bouffe-galette qui ne manqueront pas d’en baver pis que pendre sur son compte, il se verra vivement écouté.

Et encore

S’il y a un groupement où les anarchos doivent se fourrer, c’est évidemment la chambre syndicale. Les grosses légumes feraient une sale trompette si les anarchistes, qu’ils se figurent avoir muselés, profitaient de la circonstance pour s’infiltrer en peinards dans les syndicats et y répandaient leurs idées sans bruyance ni flaflas.

C’est sur cet avantage de la propagande qui peut être pratiquée dans les syndicats qu’insiste également la brochure publiée en 1898 par le Groupe des Etudiants socialistes-révolutionnaires internationalistes et intitulée Les Anarchistes et les Syndicats :
Les syndicats habituent les travailleurs à la résistance. Cette résistance éclate parfois en révolte.

Les syndicats sont devenus des foyers de propagande et des meilleurs. Débarrassés, en effet, des compromissions fâcheuses où mène ordinairement la pratique de la politique parlementaire, de toute la sentimentalité qui s’empare encore de temps en temps de certains révolutionnaires pour un individu ou une catégorie de la classe bourgeoise, les syndicats possèdent l’immense avantage de rester sur le terrain de la lutte de classes.

C’est un bon milieu de propagande, et comme tel il y a avantage à y entrer (2).

Objectera-t-on que le but des syndicats est trop limité, qu’il consiste le plus souvent dans la poursuite de réformes bénignes ou vaines, de simples améliorations concernant le salaire ?
Raison de plus pour y pénétrer car, comment persuader ses adhérents de l’insuffisance réformiste, si on s’adresse à eux en étranger et non en camarade de lutte ?

Pour que les syndicats soient bien persuadés que seule l’organisation communiste de la société doit être le but prochain de tous les ouvriers et bien plus encore des ouvriers groupés, pour éviter qu’ils ne limitent leur action à des modifications superficielles, il est nécessaire que les communistes-anarchistes en fassent partie (2).

Le syndicat doit donc être à la fois un moyen de défense de la classe ouvrière dans sa lutte quotidienne contre le patronat, dans son effort permanent pour l’amélioration de son sort, un moyen de propagande de l’idée libertaire.

Et Fernand Pelloutier ajoute qu’ils sont non seulement des instruments de résistance à la dépression économique, non seulement des cadres de l’armée révolutionnaire, mais qu’ils doivent « semer dans la société capitaliste même le germe des groupes libres de producteurs, par qui semble devoir se réaliser notre conception communiste et anarchiste ». (4)

C’est dans cet état d’esprit, qu’en septembre 1895, les libertaires prennent part, nombreux, au Congrès syndical de Limoges, mandatés soit par des Chambres syndicales, soit par des Bourses du Travail.

Un courant anti-parlementaire très vif se manifeste au sein du Congrès. De nombreux délégués critiquent sans ménagement l’attitude des élus socialistes ils blâment le journal La Petite République, qui est l’organe du socialisme parlementaire et ils décident en principe la création d’un journal révolutionnaire ouvrier. A diverses reprises le Congrès retentit des cris de : A bas les politiciens ! A bas les parlementaires ! C’est du Congrès de Limoges que sort la Confédération générale du Travail, qui se propose d’être, en dehors de toute ingérence politicienne, le véritable «parti du travail ».

L’article premier du statut confédéral pose le principe les éléments constituant la Confédération devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques. Il soulève des discussions passionnées. Finalement il est adopté à une majorité écrasante sur 150 suffrages exprimés, 124 se prononcent pour 14 seulement se prononcent contre. (5)

L’année suivante, le Congrès ouvrier socialiste international de Londres (juillet 1896) constitue un épisode caractéristique et décisif de la lutte entre les éléments syndicalistes et libertaires d’un côté et, de l’autre, les éléments du socialisme politique. Ce Congrès, qui fait suite à ceux de Paris, de Bruxelles et de Zurich, porte dans l’histoire du mouvement social le nom de Quatrième Congrès de la IIe Internationale.

Aux congrès de Bruxelles et de Zurich les libertaires étaient fort rares et étaient demeurés inaperçus. Au contraire, ils se rendent nombreux au Congrès de Londres mais ils y vont, non comme libertaires, mais mandatés par les organisations syndicales.

