V Bis L’ATTENTAT de L’HOTEL TERMINUS. BOMBE AU RESTAURANT FOYOT. CASERIO ASSASSINE LE PRESIDENT SADI CARNOT.

Émile Henry

A la bombe lancée au Palais-Bourbon succède celle qui, le 12 février 1894, est jetée au café de l’hôtel Terminus près la gare Saint-Lazare. Il est neuf heures du soir. Autour de tziganes, de nombreux consommateurs sont groupés. Foule quelconque, indifférente et paisible gens du quartier, commerçants, petits bourgeois, demi-mondaines, qui, inattentifs aux événements du dehors, sirotent aux flons-flons de l’orchestre un mazagran banal. Soudainement, un bruit assourdissant. Une explosion. Un mort, dix-sept blessés.
Quel est l’auteur de l’attentat ?
Arrêté immédiatement, non sans une lutte acharnée avec l’agent Poisson qui s’efforce de lui barrer la route, il refuse d’abord d’indiquer son domicile « Que je sois de Marseille ou de Pékin, que vous importe ? » dit-il en souriant au commissaire qui l’interroge. Et l’ignorance clans laquelle, durant vingt-quatre heures, il tient la police, permet à ses amis de se rendre dans le petit logement qu’il occupe rue des Envierges, à Belleville, et de le déménager clandestinement. Le second jour de son incarcération, il ne fait plus mystère de son identité et il retrace, sans difficulté ni réticence, les conditions dans lesquelles il a résolu et exécuté son attentat.

Il se nomme Emile Henry. Il a 21 ans. Il est le fils d’un combattant de la Commune, qui, au lendemain de la Semaine Sanglante, traqué par la police versaillaise et condamné à mort par contumace, se réfugia en Espagne et rentra en France avec l’amnistie. Lui-même est né sur la terre d’exil. Il est le frère de l’agitateur anarchiste Fortuné Henry, orateur de réunions publiques, non dépourvu d’une certaine éloquence. Il a suivi les cours de l’Ecole Jean-Baptiste Say, a subi avec succès à seize ans et demi les épreuves du baccalauréat ès-sciences, a pris part, un an après, au concours pour l’Ecole Polytechnique à laquelle il a été admissible. 11 n’a pas persisté dans ses études et a été successivement employé dans un magasin que possède à Paris une maison de tissus de Roubaix, puis chez un ornemaniste de la rue de Rocroi.
Des 1891, il est pleinement acquis aux conceptions anarchistes mais il se tient à l’écart du mouvement, solitaire, réservé, studieux, ce qui fait que la police qui, à l’aide de ses indicateurs dans les milieux libertaires, repère de son mieux les compagnons les plus ardents et les plus militants, ignore totalement son existence.
Cependant, sa foi, pour être concentrée, n’en est que plus agissante et, dans sa haine réfléchie de tout ce qui est abus ou injustice, il n’a plus d’autre ambition que de frapper au cœur une société maudite.

Plus peut-être que les précédentes, la bombe de Terminus, dirigée contre une foule réputée inoffensive, cause la stupéfaction et l’épouvante et peu après, encore qu’il fasse profession de hardiesse d’esprit, mais comme s’il voulait se faire pardonner par sa clientèle bourgeoise certaines formules libertaires, Octave Mirbeau tient à ajouter sa flétrissure à toutes celles qui, dans la presse réactionnaire, ont accablé l’anarchiste de Terminus. Il va presque jusqu’à insinuer qu’ Henry pourrait bien être de la police « Un ennemi mortel de l’anarchie, écrit-il, n’eût pas mieux agi. L’ineptie de cet acte est telle que beaucoup de gens soupçonnèrent en lui une ingérence policière. Emile Henry affirme qu’il est anarchiste. C’est possible. Mais l’anarchie a bon dos. C’est une mode aujourd’hui de se réclamer d’elle, chaque parti a ses criminels et ses fous ». (34)

Octave Mirbeau raisonne en la circonstance comme un avocat général, et le sens du geste d’Emile Henry lui échappe totalement.
Ce geste est, en effet, bien différent de celui d’un Vaillant dont la signification était claire.

