VI LE PROCÈS DES TRENTE. RAYONNEMENT DE L’IDÉE LIBERTAIRE DANS LA LITTÉRATURE ET DANS L’ART. A TRAVERS LES PÉRIODIQUES. LA LOI DU 28 JUILLET 1894 CONTRE « LES MENÉES ANARCHISTES. LE VASTE PROCÈS D’ASSOCIATION DE MALFAITEURS TRENTE ACCUSÉS. EFFONDREMENT DE L’ACCUSATION.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il serait tout à fait inexact de penser que les divers attentats, par quoi s’attestent la propagande par le fait et la poussée de l’anarchisme, aient provoqué l’antipathie et la colère universelles.

Sans doute, dans les milieux de gouvernement, de réaction et de finance, l’épouvante est considérable et la fureur contre « les menées anarchistes », contre « les crimes et les criminels anarchistes », ne connaît point de bornes. L’unique préoccupation de la bourgeoisie est celle-ci comment arrivera-t-on à extirper définitivement cette funeste engeance de malfaiteurs ?
Mais dans les milieux populaires des faubourgs, dans les milieux intellectuels où l’on pense et où l’on réfléchit, dans les milieux de jeunes où l’on est encore capable de s’enthousiasmer et de vibrer pour une idée généreuse, c’est plutôt avec sympathie que l’on assiste au développement des représailles de l’anarchisme.
« Le procès de Ravachol écrit M. Ernest Raynaud, qui est à la fois le commissaire de police du quartier de La Chapelle et le poète symboliste des Cornes du Faune montre, par les discussions de presse, que la majorité des intellectuels est, sinon acquise, du moins sympathique à la doctrine anarchiste, et l’effet s’en produit par l’ouverture, en 1893, du Théâtre d’art social où les militants du parti se donnent rendez-vous pêle-mêle avec les écrivains nouveaux ». M. Raynaud ajoute que la jeune génération littéraire est si profondément désabusée par « la vénalité des pouvoirs publics, le wilsonisme et la série des scandales » qu’elle éprouve « le besoin de changer d’air ». (39)

La revue littéraire, de tendances très symbolistes, L’Ermitage, que dirige Henry Mazel, posant à un certain nombre de jeunes écrivains la question suivante « Quelle est la meilleure condition du Bien social, une organisation spontanée et libre, ou bien une organisation disciplinée et méthodique ? » reçoit 99 réponses, dont la grande majorité se prononce pour la thèse libertaire. (40)
Dans la soirée du 9 décembre 1893 c’est-à-dire le jour même où Auguste Vaillant a destiné à l’enceinte parlementaire son projectile irrespectueux, les collaborateurs et amis de La Plume se trouvaient, comme ils l’étaient chaque quinzaine, réunis dans le sous-sol de la brasserie du « Soleil d’Or », place Saint-Michel. Léon Deschamps, directeur de la revue, les convie, en manière de distraction, à formuler, chacun sur un carré de papier, l’appréciation que lui inspire l’explosion du Palais-Bourbon. On a retenu de ce referendum l’avis que nous avons cité plus haut – exprimé par Laurent Tailhade « Qu’importent les victimes, si le geste est beau ? » mais s’ils ne donnent pas à leur opinion un tour aussi net et aussi littéraire que l’auteur des Poèmes aristophanesques, presque tous les écrivains présents émettent une opinion identique.

Au quartier latin, s’était constitué, en décembre 1891, un groupe dit Groupe des Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes. Socialiste dès le début, ayant pris d’abord comme programme les résolutions des congrès marxistes, ce groupement évolue bientôt vers les conceptions libertaires et, au bout d’un an, il est complètement passé à l’anarchisme. Il publie, dès lors, un certain nombre de brochures de propagande communiste-anarchiste, dont quelques-uns ne manquent pas d’intérêt : Pourquoi nous sommes internationalistes, Réformes et Révolution, L’Individu et le Communisme, Comment l’Etat enseigne la Morale, Les Anarchistes et les Syndicats, etc. (41)

Les revues de jeunes font une place de plus en plus marquée à l’idée anarchiste.