C’est ainsi que Jean Grave est délégué du syndicat des métallurgistes d’Amiens, Tortelier, délégué du syndicat des ouvriers menuisiers de la Seine, Emile Pouget, délégué de la Chambre syndicale de la métallurgie de Beauvais et du syndicat des ouvriers ardoisiers d’Angers, Augustin Hamon, délégué de la Bourse du Travail de Nantes, F. Pelloutier, délégué de la Fédération des Bourses du Travail, Léon Rémy, délégué de la Chambre syndicale des ouvriers tisseurs d’Amiens, Léon Parsons, délégué de la Fédération des Chambres syndicales et groupes corporatifs de Clichy, Malatesta, délégué des syndicats espagnols et du syndicat des ouvriers métallurgistes d’Amiens.

Jules Guesde, Jean Jaurès, Millerand, René Viviani, Gérault-Richard, Gabriel Deville, Rouanet, etc. s’élèvent contre leur présence. Dans un manifeste, ils dénoncent « les anarchistes, qui, sous le couvert de quelques mandats syndicaux, tentent de désorganiser le socialisme et de rejeter le prolétariat en plein chaos ».
Après des débats extrêmement tumultueux le Congrès valide les mandats syndicaux. A la séance du 30 juillet, dans le débat sur l’action politique, Tortelier prend la parole pour la combattre et s’écrie :

Déjà la moitié des ouvriers de France et de Hollande était anti-parlementaire; la moitié des travailleurs italiens l’est devenue; le mouvement gagne l’Espagne. D’ici quelques années toutes les nations latines auront renoncé à l’action politique. Il faut agir par les moyens efficaces, par la Grève générale, la Grève militaire, la Grève des loyers, toutes les formes de la révolte enfin.

Avant de se séparer le Congrès, que dominent les éléments marxistes et social-démocrates, décide de fermer la porte des Congrès internationaux ultérieurs à tout libertaire, même porteur d’un mandat syndical, et il vote à cet effet une proposition de W. Liebknecht ainsi conçue :

Le bureau du Congrès chargé de rédiger l’invitation au prochain Congrès, fera exclusivement appel :

1e Aux représentants des partis qui poursuivent la substitution de la propriété et de la production socialistes à la propriété et à la production capitalistes, et qui considèrent l’action législative et parlementaire comme l’un des moyens nécessaires pour arriver au but.

2e Aux organisations purement corporatives qui, bien que ne faisant pas de politique militante, déclarent reconnaître la nécessité de l’action législative et parlementaire.

En conséquence, les anarchistes sont exclus.

Le Congrès de Londres marque donc la rupture définitive entre les éléments politiques et les éléments révolutionnaires et anti-parlementaires. Ces derniers vont chercher et trouver une revanche dans les Congrès syndicaux :

Tous les militants de l’action syndicale, écrit Pelloutier, vont exploiter l’intolérance stupide de la majorité pour élargir encore le fossé qui séparait déjà les syndicats et les politiciens. En ce moment, de nombreuses conférences se préparent aussi bien en province qu’à Paris, et chacun en profitera pour achever de disqualifier les parlementaires.
Le Congrès de Londres aura, du reste, un écho dans les divers congrès qui vont se tenir le mois prochain à Tours (6). Le délégué de notre Fédération, notamment, rendra un compte fidèle du dédain plusieurs fois exprimé par Guesde, Deville, etc., pour l’action économique, et je suis convaincu que le Congrès des Bourses du Travail n’hésitera pas à déclarer qu’il considère comme supérieure à toute autre la bataille économique, l’action parlementaire n’ayant pour lui d’autre valeur que celle de moyen d’action et de propagande.

Quant au Congrès national des Syndicats, son opinion sera encore exprimée plus nettement et je ne serais pas étonné si, en même temps. qu’une déclaration théorique pareille à celle du Comité des Bourses, il ne votait aussi une protestation très motivée contre les hommes qui voudraient parlementariser (selon le mot de Guesde), le prolétariat (7).

 

Fernand Pelloutier.Document Wikipédia.

Plus la C. G. T. se développe, plus elle est pénétrée par l’esprit libertaire et les militants qui s’en réclament.
De cette pénétration, on entrevoit bientôt les résultats.
Quel est le Secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail ? Fernand Pelloutier, que nous avons déjà cité, et qui est appelé à cette fonction dès 1895 Pelloutier, anarchiste fervent, qui se définissait lui-même et définissait ses camarades dans les termes suivants « Des partisans résolus de la suppression de la propriété individuelle, des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment sans Dieu, sans Maître et sans Patrie; les ennemis irréductibles de tout despotisme moral ou matériel, individuel ou collectif, c’est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille, et, après avoir rossé la police, bafoué l’armée, reprenant, impassibles, la besogne syndicale, obscure, mais féconde ». (8)

A la mort de Pelloutier, qui est appelé à le remplacer comme secrétaire de la Fédération des Bourses? Un autre militant anarchiste Yvetot.