Vaillant voulait atteindre les parlementaires insoucieux de la misère du peuple. D’autre part, avant d’aboutir aux conclusions de l’anarchisme, il avait, pendant plusieurs années, appartenu à des groupements socialistes. Il y avait acquis la notion de la conquête des pouvoirs publics devenu anarchiste, mais plus ou moins influencé par le souvenir de la tactique socialiste, c’est contre les pouvoirs publics que se tourne sa colère, c’est eux qu’il veut, sinon conquérir, tout au moins atteindre. De là, sa bombe projetée en plein Parlement.

Au contraire, Henry est anarchiste, exclusivement anarchiste: les notions de l’Etat, du Parlement, des pouvoirs publics, lui sont totalement inconnues. Préoccupé par dessus tout de l’autonomie individuelle, envisageant surtout dans la réalisation de l’anarchie, la floraison et l’épanouissement des aspirations individualistes, il professe le mépris de la foule, de la foule moutonnière qui, même quand elle n’est pas bourgeoise, se résigne à la domination bourgeoise, se complaît dans sa médiocrité et ne tente aucun effort pour s’en évader. C’est ce qu’il expliquera, au reste, dans sa déclaration au jury « Devons-nous nous attaquer seulement aux députés, aux magistrats et aux policiers? Je ne le pense pas; ils ne sont que des instruments. Les bons bourgeois qui, sans être revêtus d’aucune fonction, touchent cependant leurs coupons et vivent oisifs des bénéfices produit par les ouvriers, doivent avoir leur part de représailles. Et non seulement eux, mais encore tous ceux qui sont satisfaits de l’ordre actuel, qui applaudissent aux ordres du gouvernement, ces employés à 300 et à 500 francs par mois qui haïssent le peuple encore plus que les grands bourgeois, cette masse bête et prétentieuse qui se range toujours du côté du plus fort, clientèle ordinaire du Terminus et autres grands cafés. Voilà pourquoi j’ai frappé dans le tas sans choisir mes victimes ».
Non seulement, au cours de l’instruction, il revendique hautement la responsabilité de la bombe de Terminus, mais il se dénonce encore comme l’auteur de celle de la rue des Bons-Enfants- La police ne veut point le croire, elle a soupçonné, inquiété et arrêté tant et tant de gens comme auteurs présumés de l’explosion du commissariat, qu’il lui est pénible d’avouer ses bévues prolongées, et Emile Henry en est réduit, pour la confondre, à accumuler les preuves de sa culpabilité.

En Cour d’assises, où il comparaît les 28 et 29 avril, sitôt terminé le réquisitoire de l’avocat général Bulot, Henry est debout, et d’une voix nette, claire, retentissante, dans une forme d’une correction littéraire parfaite, il fait une déclaration qui, par sa hardiesse et sa sincérité, frappe de stupeur magistrats et jurés:
Vous connaissez, commence-t-il, les faits dont je suis accusé l’explosion de la rue des Bons-Enfants qui a tué cinq personnes et déterminé la mort d’une sixième, l’explosion du café Terminus qui a tué une personne, déterminé la mort d’une seconde et blessé un certain nombre d’autres, enfin six coups de revolver tirés par moi sur ceux qui me poursuivaient après ce dernier attentat.

Les débats vous ont montré que je me reconnais l’auteur responsable de ces actes.

Ce n’est donc pas une défense que je veux vous présenter. Je ne cherche en aucune façon à me dérober aux représailles de la société que j’ai attaquée.

D’ailleurs, je ne relève que d’un seul tribunal, de moi-même et le verdict de tout autre m’est indifférent.

Je veux simplement vous donner l’explication de mes actes, et vous dire comment j’ai été amené à les accomplir.