L’Art et la Vie, que dirige M. Maurice Pujo et à laquelle collaborent Albert Livet, Henry Bérenger, Fernand Weyl, etc. pub!ie des Réflexions sur l’Anarchie, d’Adolphe Retté, dont nous détachons celle-ci :

L’anarchiste dit « La seule autorité que je réclame est de moi-même sur moi-même le seul droit celui de satisfaire librement mes besoins et de développer librement mes fonctions ; le seul devoir que je reconnaisse :ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’on me fît à moi- même. » Cette autorité de soi-même sur soi-même ne peut s’acquérir que par le développement intégral des fonctions intellectuelles. La raison, libérée des éducations et des croyances, apprendra encore à l’homme comment il peut approprier ses fonctions à sa nature. Pour cela il sied qu’il se connaisse soi-même. Lorsque l’homme aura fait la conquête de soi-même, lorsqu’il aura délivré son esprit des chaînes que lui imposèrent des siècles de servitude et de foi, lorsqu’il aura la pleine conscience de sa nature, il deviendra un anarchiste, parce qu’il sera un volontaire. La volonté c’est là que réside le secret de cette liberté intérieure qu’il doit acquérir la volonté, la plus haute des fonctions humaines, car elle est le résultat de tous les besoins et de toutes les fonctions, l’intégrale volonté, domaine de l’évolution future, telle que nous, libertaires d’aujourd’hui, nous pouvons la pressentir, la volonté grâce à qui l’homme doit être enfin un Dieu. (42)

Le Mercure de France, quoique ses préoccupations, comme celles de L’Ermitage, soient d’ordre exclusivement littéraire, publie, à l’occasion, les articles antipatriotiques et antimilitaristes de Rémy de Gourmont, qui déclare qu’il lui est indifférent d’être « traité de mauvais Français et même de Prussien » et qui conclut « S’il faut dire nettement les choses, eh bien nous ne sommes pas patriotes » (43)

L’Art social, revue mensuelle, qui a à sa tête Gabriel de la Salle et qui paraît de 1891 à 1893, est mi-anarchiste (avec son directeur, avec Ludovic Hamilo, André Veidaux, P.-N. Roinard, etc.), mi-socialiste (avec Paule Atink, Marcel Batilliat, Zévaès, etc.).

Le mai 1893, La Plume, qui est éclectique en matière sociale comme en matière littéraire, mais qui sait faire leur part aux diverses écoles et aux diverses tendances d’actualité, consacre
un numéro spécial à l’Anarchie, comme, deux ans plus tôt, à l’occasion du 1er mai 1891, elle en avait consacré un à la littérature socialiste. André Veidaux, qui a composé le numéro, y donne quelques pages sur la Philosophie de l’anarchie ; Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Jean Grave, Matato, Sébastien Faure, Ludovic Malquin, y parlent de La Loi et l’Autorité, des Enfants,
de la Religion
, de la Révolution, etc. Hors texte, des dessins de Camille et Lucien Pissarro, Maximilien Luce, Willette, Duclos et Ibels. (44)

Mais voici trois périodiques exclusivement libertaires Vendémiaire, L’En-Dehors, Les Entretiens politiques et littéraires.
Vendémiaire, revue mensuelle, fondée en juillet 1891 par Clerget et Veidaux, a une carrière assez brève : quatre numéros.
L’En-Dehors, hebdomadaire, format journal, a 91 numéros et commence sa publication le 12 mai 1891 pour la terminer le 19 janvier 1893. Son fondateur et directeur est le brillant et talentueux Zo d’Axa ses collaborateurs attitrés se nomment : Charles Malato, Bernard Lazare, Jules Méry, Arthur Byl, Adolphe Tabarant, Lucien Descaves, René Ghil, Camille Mauclair, Pierre Quillard, etc.

