Le procès des Trente. Document Éphéméride anarchiste.

Comme à d’autres époques on inventa des complots déférés à des Hautes-Cours complaisantes, cette fois, on imagine d’englober la plupart des anarchistes connus à divers titres et plus ou moins militants dans une vaste et commune accusation. Ils constitueront, aux termes du Code Pénal, une association de malfaiteurs, dont les affiliés sont passibles des travaux forcés et on effrayera ainsi l’opinion publique par le spectacle de cette redoutable entente d’anarchistes dangereux.

C’est ainsi que s’engage, le 6 août 1894, devant le Jury de la Seine, le fameux « Procès des Trente ».

Ces trente libertaires qui occupent les bancs des accusés à la Cour d’Assises sont les survivants, au point de vue judiciaire, de l’énorme rafle qui fut, en janvier, opérée par la police. Il en passa bien trois cents dans le cabinet de M. Meyer, juge d’instruction. Beaucoup durent être relâchés parce que, malgré les efforts conjugués de la police et du Parquet, il fut absolument impossible d’échafauder contre eux une inculpation quelconque.
II en reste les Trente que la Chambre des Mises en accusation renvoie en Cour d’Assises sous le prétexte d’Association de malfaiteurs.

Albert Bataille, le chroniqueur judiciaire du Figaro, ne peut, dès la première audience, s’empêcher de constater tout ce que l’accusation comporte de fragile, d’artificiel et de puéril :
Il y a des gens qui ne se sont jamais concertés, jamais connus, mais vus, si ce n’est dans le cabinet du juge d’instruction.
Des théoriciens comme Jean Grave, le philosophe du parti comme Sébastien Faure, qui s’en est constitué le missionnaire, qui en fut le redoutable et éloquent orateur.

A côté d’eux, des dilettantes comme le poète Chatel, comme M. Fénéon, l’écrivain décadent, spécialement accusé de détention d’engins explosibles, puis des comparses, des commis-voyageurs de l’anarchie, comme Daressy, comme Chambon, des inconnus.

Et enfin, tout au sommet du banc, des individus comme Ortiz, l’ami d’Emile Henry, inculpés de vols de droit commun, en particulier du vol retentissant de Fiquefleur.
Que tous ces hommes aient formé une association, ourdi un complot, le ministère public ne pourrait essayer de le soutenir en s’en tenant aux faits matériels.
Pour conspirer ensemble, la première condition est de se connaître.
Suffit-il d’avoir obéi à une idée commune, d’avoir isolément prêché, écrit, ou volé, pour réaliser ce que Caserio appelait l’idéal anarchiste.
C’est cette théorie qu’il soutiendra sans doute, car, autrement, la prévention ne tiendrait pas debout.

L’accusation n’en reste pas moins artificielle et, en face d’individus dangereux à divers titres, il eût été plus logique, plus équitable, d’intenter des procès individuels, chacun, en bonne justice, ne devant répondre que de ce qu’il a fait. (1)

Pour justifier sa poursuite, le ministère public imagine dans son acte d’accusation cette vue du parti anarchiste :
Les accusés appartiennent à une secte qui établit entre tous ses adeptes des liens de compagnonnage, qui a pour but la destruction de toute société et pour moyen d’action le vol, le pillage, l’incendie et l’assassinat. Dans cette secte, chacun concourt au but suivant son tempérament et ses facultés, l’un en commettant le crime, les autres en amenant à le commettre par l’excitation et par l’assistance le criminel trouve l’une et l’autre chez des compagnons qui, en relations habituelles
les uns avec les autres, forment des groupes agissant sous l’influence d’une inspiration commune. Ces groupes constituent des centres de propagande, des refuges pour les compagnons étrangers, des appuis pour l’individu apte ou déterminé au crime. Conférences, prédications, publications, moyens matériels d’action, cet individu y rencontre toutes les excitations et toutes les ressources qui le mettront en état de réaliser par un crime individuel le but auquel tend l’effort commun.

Les accusés sont Jean Grave, administrateur de La Révolte, coupable d’avoir, soit dans ses articles, soit dans son livre La Société mourante et l’Anarchie, fait l’apologie de faits qualifiés crimes et excité aux pires violences.