Je suis anarchiste depuis peu de temps. Ce n’est guère que vers le milieu de l’année 1891 que je me suis lancé dans le mouvement révolutionnaire. Auparavant, j’avais vécu dans des milieux entièrement imbus de la morale actuelle. J’avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d’autorité et de propriété.
Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c’est que la vie avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l’indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité. C’est ce qui m’arriva, comme il arrive à tous. On m’avait dit que cette vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l’expérience me montra que seuls les cyniques et les rampants peuvent se faire bonne place au banquet.

On m’avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l’égalité, et je ne constatai autour de moi que mensonges et fourberies.

Chaque jour m’enlevait une illusion !

Partout où j’allais, j’étais témoin des mêmes douleurs chez les uns, des mêmes jouissances chez les autres.

Je ne tardai pas à comprendre que les grands mots qu’on m’avait appris à vénérer, honneur, dévouement, devoir, n’étaient qu’un masque voilant les plus honteuses turpitudes.

Il continue en ces termes :

Dans la lutte, j’ai porté une haine profonde, tous les jours ravivée par le spectacle répugnant de cette société où tout est bas, tout est louche, tout est malpropre, où tout entrave l’expansion des passions humaines, les tendances généreuses du cœur, le libre vol de la pensée.
J’ai pourtant voulu, autant que je le pouvais, frapper fort et justement.
Dans cette guerre sans pitié que nous avons déclarée à la bourgeoisie, nous ne demandons aucune pitié.

Nous donnons la mort et savons la subir. C’est pourquoi j’attends votre verdict avec indifférence.

Je sais que ma tête ne sera pas la dernière que vous couperez car les meurt-de-faim commencent à connaître le chemin qui conduit au « Terminus et au « Restaurant Foyot ». Vous ajouterez d’autres
noms à la liste sanglante de nos morts.

Pendus à Chicago, décapités en Allemagne, garrottés à Xérès, fusillés à Barcelone, guillotinés à Montbrison et à Paris, nos morts sont nombreux mais vous n’avez pas pu détruire l’anarchie. Ses racines sont profondes elle est née au sein d’une société pourrie qui s’affaisse elle est une réaction violente contre l’ordre établi elle représente les aspirations d’égalité et de liberté qui viennent battre en brèche l’autoritarisme actuel.
Elle est partout. C’est ce qui la rend indomptable, et elle finira par vous vaincre et par vous tuer.

Voilà, Messieurs les jurés, ce que j’avais à vous dire.

Vos lois imposant à tout accusé un défenseur, vous allez maintenant entendre mon avocat.

Mais ce qu’il pourra vous dire n’infirme en rien ce que j’ai dit. Mes déclarations sont l’expression exacte de ma pensée. Je m’y tiens intégralement.

Au bout d’une heure de délibération, le jury rend son verdict affirmatif sur toutes les questions, aussi bien en ce qui concerne l’explosion du Terminus que l’attentat de la rue des Bons-Enfants il est muet sur les circonstances atténuantes.
Qu’avez-vous à dire sur l’application de la peine ? demande le président à Emile Henry.

Rien j’accepte le verdict, quel qu’il soit.

La Cour prononce contre Emile Henry la peine capitale.
Vous avez trois jours francs pour vous pourvoir en cassation, ajoute le président.

D’un geste rapide et dédaigneux, Emile Henry indique qu’il renonce à ce suprême recours, et, toujours calme, se redressant, il lance avant de sortir ce dernier appel aux compagnons, après avoir sondé longuement les profondeurs de la salle d’audience :
Courage, Camarades Et vive l’anarchie

Il refuse de signer et son pourvoi en cassation et son recours en grâce. Son exécution a lieu trois semaines plus tard, le 21 mai 1894, par un vent sec et dur qui glace, sous un ciel ardoisé, moutonnant, d’une transparence blême. Les mesures des grands jours sont prises par la police aux abords de la guillotine cinq cents gardiens de la paix, quatre cents gardes à pied, cent soixante gardes montés, sont disposés place de la Roquette toutes les rues avoisinantes sont barrées.

