VII LES ANARCHISTES ET L’AFFAIRE DREYFUS
LE ROLE DE BERNARD LAZARE. SÉBASTIEN FAURE ET LE JOURNAL DU PEUPLE. PROPAGANDE ANTIMILITARISTE. ATTITUDE RÉSERVÉE DE JEAN GRAVE.

Bernard Lazare. Document Wikipédia.

La période d’effervescence révolutionnaire, qui va de 1890 à 1894, est à peine terminée qu’une violente bourrasque souffle sur la France c’est l’affaire Dreyfus.

Le capitaine Alfred Dreyfus a été condamné par le Conseil de Guerre du Cherche-Midi, et sa condamnation a été l’occasion d’un débordement effréné de nationalisme, d’un déchaînement
inouï de passions et de violences antisémites. Dreyfus est expédié à l’Ile du Diable l’opinion qui, en raison du huis-clos des audiences, n’a pu suivre les débats du procès, le considère unanimement comme coupable et l’on ne pense guère à lui.
C’est un écrivain anarchiste, Bernard Lazare, qui, le premier, attire l’attention sur son cas.

Bernard Lazare (Lazare-Marius-Bernard) est né à Nîmes le 14 juin 1865. Après avoir passé par l’Ecole des Hautes-Etudes, il est entré dans le journalisme, il a des collaborations littéraires à L’Evénement, à L’Echo de Paris, au journal mais loin de dissimuler ses opinions libertaires, il les affiche hautement, soit dans les Entretiens politiques et littéraires, auxquels, plus que personne, il a contribué à donner leur caractère anarchiste, soit dans une conférence qu’il donne sous les auspices du Groupe des Etudiants révolutionnaires internationalistes, soit encore en Cour d’assises où il vient déposer en faveur de Jean Grave. Il publie; en 1894, un livre de discussion et de doctrine intitulé L ‘Antisémitisme, son Histoire et ses causes, à la valeur duquel Drumont lui-même a été obligé de rendre hommage. « C’est, écrit le directeur de La Libre Parole, un livre remarquable, fort nourri de faits, dominé d’un bout à l’autre par un bel effort d’impartialité ». (1)

Un hasard assez singulier le fait s’orienter vers le cas de Dreyfus. Alors que le condamné était incarcéré à la Santé, le directeur de cette prison, s’entretenant avec deux des sœurs de Dreyfus, et ne leur dissimulant pas sa conviction personnelle de l’innocence, leur conseilla de s’adresser aux deux hommes qui pouvaient efficacement s’intéresser à la cause de l’officier : Edouard Drumont et Bernard Lazare. L’idée de s’aboucher avec le leader de l’antisémitisme qui, déjà, avait si bien exploité la condamnation du Cherche-Midi ne leur parut pas susceptible d’être retenue. Mais un de leurs beaux-frères, M. Joseph Valabrègue (de Carpentras) se rendit chez Bernard Lazare, le supplia de prendre en main la défense d’Alfred Dreyfus. Bernard Lazare s’y intéressa aussitôt à un double titre comme israélite, se portant au secours d’un coreligionnaire qui avait dû être certainement frappé en raison de ses origines comme révolutionnaire, qui ne pouvait avoir une confiance aveugle dans les décisions des tribunaux militaires. A l’étude, il est bientôt convaincu de l’innocence de l’officier frappé et dégradé.

Document Wikipédia

Le 6 novembre 1896 paraît le premier mémoire de Bernard Lazare, Une Erreur judiciaire, la Vérité sur l’Affaire Dreyfus.
Il a été imprimé à Bruxelles (imprimerie Monnon, 32, rue de l’Industrie), tiré à trois mille exemplaires et envoyé sous enveloppe aux membres des Chambres, aux notabilités de la politique, de la presse, de la magistrature et du barreau.
Bernard Lazare, qui est un de ces juifs dont parle l’Evangile « Il court la terre et la mer pour faire un prosélyte », multiplie les démarches. Il va voir Jaurès qui l’accueille froidement (2)
Henri Rochefort qui le reçoit avec la plus grande cordialité et lui déclare qu’il sait, par expérience, que les Conseils de guerre sont capables de tout ; Henri de Rodays, directeur du Figaro, lui est bien convaincu de l’innocence, mais qui ne peut engager son journal dans une campagne de réhabilitation ; Ranc, Clemenceau et Scheurer-Kestner, qui promettent leur concours à l’œuvre de révision et de justice.
Bien que n’ayant pas pénétré le gros public, le mémoire a fait néanmoins assez de bruit pour que, le 18 novembre 1896, le député nationaliste de l’Aisne, André Castelin, le dénonce à la tribune de la Chambre et demande des poursuites contre son auteur. Plus intelligent qu’il ne le sera lors de la parution de l’article d’Emile Zola, Méline refuse de poursuivre.
Un second mémoire, contenant des fac-similé d’écriture, est publié par Bernard Lazare en novembre 1897.