Sébastien Faure, conférencier, accusé de faits analogues.
François Duprat, débitant de vins, et Constant Martin, crémier, rue Joquelet, qui servaient (dit l’accusation) de traits d’union aux anarchistes d’action (2)

Charles Chatel, rédacteur à La Revue Anarchiste, Emile Pouget, fondateur et rédacteur du Père Peinard, Ledot, collaborateur à La Révolte, Matha, ancien gérant de L’En-Dehors, Brunet, ouvrier menuisier, orateur habituel des réunions publiques anarchistes, Paul Bernard, retour de Barcelone, où il séjournait lors de l’attentat à la dynamite dirigé contre le théâtre de cette ville, Ortiz, accusé de vols et de provocation au pillage.

Félix Fénéon, employé au ministère de la guerre, collaborateur de la Revue Blanche, très connu dans les milieux littéraires du Quartier Latin, ami d’Ortiz et d’Émile Henry, soupçonné d’avoir détenu des explosifs analogues à ceux dont Émile Henry avait usé.

Aguéli, élève des Beaux-Arts, Belotti, Bastard, Billon, Daressy, Soubrié, Chambon, Triamcourt, Liégeois, Molmeret, Chericotti, Bertani le jeune écrivain hollandais, Alexandre Cohen, Paul Reclus, ingénieur, neveu d’Elisée Reclus (3)

Les femmes Belotti, Cazal, Chericotti et Milanaccio.
Cinq des accusés ont réussi à se dérober aux recherches de dame Police et ne comparaissent pas : Paul Reclus, Emile Pouget, Constant Martin, Duprat et Cohen.

Voici quelques-uns des incidents significatifs qui marquent les audiences :

Sébastien Faure et Jean Grave sont interrogés les premiers.
Immédiatement l’avocat-général Bulot demande, par application de la toute récente loi, qu’il soit interdit de publier le compte-rendu de ces deux interrogatoires. Avocat de Grave, Me Emile de Saint-Auban proteste énergiquement contre de telles réquisitions
« II ne s’agit pas ici, dit-il, d’un accusé qui se prépare à lire un factum révolutionnaire. Il ne faut pas, pour l’honneur même de la Justice, que la Cour puisse étouffer la pensée d’un homme qui se défend».

Malgré cette protestation, la Cour fait droit à la demande du ministère public.

L’écrivain Georges d’Esparbès a été cité comme témoin par la défense. Sa déposition provoque l’incident suivant :
Me Desplas (défenseur de Sébastien Faure). Avant cette audience, connaissiez-vous M. Sébastien Faure ?
M. d’Esparbès. Non.
Me Desplas. Où avez-vous recueilli les renseignements le concernant ?
Le Président (au témoin). Vous n’êtes nullement tenu de répondre.
Me Desplas. Le témoin répondra !
M. d’Esparbès. Certainement. J’ai eu ces renseignements à la Préfecture de Police. C’est M. Puybaraud, secrétaire général de la Préfecture qui me les a communiqués (mouvement d’indignation et rire au banc des accusés).
Me Desplas. – Ce sont ces mêmes notes qui se retrouvent dans le rapport de police joint au dossier. Je proteste contre de pareilles communications à la presse. Avant de juger Sébastien Faure, on a voulu le déshonorer.
Sébastien Faure. Et moi je pardonne de tout mon cœur à M. d’Esparbès, dont on a surpris la bonne foi (Mouvement)
.
L’avocat général Bulot requiert. Il s’est fait une spécialité des réquisitoires anti-anarchistes c’est lui qui a requis contre Emile Henry, contre Meunier, contre Dardare et Decamps c’est également lui qui a fait condamner le socialiste J.-L. Breton.
II dit, tout d’abord, qu’il ne tolérera aucune interruption, qu’au cours des audiences l’attitude de Sébastien Faure et de ses coaccusés a été ironique et inconvenante qu’il est temps de revenir aux choses sérieuses et d’en parler sérieusement que Bertrand et Robert Macaire ont fait rire aussi des générations, ce qui ne les empêche pas d’avoir été de fieffés coquins qu’enfin il ne laissera pas transformer en comédie-bouffe le drame effroyable qui depuis trop longtemps terrorise l’opinion.
Puis Bulot, après avoir, à sa manière, fait l’historique du mouvement anarchiste, passe à l’examen des responsabilités particulières encourues par chaque accusé.

Contre Grave, Sébastien Faure, Matha, Paul Bernard, Bastard, pas de circonstances atténuantes ! les travaux forcés.
Le Jury pourra frapper avec un peu plus d’indulgence, cinq autres des accusés : Félix Fénéon, le poète Chatel, le peintre Agnelli, Brunet et Chambon.