Par le coloris et la vivacité de ses polémiques, par la verve de ses entrefilets, par sa tenue littéraire, L’En-Dehors obtient, dans les milieux intellectuels aussi bien que dans les milieux populaires, un très vif succès. Il disparaît sous les condamnations qui l’assaillent. Zo d’Axa et Matha, le gérant, sont frappés chacun de deux ans de prison et deux mille francs d’amende (5 juillet 1892).
Dans l’espace du seul premier semestre 1892, le journal subit neuf condamnations totalisant sept années et quatre mois d’emprisonnement plus 13.150 francs d’amende.

Zo d’Axa ayant quitté la France pour échapper à l’incarcération, et s’étant réfugié en Palestine, est arrêté à Jaffa, par le consul de la République française selon les privilèges des capitulations monarchiques de 1778. Un navire le transporte sur notre terre de liberté. On l’enferme à Sainte-Pélagie, dès qu’il a touché le sol de Paris et qu’il a pu entrevoir la devise de fraternité inscrite au fronton des édifices publics. (45)

Les Entretiens politiques et littéraires, mensuels d’abord, bi-mensuels ensuite, dirigés par Bernard Lazare et Francis Viélé-Griffin, vont de 1890 à 1894. Ils ont pour collaborateurs assidus Paul Adam, Pierre Quillard, Théodore Randal, Charles-Albert, Henri de Régnier, George Vanor, Ferdinand Hérold, etc. Les Entretiens publient plusieurs pages inédites de Max Stirner, de Bakounine, d’Elisée Reclus. Celui-ci leur écrit, en juillet 1892 :

Poètes et critiques, artistes et philosophes, qui vivez encore en pleine jeunesse, vous m’appelez parmi vous, vieux débris des révolutions d’autrefois et me conviez d’écrire dans votre recueil. Ma qualité d’anarchiste, « faisant partie d’une association de malfaiteurs ne vous effraie nullement au contraire, anarchistes vous-mêmes, c’est au nom de la cause commune que vous faites appel à mes sentiments de solidarité. Me voici très heureux de répondre à votre voix et de me trouver en compagnie d’amis nouveaux. Hier, nous étions des inconnus les uns pour les autres. Aujourd’hui nous sommes frères par la pensée et par le vouloir. Quoique la genèse de notre vie morale ait été bien différente et que nous soyions partis des points les plus divers, nous nous rencontrons au même lieu, animés des mêmes convictions…

Salut à vous tous, les jeunes, notre espoir Salut à vous qui entrez dans l’armée des révoltés. Vous nous y rencontrez, nous, les vieux révolutionnaires, éclairés par l’expérience et d’autant plus résolus. Jadis républicains idéalistes, croyant à la vertu d’un mot, puis socialistes ardents, instinctifs, entraînés par la poésie de la lutte, nous avons, d’échec en échec et de désastre en désastre, fini par comprendre combien il était vain de nous laisser guider par des paroles sonores et d’emboiter le pas derrière des chefs condamnés, par leur rôle même, à devenir traîtres un jour. Du moins, avons-nous un reste de force pour continuer la lutte, cette fois sans la superstition des lois ni des hommes et ne voyant que des égaux dans la foule des compagnons qui grossit sans cesse autout de nous.

Dans cette lutte immense, dont nos descendants verront la grandeur à distance, mais que nous devinons à peine parce que nous y sommes engagés, de petites revues comme nos Entretiens ne semblent d’abord destinés qu’à prendre une part insignifiante mais cette part sera peut-être sérieuse si nous savons apporter à notre œuvre une grande force de dévouement. La vie sociale nous entraîne et pas une de ses manifestations ne doit nous laisser indifférents. Non seulement nous avons à développer les idées, à propager la connaissance des faits, à resserrer les amitiés, à chercher partout des alliés nouveaux, à leur donner des vérités au lieu de la fausse science dont on les gavait, de l’art trompeur qui les pourrissait tout vifs il nous faut entrer aussi en pleine évolution, aider à la création d’écoles anarchistes pour nos enfants, à la naissance du Théâtre libre pour tous, à la transformation de cette société de maîtres et d’esclaves en une société de travailleurs à groupements spontanés.
C’est dans Les Entretiens que Paul Adam publie son Eloge de Ravachol :