La masse n’est pas encore touchée. Seules, quelques personnalités ont été saisies et convaincues par Bernard Lazare. Mais c’est lui qui a été, il ne faut pas l’oublier, le premier ouvrier modeste, patient, convaincu, obstiné, de la révision. C’est lui qui, tandis que des dreyfusards de la dernière heure ont recueilli la moisson, a, le premier, semé le grain, a fourbi les premières armes, livré les premiers combats, subi les premières injures et, dans l’ensemble, a eu plus que sa part d’outrages et moins que sa part de renommée. (3)

A Emile Zola appartient l’honneur de faire retentir le coup de tonnerre, d’ébranler l’opinion populaire, de déclencher le mouvement révolutionnaire. Son J’accuse, paru dans L’Aurore du 13 janvier 1898 et suivi d’un long et retentissant procès en Cour d’assises, de sa condamnation, de multiples incidents, crée l’Affaire.

Quelle est alors l’attitude des différents partis ? Ceux de droite sont férocement hostiles à la révision « A bas les Juifs! Vive l’Armée », ces deux cris constituent tout leur programme.
Le centre : Méline et compagnie, fait chorus avec eux. Les radicaux ne sont pas moins opposés, et rien n’est plus significatif à cet égard que la position prise par René Goblet et Camille Pelletan qui reprochent au gouvernement de ne pas suffisamment défendre l’honneur de l’armée. Rochefort, cédant à la bande boulangiste, fait du nationalisme avec véhémence. A peine si quelques personnalités républicaines isolées, Ranc, Scheurer-Kestuer, Clemenceau, Thévenet, Trarieux, etc. entrent dans la mêlée. Les socialistes, pris au dépourvu, hésitent : Jaurès, Gérault-Richard, Jules Guesde, Vaillant, Allemane, Aristide Briand sont partisans de la révision Millerand, René Viviani, Jourde, Gabriel Deville, Lavy, sont pour l’abstention.

Les anarchistes, eux, ne connaissent aucune hésitation. Ils pressentent qu’une intéressante bataille va s’engager. Ils en sont. Ils seront bientôt à la pointe du combat. Deux raisons essentielles les y poussent.

D’abord, la simple idée de justice, la notion d’équité la plus élémentaire. Bien que la personnalité du capitaine Alfred Dreyfus, par elle-même, ne soit a priori ni sympathique ni populaire, bien qu’il soit d’origine bourgeoise et qu’il ait embrassé une profession qui en fait un adversaire, il n’est pas admissible qu’on laisse souffrir et mourir au bagne, en proie aux tortures de la double boucle, un homme innocent. Cette générosité du cœur, qui est bien une des caractéristiques du peuple, les anarchistes l’éprouvent au plus haut degré.

Une seconde raison c’est le parti que, pour la propagande, ils peuvent tirer de « L’Affaire ». Quoi cette procédure des tribunaux militaires, devant laquelle jusqu’alors il fallait s’incliner, elle comporte donc des irrégularités et des dossiers secrets ? Ces officiers, que l’on représente comme des hommes d’honneur, ils commettent donc des faux et se livrent à des grattages ? Ces Conseils de guerre, qui ont été implacables pour tant de jeunes gens coupables d’enthousiasme libertaire, qui ont envoyé tant d’anarchistes pourrir dans les silos de Biribi, on les voit maintenant sous leur véritable aspect, dépouillés de toutes leurs dorures et de tout leur clinquant ! Le patriotisme, que l’on définit comme un sentiment si noble et si désintéressé, il sert donc à dissimuler toutes ces injustices et toutes ces tares ! Les arguments abondent que l’affaire Dreyfus fournit à la propagande antimilitariste et libertaire.