L’avocat général demande l’acquittement de Daressy, de Triamcourt et de Soubrié, l’ancien ouvrier mineur de Decazeville dont l’affiliation à l’association de malfaiteurs ne lui paraît pas suffisamment établie. Quant à ceux qui, comme Ortiz, Bertani et Chiericotti, sont accusés de faits de vol et de crimes de droit commun, ils devront être frappés avec la dernière sévérité.
L’accusation est abandonnée en ce qui concerne, Antoinette Cazal, la maîtresse d’Ortiz, Mme Chiericotti, Belotti fils et la veuve Belotti.

Et voici la péroraison de l’avocat général :

Dès le premier jour, quand j’ai été appelé à requérir contre les auteurs d’attentats anarchistes, j’ai exprimé le regret de ne pouvoir requérir aussi contre les théoriciens.

La loi me permet enfin de les regarder face à face, et de même que j’ai demandé compte à Vaillant, à Emile Henry, de toutes les victimes qu’ils avaient faites, je demande aujourd’hui compte à Sébastien Faure, à Jean Grave, non seulement de ces mêmes crimes, mais de la douleur de la fille de Vaillant, de la mère d’Emile Henry.

Je leur demande de quel droit ils ont prêché l’assassinat et le vol, ces privilégiés que la société bourgeoise, cette société qu’ils veulent détruire, a comblés en leur donnant l’instruction et l’éducation.
Je me tourne vers eux et je leur crée Vous avez semé des assassins Vous avez jeté le deuil dans bien des familles Vous êtes des misérables, et j’appelle sur vous toutes les rigueurs de la loi !

Les avocats plaident : Me de Saint-Auban pour Jean Grave ; Me Demange pour Félix Fénéon ; Me Desplas pour Sébastien Faure ; Me Lagasse pour Ortiz ; Me Justal pour Matha, etc.
Après son avocat, Sébastien Faure se défend lui-même voici la fin de sa harangue :

On m’a représenté comme le chef, sans réfléchir combien cette qualification est contraire à la conception anarchiste, si variée dans ses multiples manifestations.

Non, je ne suis pas un chef je n’ai jamais donné d’ordres à personne, nul ne m’a jamais obéi, et cela, parce que j’ai constamment proclamé que, pour être heureux, il faut que la liberté soit le but et la fin de toutes choses, parce que j’ai toujours dit que la nature n’a pas fait des tyrans et des esclaves, mais des individualités équivalentes en droits!
Mais, l’accusation, ici, remplace le mot « chef » par le mot « maître » et dit que mon influence me permettait d’imposer mes idées. C’est inexact.
Je propose mes idées, je ne les impose pas, chacun peut les combattre.
Chez les libertaires, une idée ne s’admet pas parce qu’elle est exprimée par quelqu’un, mais parce qu’elle est conforme à la raison.
A entendre l’accusation tous mes coaccusés sont mes élèves.
Eh bien je me retourne de leur côté, et je les supplie de parler; s’ils avouent ce fait, la justice leur en tiendra compte largement. Qu’ils ne s’inquiètent pas de moi. Pour eux, il s’agit d’opter entre la liberté et le bagne. Au nom de leurs femmes, au nom de leurs enfants, je les supplie de parler. Si un seul peut se dire mon élève, si un seul a subi mes impressions, que celui-là, encore une fois, se lève. (Vive sensation.)
Vous cherchiez la manifestation de la vérité, messieurs les jurés. vous l’avez.
Et maintenant, vous vous demandez qui je suis ?
Je ne suis l’homme d’aucune secte, je suis celui qui, ayant en vue une magnifique conception, se fait l’apôtre de cette conception celui qui, ayant aperçu un phare, le montre, celui qui dit tout haut ce que plusieurs pensent tout bas celui qui ne sollicite ni fortune ni pouvoir, qui ne veut être qu’une individualité perdue. Je suis celui qui a les mains pleines de semences et qui jette ces semences dans le sillon. Voilà ce que je suis.
Mon défenseur vous a parlé de ma vie, je n’ajouterai qu’un mot.
Fils de bourgeois, élevé dans l’élégance, accoutumé au bien-être, je vis depuis 1887 parmi les humbles et les souffrants. J’ai renoncé à un brillant avenir, j’ai rompu avec des affections qui m’étaient chères.
Voilà trois printemps que je suis en cellule quand je sortirai, je serai sans position et sans foyer et je n’aurai que la consolation d’avoir pu essuyer quelques larmes. On peut remonter ma vie, on n’y trouvera pas une action déloyale.
J’ai tout dit.
A vous maintenant de déclarer si je mérite les travaux forcés.
Car, pour moi, il n’y a par deux solutions ou je suis affilié à une association de malfaiteurs, et vous ne me devez aucune indulgence ou je ne suis pas coupable, et vous devez m’acquitter
C’est la liberté ou le bagne !
Le bagne ?
Le bagne, pire que la mort car si la mort est l’adieu à toutes les joies, c’est aussi l’adieu à toutes les tristesses, tandis que le bagne est une lente agonie qui arrache chaque jour au patient un lambeau de sa chair, une parcelle de son cœur
.