Quelles qu’aient pu être les invectives de la presse bourgeoise et la ténacité des magistrats à flétrir l’acte de la Victime, ils n’ont pas réussi à nous persuader de son mensonge. Après tant de débats judiciaires, de chroniques et d’appels au meurtre légal, Ravachol reste bien le propagateur de la grande idée des religions anciennes qui préconisèrent la recherche de ma mort individuelle pour le bien du monde, l’abnégation de soi, de sa vie et de sa renommée pour l’exaltation des pauvres, des humbles. Il est définitivement le Rénovateur du Sacrifice Essentiel.
Avoir affirmé le droit à l’existence au risque de se laisser honnir par le troupeau des esclaves civiques et d’encourir l’ignominie de l’échafaud, avoir conçu comme une technique la suppression des inutiles afin de soutenir une idée de libération, avoir eu cette audace de concevoir et ce dévouement d’accomplir, n’est-ce pas suffisant pour mériter le titre de Rédempteur ? (46)
C’est dans les Entretiens encore qu’Henry Fèvre, le vigoureux romancier de Galafieu et de Au Port d’Arme, publie ce véhément aperçu sur les députés et le parlementarisme :

Bavardages oratoires d’avocats, sophisme et rhétorique, l’égoïsme capitaliste défendant sa caisse au nom de la liberté et de la patrie.
Toute réforme sérieuse écartée, la nécessité d’une métamorphose économique bafouée.

Et en face du refus des réformes la résolution féroce, joyeuse, acclamée, comminatoire, de maintenir l’ordre dans la rue, violemment.
L’ordre public est au-dessus des lois, a affirmé un ministre à la tribune.

Pas de réformes, et des baïonnettes. Et l’on s’étonne, et l’on s’indigne des colères et des impatiences qui éclatent.

O bombes de l‘avenir !.

Singulière coïncidence c’est le jour même où paraît l’invocation d’Henry Fèvre aux bombes anti-parlementaires de l’avenir qu’éclate la bombe de Vaillant au Palais-Bourbon.

En dehors de ces revues d’avant-garde et de leurs collaborateurs, plusieurs écrivains, déjà considérés comme « arrivés » ayant conquis la grande notoriété, n’hésitent point à faire profession d’anarchisme.

Tel est le cas d’Octave Mirbeau qui, dans sa préface à La Société mourante et l’Anarchie de Grave, s’exprime ainsi :
« Qu’importe que l’ouragan renverse dans la forêt les chênes voraces, pourvu que la pluie bienfaisante ranime les herbes desséchées ! »

Tel est le cas de Laurent Tailhade, que nous avons déjà cité et à qui un article du Libertaire contre le tzarisme et l’Alliance franco-russe vaudra, un peu plus tard, un an d’emprisonnement.

Tel encore te cas du généreux poète P.-N. Roinard et celui du noble romancier Han Ryner. (47)

Il n’est pas jusqu’au subtil Maurice Barrès qui, à certaines heures, ne flirte avec l’anarchisme et, dans L’Ennemi des Lois, fasse tenir à son héros ces propos si spécifiquement libertaires :
« Rejetons cet appareil (des codes et des lois) désormais superflu et gênant. Le problème est d’organiser une génération vraiment libre où nul mot particulier ne soit asservi, pas même au moi
général. Le moi libéré de nos fils est susceptible de se développer sans blesser aucun moi. Or, la date où recevront une heureuse solution tous les problèmes moraux, et les économiques qui en dépendent, n’est-elle pas précisément cet instant-là ou le bonheur des autres apparaîtra à chacun comme une condition de son propre bonheur ? »

N’est-ce pas le même Barrès qui, dans Le Figaro du 11 juin 1891, relate un entretien avec deux anarchistes et rend hommage à la philosophie de Kropotkine ? « Les petites brochures de
Kropotkine, Le Salariat, La Morale anarchiste, sont d’une belle générosité et d’une forte logique. Il est le plus souvent d’accord avec un jeune philosophe que l’Université et la Revue des deux
mondes regrettent à juste titre, M. Guyau. »