Quel est le délégué de la Confédération à la rédaction de son organe officiel La Voix du Peuple ? Emile Pouget, l’ancien rédacteur du Père Peinard, l’ancien manifestant de l’Esplanade des Invalides.
Quel est le secrétaire de la Fédération des Métaux, la plus nombreuse des fédérations adhérentes à la C. G. T. ? Merrheim, issu des groupes anarchistes de Roubaix.

En 1912-1914, quel est le secrétaire général de la Confédération ? L’ouvrier allumetier Léon Jouhaux, qui, depuis le lendemain de la guerre, représente officiellement à Genève le gouvernement de la République française, mais qui est alors réputé pour ses opinions libertaires.

Mais le mouvement syndicaliste ne se borne pas à emprunter à l’anarchisme quelques-uns de ses militants les plus connus – adopte ce qui est beaucoup plus important – ses méthodes d’action essentielles.

Quelles sont, en effet, les méthodes du syndicalisme révolutionnaire ?

C’est, d’abord, le fait de se tenir à l’écart de la politique, des hommes politiques de toutes opinions, même des opinions les plus avancées. C’est ce qu’a précisé, en 1906, la décision du Congrès tenu à Amiens par la C. G. T., ce qu’on a appelé la Charte d’Amiens, laquelle déclare que le syndicalisme n’a pas « à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale ».
Or, n’est-ce pas là la formule même de l’anarchisme, recommandant aux travailleurs de se garder de la politique, de l’action électorale et parlementaire ?

C’est ensuite, et par voie de conséquence, l’action directe, c’est-à-dire la pression sur le patronat, sur l’Etat, sur tous les intéresses, pression exercée par les masses ouvrières, par leurs seules forces, par leurs groupements autonomes, créant et conduisant elles-mêmes leur lutte. Or, les anarchistes n’ont jamais admis l’activité et les démonstrations de la classe ouvrière sous une autre forme.

Ce sont encore le sabotage et le boycottage, c’est-à-dire des gestes accomplis par les salariés eux-mêmes, des tactiques procédant de la conception maîtresse de l’action directe.
C’est encore la grève générale, qui doit signifier la cassure matérielle entre le prolétariat et la bourgeoisie, comme l’affirmation de l’autonomie de la classe ouvrière a marqué la cassure idéologique et morale. Or, d’où vient l’idée de la grève générale ?
Ce sont tes révolutionnaires de la Fédération jurassienne, les amis de Bakounine, qui, dans les derniers congrès de la Première Internationale, l’ont émise, ce sont les anarchistes de Chicago, Spies, Parsons et leurs camarades qui l’ont vulgarisée lors de la grande agitation ouvrière de 1885-86 c’est Tortelier, ce sont les anarchistes du faubourg Antoine, qui l’ont répandue en France dès 1887-88.

Ce sont enfin l’antimilitarisme et la lutte contre l’Etat, qui sont des méthodes manifestement et spécifiquement anarchistes.
Quel est enfin le but final que le syndicalisme révolutionnaire a assigné à la classe ouvrière organisée ? La « Charte d’Amiens », l’envisage en ces termes « Le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de la réorganisation sociale ».

La propagande libertaire a donc porté ses fruits dans les Syndicats, et au lendemain du Congrès d’Amiens, Emile Pouget était fondé à écrire

« Les fins révolutionnaires poursuivies par les Syndicats s’identifient avec l’idéal anarchiste. Le fédéralisme économique qu’ils entrevoient comme devant s’épanouir sur les ruines de la centralisation étatiste et capitaliste, qu’est-il, sinon le communisme libertaire ? (9)

Tel est aussi le sentiment de James Guillaume, l’ami fidèle de Bakounine, l’un des vétérans de l’anarchisme international, qui retrouve, dans le programme et dans l’action de la C. G.T, la tradition de la Fédération jurassienne « Malgré les efforts des politiciens, conclut-il, les salariés de France, dans leur masse, n’avaient pas oublié ces vérités reconnues et proclamées par la génération précédente l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, l’émancipation des travailleurs n’est pas un problème national, mais un problème international. Vivant de leur vie de classe, ils continuèrent la lutte économique et, tandis que les parlementaires consacraient toute leur activité à recruter une armée électorale, eux s’organisaient en groupements ouvriers locaux (bourses du travail), d’une part, en fédérations de métiers, d’autre part. De l’union de ces deux organisations sortit en 1895 la Confédération générale du Travail, qui, à partir de 1904, s’est placée dans sa majorité, sur le terrain du syndicalisme révolutionnaire. Et qu’est-ce que la Confédération générale du Travail, sinon la continuation de l’Internationale ? ». (10)

Ces observations concernent le syndicalisme et la C. G. T. d’avant-guerre.