La voix d’or de Sébastien Faure, la perfection de sa diction, l’élégance de son style, produisent sur le jury un prodigieux effet de persuasion et d’émotion.

A l’audience du 13 août, après une délibération de deux heures, le jury rend son verdict : Ortiz et Chericotti, accusés de vols, sont seuls déclarés coupables, Sébastien Faure, Jean Grave, Félix Fénéon, Chatel, Matha et tous les autres accusés sont acquittés du chef d’association de malfaiteurs, le seul qui ait pu être imaginé contre eux. (4)

C’est l’effondrement total du procès.

Mais, à Paris et en province la répression continue. Chaque jour, de nombreux anarchistes sont déférés aux diverses juridictions. Voici un aperçu, d’ailleurs bien incomplet, des sentences
prononcées par les Cours et les Tribunaux :
5 août 1894, à Nîmes (Cour d’assises), Auguste Constant, six mois de prison pour apologie de faits qualifiés crimes ; 8 août, à Grenoble, (Cour d’assises), Victor Turlure et Séraphin Béranger-Fenouillet, poursuivis pour apologie de Caserio, le premier condamné à trois mois de prison le second, acquitté ; 10 août, à Toulouse, (Cour d’assises), Croustellac, maréchal-ferrant et Grenouillac, cultivateur, poursuivis pour apologie de Caserio, acquittés ; 31 août, Ponchet, acquitté par la Cour d’assises de la Seine ; 31 août, au Havre (Tribunal correctionnel), Marie Cavré et Alexandre Maurer, poursuivis pour apologie de faits qualifiés crimes et excitation au meurtre, condamnés, la première, à deux ans de prison et à la relégation, le second à dix-huit mois de prison; 18 septembre, à Gap, (Cour d’assises), Cossous, trois mois et un jour de prison pour apologie de Caserio; 24 septembre, à Beauvais, (Cour d’assises), Godart, ouvrier brossier à Tracy-le-Mont, quatre mois de prison pour apologie de Caserio; 6 octobre, (Paris, 8e Chambre correctionnelle), Alphonse Orsat, treize mois de prison pour apologie de Caserio ; 11 octobre, à Dijon, François Coquibus, quatre mois de prison pour apologie de Caserio; 19 octobre, à Lille, (Tribunal correctionnel), Désiré Frouchart, Jean Helnain et Cécile Creton, respectivement condamnés à six et quatre mois de prison pour apologie de Caserio; 22 octobre, à Orléans, Bruneau, six mois de prison, même délit; 22 octobre, à Laval, Floury, quinze mois de prison, même délit; 23 octobre, à Amiens, (Cour d’assises), Jules Harmétiaux, cinq mois, même délit; 24 octobre, à Bourg, Joseph Follonier, huit mois, même délit; 24 octobre, à Nancy, Monet, un mois de prison pour cri de Vive l’Anarchie !; 24 octobre, Saison, condamné à trois mois de prison par la Cour d’appel de Paris pour propos anarchistes tenus dans sa cellule, alors qu’il était détenu à la prison de Fontainebleau; 25 octobre (Cour d’assises de l’Allier), Raoul Fréjac et Pierre Monin, poursuivis pour association de malfaiteurs, acquittés; 26 octobre, à Périgueux, (Cour d’assises), Eugène Magloire-Mangounet et Yvan Boyé, poursuivis pour apologie de Caserio, acquittés; 16 novembre, à Bordeaux, Courtois-Liard, cinq ans de prison pour apologie de faits qualifiés crimes; 25 novembre, à Alger, André Reclus, deux mois de prison et cinq cents francs d’amende pour avoir crié « Vive l’Anarchie »; 3 décembre, à Lons-le-Saunier, Million, cultivateur à Saint-Aubin, six mois de prison pour apologie de Caserio; 4 décembre, à Douai, Louis Cavanus, quinze jours de prison pour cri de Vive l’Anarchie; 8 décembre, à Beauvais, Désiré Nicot, quinze jours, pour le même délit; 16 décembre,
à Perpignan, Jean Dufour, instituteur, deux mois de prison et cinq cents francs d’amende pour propos anarchistes; 7 février 1895, à Valence, Merlet, deux ans de prison et deux mille francs d’amende pour propagande anarchiste; 9 février, à Alger, six libertaires condamnés à des peines diverses; 1er avril, à Amiens, Victor Gaillard et Alfred Onin, cinq ans de prison, etc., etc.
La répression s’étend même aux socialistes la Cour d’assises du Nord inflige un an de prison et mille francs d’amende à l’instituteur guesdiste Gosselin coupable d’avoir réédité L’Internationale de Pottier, celle de la Seine condamne le blanquiste Albert Goullé, rédacteur à La Petite République, à deux mois de prison pour avoir manqué de respect au ministre Dupuy; enfin Gérault-Richard, pour l’article du Chambard, A bas Casimir ! est condamné à un an de prison et 3.000 francs d’amende.
Il n’est pas jusqu’à un ecclésiastique d’Aumale, l’abbé Lamotte, qui ne soit poursuivi (30 novembre 1894), pour apologie du meurtre de Carnot, devant la Cour d’assises de la Seine-Inférieure, qui, d’ailleurs, l’acquitte.