Aussi, dès le 15 janvier 1898, au premier meeting qui suit la publication de l’article de Zola et où l’affaire est agitée, Tortelier et Sébastien Faure se font entendre. Selon l’expression de Joseph Reinach, ils « sonnent le tocsin des guerres civiles ». (4)
La rue est, pendant les premiers mois de 1898, livrée aux nationalistes tout puissants à Paris. Maintes fois, ce sont, entre dreyfusards et antidreyfusards, des bagarres acharnées. Le 22 octobre, tandis que La Ligue des Patriotes (Paul Déroulède, Gauthier de Ciagny, Marcel Habert, etc.), publie un appel conviant les Parisiens « à protester devant le Palais-Bourbon de leur confiance dans l’armée et de leur aversion pour les traîtres », Sébastien Faure, Matha, Pierre Quillard, Octave Mirbeau, etc. signent, avec Allemane, Briand, Paule Mink, le manifeste dit de la « Coalition révolutionnaire », appelant les citoyens, s’ils ne veulent pas « laisser étrangler ni la justice ni la liberté », à « disputer aux bandes réactionnaires la rue glorieuse, la rue des revendications énergiques, la rue des barricades ». Ce manifeste, qui cause une impression profonde, traduit le frémissement du Paris révolutionnaire, résolu à ne plus se laisser humilier.

Les réunions se multiplient à Paris et en province. Les orateurs anarchistes se prodiguent dans toutes. Celle du 10 décembre 1898, salle Chaynes, que préside le savant professeur Duclaux est marquée par un dramatique incident. Elle a été organisée par les révolutionnaires. Mais Déroulède, Marcel Habert et leurs affiliés ont la prétention d’y pénétrer de vive force. A la porte, les libertaires font bonne garde. Une bagarre sanglante est sur le point de se produire. Sébastien Faure et Duclaux interviennent ils permettent à Déroulède d’entrer, de monter à la tribune, de se faire entendre, et si Faure lui administre ensuite la correction oratoire la plus décisive, il le protège contre la correction corporelle à laquelle il n’eût pas échappé.

En janvier 1899, Sébastien Faure, qui n’avait jusqu’alors à sa disposition que le journal hebdomadaire Le Libertaire, fonde Le journal du Peuple, quotidien, où il a pour collaborateurs Michel Zévaco, Charles Malato, Jacques Prolo, Matha, Aristide Briand, de Pressensé, Janvion, etc. et dont les bureaux sont bien souvent le rendez-vous de manifestations tantôt favorables et tantôt hostiles. Le Siècle était l’organe du dreyfusisme bourgeois; L’Aurore et La Petite République, les interprètes du dreyfusisme intellectuel et socialisant Le Journal du Peuple est le porte-parole de l’extrême-gauche dreyfusiste, le grand quartier général du dreyfusisme révolutionnaire.

Document Wikipédia.

Au lendemain de la tentative d’assassinat commise contre Fernand Labori, lors du procès de Rennes, Sébastien Faure annonce que les compagnons prennent désormais parmi les « meneurs »̃ nationalistes « cinq otages » qui seront « personnellement responsables », savoir Drumont, Rochefort, Judet, Cavaignac et le Général Mercier.

Le dimanche 20 août 1899, en réponse aux parades du Fort-Chabrol, par quoi Jules Guérin et les antisémites tentent de stimuler le zèle de leurs partisans (5), Le Journal du Peuple convie, le jour même, dans le cours de l’après-midi, tous les libertaires parisiens à une démonstration place de la République, « en faveur de la Vérité, du Bien-Etre, de l’Emancipation sociale ».
A la moindre alerte, continue Le Journal du Peuple, « les adhérents se réuniront et marcheront ensemble contre les bandes de fanatiques et de stipendiés qui, par leurs provocations et leur sauvagerie, ont fini par lasser notre patience ».

Pour empêcher cette manifestation, le préfet de police, Lépine, dispose des forces de police considérables place de la République et établit des barrages d’agents et de gardes républicains protégeant les abords du fort Chabrol.

Le pillage de l’église Saint-Joseph.

Les manifestants, d’abord refoulés, se portent rue Saint-Maur; l’église Saint-Joseph, située au n° 161 bis de cette rue, est prise d’assaut par eux, et, au cours de la bagarre entre révolutionnaires et nationalistes, tout y est détruit et brûlé.

La bataille reprend dans la soirée et, en dépit des efforts de Lépine et de ses agents, les manifestants réussissent à se rejoindre aux environs de la gare de l’Est et de la rue Chabrol.
Ce n’est qu’à deux heures du matin que les manifestations prennent fin. Deux cents arrestations sont opérées, dont celle de Sébastien Faure. Au témoignage de Lépine, 137 agents furent blessés. (6)
On connaît la suite des événements et comment se termine l’affaire Dreyfus : grâce du condamné de l’île du Diable; révision de son procès; proclamation officielle de son innocence par la Cour de Cassation.