Et n’est-ce point encore le même Barrès qui, dans La Cocarde du 23 septembre 1894, au lendemain du Congrès syndical de Nantes, envisage les violences nécessaires ? « Nul événement historique, écrit-il, ne se passe de brutalité. Taine, qui pense que l’évolution d’il y a cent ans aurait pu se faire pacifiquement, se trompe. Une chose demeure certaine, c’est qu’il n’est au pouvoir de personne de ménager les moyens décisifs et qu’un jour ou l’autre, assez prochainement je crois, les événements se chargeront eux-mêmes d’organiser la tempête, de balayer la douceur et d’accumuler les brutalités.» Et Barrès entrevoit à l’horizon les prodromes de la grève générale : « Il serait peu raisonnable d’essayer d’imaginer la qualité, l’espèce des premières brutalités qui inaugureront la Révolution. Toutefois, il semble bien que c’est un essai de grève générale qui occasionnera les premières violences significatives ».

Il ne serait que trop aisé de multiplier les textes de ce genre empruntés à la même époque.

Parmi les peintres, deux des plus grands, des plus puissants, des plus originaux, Camille Pissarro et Maximilien Luce, font ouvertement profession d’anarchisme.

Non seulement Pissarro offre à Jean Grave une série de dessins et d’aquarelles pour que le produit de leur vente soit affecté à La Révolte ; non seulement il compose pour elle deux lithographies, les Sans-Gîte et les Porteuses de bois mais encore il envoie à diverses reprises son obole pour payer les dettes du journal communiste anarchiste. (48)

Maximilien Luce donne une centaine de dessins au Père peinard et une vingtaine aux Temps nouveaux en avril 1894, il signe au Chambard un dessin intitulé La Vache à lait, représentant un paysan qui lie ses gerbes, tandis que des messieurs en chapeau haut-de-forme trayent sa vache et en savourent le lait ; le dessin porte cette légende : « O Patrie Comme ils t’aiment, ces patriotes bourgeois ». De son séjour à Mazas, où il est incarcéré aux heures de répression, Maximilien Luce rapporte un album de dessins, précédé d’un ancien article de Jules Vallès. (49)
Sans doute, faut-il constater que, si les Laurent Tailhade, si les Han Ryner et les Roinard, si les Pissarro et les Maximilien Luce demeurent jusqu’au bout fidèles à leurs convictions, il en est d’autres qui renoncent plus ou moins vite à l’idéal de liberté et de justice que, dans la période d’enthousiasme de 1890-94, ils avaient caressé. Maurice Barrès, à la faveur de l’affaire Dreyfus, a pu choir dans le nationalisme et noyer la distinction de son esprit dans la démagogie militariste et antisémite. Oublieux de son Eloge de Ravachol et de sa Critique des Mœurs, Paul Adam a pu, dix ans plus tard, se faire, lui aussi, l’apôtre du sabre, du chauvinisme et du colonialisme.

Renonçant aux Réflexions sur l’Anarchie, Retté a pu se vouer à la religion, se transformer en brancardier de Lourdes et, comme il l’a écrit, revenir Du Diable à Dieu. Délaissant les redoutables compagnonnages des Entretiens, M. Henri de Régnier, svelte et élégant, la moustache aristocratique, le monocle à l’oeil, a pu franchir le seuil de l’Institut.