(A suivre) Anna-Léo Zévaès.

Partie précédente : Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (6) par Anne-Léo Zévaès
(1) Le Figaro, 7 avril 1894.

(2) Réfugié à Londres à la suite de la Commune, Constant Martin appartenait alors à la fraction blanquiste et faisait partie du groupe « La Commue révolutionnaire ». Rentré en France lors de l’amnistie, il fut membre du Comité révolutionnaire central de 1881 à 1883 et passa à l’anarchisme, Sa crémerie était un lieu de rendez-vous pour les camarades, aussi la police y effectuait-elle fréquemment des descentes et des perquisitions.
Certain soir, un peu avant la fermeture de l’établissement, un client, en se retirant, déposa un engin sous la banquette. Constant Martin, qui avait le flair devina aussitôt de quoi il s’agissait et reconnut son étrange client « Oh là ! Monsieur le chef de la Sûreté, vous oubliez un petit objet. Voulez-vous le reprendre. Cela vous évitera de venir le découvrir demain matin au cours d’une perquisition ».

(3) Sur Paul Reclus, l’acte d’accusation s’exprime comme suit :
Paul Reclus est un ingénieur des arts et manufactures. Il compte parmi ses parents des hommes de science et des penseurs éminents, dont le plus illustre, son oncle, Elisée Reclus, professe comme lui les doctrines antisociales les plus funestes.

D’un tempérament actif, Paul Reclus est bientôt sorti de la spéculation, pour se livrer au prosélytisme et a conquis presque immédiatement une des premières places parmi les anarchistes.

Sa propagande était discrète et individuelle, mais elle savait inspirer une aveugle confiance : avant de commettre son crime, c’est de lui que Vaillant sollicite les fonds dont il a besoin, c’est encore à lui qu’il s’adresse au moment même d’agir et c’est lui qu’il charge de ses suprêmes recommandations ; c’est chez lui que Pauwels se cache, en 1891, quand il est traqué par la police.
Paul Reclus s’était, en outre, donné pour mission particulière d’organiser les finances du parti ; à cet égard, il a lui-même défini son rôle dans une lettre qu’il a écrite, le 28 décembre 1893, à M. le juge d’instruction Meyer. Il a expliqué les motifs de sa fuite en disant que pour se disculper « il aurait eu à « divulguer la comptabilité des fonds confiés à sa garde et à fournir ainsi les noms de plusieurs braves amis, dont quelques-uns, étrangers, eussent été expulsés». Les recherches faites pour découvrir le lieu de sa retraite ont été infructueuses.

(4) Emile Pouget, Constant Martin, Duprat, Alexandre Cohen, qui avaient fait défaut lors du procès des Trente, sont acquittés sur opposition. Mais, le lendemain de son acquittement, Cohen est frappé d’un arrêt d’expulsion.

La Nouvelle revue septembre 1932