Ce résultat est dû pour une large part – qu’on le veuille ou non – à l’intervention des révolutionnaires dans le mouvement.
Si l’on avait attendu du seul effet de la procédure et de la légalité, la libération de Dreyfus, qui sait si elle se serait jamais produite ? Et, en tout cas, au bout de combien de temps ? C’est grâce à l’agitation populaire, aux meetings répétés dans tous les quartiers de Paris et dans toutes les grandes villes de France, aux démonstrations de la rue qui tinrent en respect les hordes nationalistes et les firent reculer, que l’opinion publique fut saisie que, d’abord foncièrement hostile, elle fut peu à peu retournée et devint favorable à la révision. C’est la foule soulevée qui a fait pression sur les pouvoirs publics et sur la lourde et lente machine judiciaire. Excellente démonstration des effets de l’action directe. (7)

II convient d’ajouter qu’à la différence de l’ensemble des troupes anarchistes, Jean Grave doctrinaire plus que militant du forum a peu participé au mouvement. Quand, au début, Bernard Lazare vint le prier de s’associer à la campagne qu’il entreprenait, le rédacteur des Temps nouveaux ne l’écouta que d’une oreille distraite. Plus tard, il se tint à l’écart de la bataille proprement dite. Dans une lettre adressée aux Hommes du jour, il déclare que « ni peu ni prou, ni de près ni de loin, il n’a manifesté à Longchamp ». Il ajoute « qu’il a, en effet, hésité à se mêler à l’affaire Dreyfus et qu’il n’y est entré qu’en tirailleur, le jour où il a vu que la question s’élevait au-dessus d’une personnalité ». Enfin Jean Grave déclare « qu’il n’a pas hésité à s’en dégager quand il a vu que l’action de certains anarchistes devenait de la compromission avec les partis politiques et qu’il a critiqué cette façon de faire ». (8)

(A suivre.) Anna-Léo Zévaès.

Article précédent : Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (6 bis) par Anne-Léo Zévaès

(1) La Libre Parole, 10 janvier 1895.
(2) Cet accueil s’expliquait par l’animosité des socialistes contre les anarchistes et particulièrement contre Bernard Lazare qui, dans plusieurs articles, n’avait ménagé ni Guesde, ni Jaurès.

(3) Pendant le cours de « L’Affaire », Bernard Lazare à qui son état de santé ne permet pas une attitude plus militante, se tient à l’écart des réunions publiques mais donne d’utiles conseils de tactique.
En décembre 1901, il a une polémique avec Me Fernand Labori qui, aigri tourne à l’antisémitisme. «Vous suffisez, lui dit Bernard Lazare, à jeter à bas votre statue ».
Bernard Lazare meurt le 2 septembre 1903 à trente-huit ans, presque délaissé par Israël, tout au moins par les grands juifs qui se souviennent peu de ce qu’il a fait pour leur cause. A peine la presse signale-t-elle sa mort. Ranc est un des rares à lui rendre hommage : « C’est à Bernard Lazare – écrit-il dans le Radical du 4 septembre – que je dois l’honneur d’avoir été jeté, l’un des premiers, dans la bataille pour la vérité ».

(4) Joseph Reinach, Histoire de l’Affaire Dreyfus, tome III, p. 257.
(5) Un mandat d’arrêt avait été lancé contre Jules Guérin, délégué général de la Ligue antisémitique. Lorsque le commissaire de police se présenta le 12 août 1899 au siège de cette ligue, 51 rue de Chabrol, Jules Guérin et un certain nombre de ses amis qui s’y trouvaient réunis déclarèrent au commissaire qu’ ils refusaient de lui ouvrir et que si la police voulait pénétrer de force chez eux, ils feraient usage de leurs armes. Ils se barricadèrent dans leur immeuble que l’opinion parisienne qualifia de « fort Chabrol ». Vis-à-vis des perturbateurs nationalistes, la police témoigna de la plus grande mansuétude.
La prétendue résistance de Guérin et le simili-siège du fort par la police n’était d’ailleurs qu’une combinaison machinée d’accord entre Guérin et le gouvernement pour créer une diversion au procès de Rennes qui se jugeait à ce moment-là.
(6) Déposition devant la Haute-Cour,
(7) « La discipliné des anarchistes fut notamment admirable. » (Charles PÉGUY, Notre Jeunesse, Cahiers de la Quinzaine, juillet 1910 p.167)
(8) Les Hommes du Jour, n° 27 (juillet 1908), p. 4.