Il n’importe. Toute cette littérature que nous venons de rappeler, tout ce mouvement esthétique et intellectuel que nous avons évoqué, attestent combien vaste fut l’expansion de l’idée libertaire, combien elle illumina de ses rayons toute une génération.
Et ce rayonnement, scandé par les sourds grondements de la dynamite, achève d’apeurer le gouvernement. Le voici qui, une fois de plus, recourt à l’éternel procédé des régimes aux abois :
les lois d’exception. Celles de décembre 1893 ne lui suffisent plus. Il décide d’en forger de nouvelles et, dès le lendemain de l’affaire Caserio, il en soumet le projet aux Chambres. Cette fois- ci il dit en toutes lettres, dans le titre même de la loi, qu’il s’agit de « réprimer les menées anarchistes ». Aux termes des nouvelles dispositions, là où sur des idées et des doctrines la loi de 1881 sur la presse instituait la compétence du jury, c’est désormais le Tribunal correctionnel qui statuera. C’est le Tribunal correctionnel encore qui, sur une dénonciation unique et intéressée, pourra non seulement condamner à l’emprisonnement, mais reléguer un citoyen à Cayenne, pour un discours, pour un article de journal moins encore, pour un chant, pour une conversation.

Enfin, comme les prévenus risquent, en se défendant, d’exposer leurs doctrines et que, par suite, le compte rendu des débats peut ainsi servir indirectement de propagande, la loi stipule que « les Cours et les Tribunaux pourront interdire, en tout ou partie, la reproduction des débats ».

C’est le président de la République, Casimir-Périer c’est le président du Conseil, Charles Dupuy c’est le garde des Sceaux, Eugène Guérin, qui portent devant l’Histoire la responsabilité d’avoir proposé et fait adopter par les Chambres ces lois scélérates. (50)

Il est juste de reconnaître que contre elles se sont énergiquement dressés les groupes de gauche de la Chambre.
Les socialistes comprennent le parti que, plus tard, les gouvernements ne manqueront pas de tirer d’une loi semblable qui permettra tous les abus, toutes les procédures d’arbitraire et, tour à tour, Jaurès, Jules Guesde, Edouard Vaillant, René Viviani, Millerand, Marcel Sembat, etc. en combattent avec force les diverses dispositions.

Les radicaux, Henri Brisson, Pourquery de Boisserin, de la Porte, etc.; dénoncent le projet. « Je vous supplie, non pas seulement pour l’honneur, mais pour la sécurité de la République, de ne pas le voter » s’écrie René Goblet. Et une déclaration contre l’ensemble de la loi est portée à la tribune au nom d’une centaine de radicaux, parmi lesquels Gaston Doumergue, Paul Doumer, Camille Pelletan, Lockroy, Mesureur, Delbet, Gerville-Réache, Naquet, Hubbard, Gustave Rivet, général Rin, Guieysse, Dujardin-Beaumetz, Compayré, etc.

Rien n’y fait. Par 269 voix contre 163, le texte de la loi est voté à la Chambre en sa séance du 26 juillet.

Le Sénat t’adopte à son tour sans discussion et le projet scélérat devient la loi scélérate promulguée à l’Officiel le 28 juillet 1894.

Or, en même temps que les Chambres élaborent cette législation d’exception et d’affolement, le Parquet met debout un procès qu’il veut gigantesque.

(A suivre) Anna-Léo Zévaès.

Partie précédente : Le Mouvement Anarchiste de 1870 à nos jours (5 bis) par Anne-Léo Zévaès

 