Mais la guerre modifie complètement l’attitude de la plupart des syndicalistes. Pendant toute la durée des hostilités, la Confédération, que, depuis sa fondation, les divers ministères combattaient ou affectaient d’ignorer, s’est rapprochée du Gouvernement de son côté, le Gouvernement s’est ouvertement rapproché d’elle. Ainsi, dans les différents comités de bienfaisance et de solidarité patriotique qui se sont constitués au cours de cette période, la Confédération a eu ses représentants, à côté du Grand Rabbin, à côté de l’Archevêque, à côté du Bâtonnier Henri-Robert, à côté des membres de l’Institut, Jouhaux est devenu un agent de liaison entre les milieux officiels et les milieux ouvriers.
Au lendemain de la guerre, la Confédération s’est divisée en deux fractions rivales.

De même que le Parti socialiste, en son Congrès de Tours, s’est scindé en deux tronçons, le Parti S. F. I. 0. et le Parti communiste, de même une scission analogue, provoquée par les influences politiques, s’est opérée au sein du syndicalisme français. Il y maintenant:

D’un côté, la C. G. T., qui a toujours pour secrétaire général Léon Jouhaux, mais qui a totalement abandonné sa tactique révolutionnaire d’avant 1914 pour adopter la tactique réformiste et qui a élaboré un programme de revendications économiques relevant à la fois du radicalisme socialiste et du socialisme parlementaire.

D’un autre côté, la C. G. T. U. (Confédération générale du Travail unitaire), qui a tenu son dernier Congrès national à Paris, en novembre 1931 et qui compte à sa tête, comme principaux militants Monmousseau, Racamond, Frachon, Claveri, Gitton, etc. La C. G. T. U. est adhérente à l’Internationale syndicale rouge de Moscou et suit les inspirations du Parti communiste.

Enfin, un certain nombre d’organisations syndicales qui n’ont voulu rallier ni l’une ni l’autre des deux Confédérations ci-dessus, ont constitué une C. G. T. S. R. (Confédération du Travail syndicaliste révolutionnaire), qui se réclame de la Charte d’Amiens.
Ces multiples divisions n’ont d’autre résultat que de réduire le prolétariat ouvrier à l’impuissance et de tarir le recrutement syndical, elles démontrent une fois de plus les effets pernicieux de l’action politique dans les syndicats.

(A suivre.) Anne-Léo Zévaes.
Article précédent : Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (7) par Anne-Léo Zévaès
(1) JEAN GRAVE, Le Syndicalisme et l’Evolution sociale, une brochure de 16 pages, aux éditions des Temps nouveaux
(2) Les Anarchistes et les Syndicats, pp. 19, 20, 21.
(3) Ibid., p. 25.

(4) FERNAND PELLOUTIER, Le Congrès général du Parti socialiste français suivi d’une Lettre aux anarchistes. PV Stock, édit., Paris, 1900.
(5) Les partisans de l’action politique proposaient que, seule, la Confédération fut tenue de rester à l’écart de la politique quant aux syndicats, ils eussent eu la faculté d’en faire ou non. Cette thèse fut repousse ». (Emile Pouget, le Parti du travail; Paris, 10 cité Riverin; 1901)
(6) Il s’agissait du 2e Congrès de la C.G.T. et du 5e Congrès de la Fédération des Bourses du Travail qui devaient, l’un et l’autre, se réunir à Tours en septembre 1896.
(7) Lettre de Fernand Pelloutier à M. Léon de Seilhac (Revue bleue 29 août 1896).
(8) F. PELLOUTIER, loc. cit., p. VII. Fernand Pelloutier, né à Paris en 1867, est mort à Sèvres en 1901. Voir sa biographie par Victor Dave, en tête de son ouvrage posthume, Histoire des bourses du travail.
(9) Le Mouvememt Socialiste, janvier 1907.
(10) JAMES GUILLAUME, L’Internationale, documents et souvenirs Tome IV p. VII (Stock, édit., Paris, 1910).

La Nouvelle revue septembre 1932