(39) Ernest RAYNAUD, La Mêlée symboliste (Paris, éditions de la Renaissance
du Livre, 1920), tome II, pp. 7 et 52
(40) L’Emitage, numéro de juillet 1803. Parmi les écrivains qui se prononcent pour la conception libertaire Paul Adam, Maurice Beaubourg, Jean Carrère, Henri Degron, Louis Dumur, Ferdinand Hérold, Camille Mauclair, Lucien Muhfeld, Roland de Mares, Pierre Quillard, Daniel de Venancourt, etc.
(41) Parmi les adhérents du groupe Léon Rémy, qui a traduit en français deux ou trois volumes de Marx, le Dr Pierrot, devenu l’un des collaborateurs des Temps nouveaux, et aussi Albert Métin. Ce dernier, prouvant que l’anarchie peut mener à tout, à condition que l’on en sache sortir à temps, devint, quelque quinze ans plus tard, députe du Doubs et, peu après, ministre.
(42) L’Art et la Vie recommandait et mettait en vente dans ses bureaux Les réflexions sur l’anarchie tirées en brochure de propagande à dix centimes.
(43) Pour cet article intitulé Le joujou patriotisme, et paru dans le numéro d’avril 1891, Rémy de Gourmont fut révoqué de ses fonctions d’attaché à la Bibliothèque nationale.
(44) Parmi les revues littéraires de jeunes faisant une assez large place aux tendances libertaires, on peut citer encore La Revue blanche, dirigée par les frères Natanson, et L’Enclos, dirigé par F. Vincent et H. Samon.
(45) Un peu plus tard, Zo d’Axa (de son vrai nom Gallot) prit part à l’affaire Dreyfus il publia alors un hebdomadaire satirique La Feuille. Puis il disparut du mouvement et voyagea beaucoup. Il se proposait, lorsque la mort vint le surprendre, le 1er septembre 1930, d’acquérir une roulotte automobile, pour parcourir la France en « vagabond » qu’il était demeuré.
G. Clemenceau l’a silhouetté comme suit dans un article de La Justice :
« En marche vers un grand soleil blanc, couronné de rayons d’or, à travers des nuages noirs, un étrange vagabond surgit, fixant l’astre d’une candide audace, éclairant la nuit du flamboiement barbu d’un menton provocateur. C’est Zo d’Axa, l’anarchiste qui s’en va de Mazas à Jérusalem, appuyé sur le lourd bâton de l’ancêtre, pour revenir au Boulevard en passant par Sainte-Pélagie, et cingler chemin faisant de sanglante ironie tout ce qui est institué sur la terre pour nous plier au respect, et nous contraindre à l’obéissance. Encore un mousquetaire celui-là, un mousquetaire rouge, un mousquetaire de l’anarchie ».
(46) Rachilde, la bonne Rachilde elle-même, sacrifia en son temps au culte de Ravachol :

« Ma sympathie de personne raisonnable, a-t-elle écrit depuis, allait à Ravachol parce que cet anarchiste-là était un saint à rebours. Il donnait le montant de ses vols audacieux à ses frères, ne gardait rien pour lui et accomplissait le seul crime qui, j’ignore pourquoi, n’est jamais pardonné sous le prétexte de sacrilège il allait déterrer les morts pour leur enlever leurs bijoux et les vendre au profit des pauvres. Je trouve cela d’un courage étonnant et d’une logique encore plus parfaite, car on ne me persuadera jamais de la nécessité qu’il y a de porter ses bijoux jusque sous la terre alors qu’il existe toujours des femmes et des enfants qui crèvent la faim dessus et, enthousiasmée, j’ai signé, ma foi, un article dont je ne me rappelle plus le titre Ravachilde. (Rachilde, Portraits d’Hommes, Paris, éditions de Mercure de France, p. 144.)
(47) Han Ryner a publié un Petit Manuel individualiste.
(48) Voir Pissarro, par Adolphe Tabarant (Rieder et Cie, éditeurs, Paris 924).
(49) « Dix dessins lithographiques. La vie quotidienne de la prison. Ici, l’incarcéré, en chemise, assis sur son lit défait, parait complètement déprimé ; là, il écrit, à la douteuse lueur qui tombe du soupirail hachuré de barreaux ; là, encore, il songe, debout, adossé au mur, mains aux poches. il s’accroche à la grille ouvrant sur les couloirs. Voici le geôlier rôdant, l’œil au judas, faisant peser sur ses prisonniers une surveillance d’autant plus énervante qu’elle est perpétuelle et que celui qui en est l’objet la soupçonne sans en être averti…Quelle puissance de protestation en tout cela » (TABARANT, Maximilien Luce ; Crès et Cie, édit. Paris, 1928.)
(50) Les autres membres du Cabinet sont général Mercier, Felix Faure, Raymond Foiacaré, Barthou, Georges Leygues, Hanotaux, etc.
Il faut aussi rappeler les noms des deux parlementaires qui furent les rapporteurs de la loi : Maurice Lasserre, à la Chambre ; Trarieux, au Sénat.

 

La Nouvelle revue septembre 1932