G. Clemenceau, qui a assisté à la lugubre opération, en a retracé, le lendemain, une description saisissante dans un article de La justice, dont il convient de reproduire quelques fragments :
Trois hommes, en redingote avec chapeau haute forme, dirigent trois ouvriers en costume de travail bourgeron, pantalon de toile bleue. Les trois bourgeois sont le bourreau et ses deux aides l’un d’eux est son gendre, me dit-on. L’un des valets du bourreau est son fils. On a soupe en famille, et puis l’on est parti bravement pour le travail.

Peu à peu, les pièces étalées sur le sol prennent une signification.
Deux traverses, encastrées en croix, reposent sur les dalles. Elles sont dûment calées, et M. Deibler, avec son niveau d’eau, vient s’assurer qu’on fait à sa machine une base bien horizontale. On me fait remarquer qu’on n’enfonce pas un clou. Rien que des vis. Pas un coup de marteau. C’est beau, le progrès. Les montants se dressent, couronnés d’une traverse que surmonte une poulie. On monte le couteau, qu’on fait glisser dans sa rainure on installe la bascule qu’on fait jouer. M. Deibler en personne place le baquet pour la tête et l’enveloppe d’une sorte de petit paravent de bois qui arrêtera l’éclaboussure du sang. Le panier pour le corps gît tout à côté de la bascule, près du fourgon à destination d’Ivry.
Il fait jour, maintenant, ou à peu près. On vient d’éteindre les becs de gaz. Je regarde la prison, et, stupéfait, je lis au-dessus de la porte « Liberté, Egalité, Fraternité ». Comment a-t-on oublié d’ajouter « Ou la mort » ? ?

Tout est prêt. La machine attend. Elle est misérable à voir, avec son triste Deibler. L’aspect d’une de ces machines agricoles qu’on voit dans les concours.

Tandis que je songe ainsi, l’équipe ne reste point inactive. Les ouvriers sont montés dans le fourgon pour quitter leur costume de travail. Ils reparaissent, tout de noir vêtus, coiffés de chapeaux haut de forme.
M. Deibler, faisant d’un coup d’œil sa dernière inspection, aperçoit un balai posé en travers d’une échelle couchée le long du trottoir. Il traverse la place et remet le balai délinquant dans l’alignement. Cet homme, évidemment, aime la belle ordonnance des choses.

Le soleil est levé. Le bourreau, suivi de ses hommes, franchit le seuil de la prison. Maintenant, c’est le réveil et l’horrible préparation. Il fait grand jour. La haute maison d’en face a ses balcons noirs de spectateurs.
Sur le toit, des groupes d’hommes et de femmes avec des lorgnettes. Les conversations vont leur train.

Je songe au condamné qu’on tenaille moralement de l’autre côté du mur. L’instant fatal approche l’anxiété croît. Un silence de mort. Des pierrots se poursuivent, piaillant, bataillant sur le pavé. Dans le silence de l’attente, c’est un événement. Un cheval hennit. Les gendarmes, alignés devant la machine, ont mis sabre au clair.

On entend le bruit des barres de fer qui tombent. La grande porte s’ouvre, et, derrière l’aumônier courant à la bascule, Emile Henry paraît, conduit, poussé par l’équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec sa face affreusement pâle semée de poils rouges rares et tourmentés. Malgré tout, l’expression est encore implacable. L’homme ligoté s’avance d’un pas rapide, malgré les entraves.
Il jette un regard circulaire, et, d’une voix rauque, mais forte, lance convulsivement ces mots « Courage, camarades, Vive l’anarchie ». Et, se hâtant toujours, il ajoute à mi-voix « Ah ça, on ne peut donc pas marcher ? ». Puis, arrivé à la bascule, un dernier cri « Vive l’anarchie 1 ».
Un aide a brusquement enlevé la veste noire jetée sur les épaules.
J’aperçois la chemise blanche, qui laisse le cou nu, les mains liées derrière le dos. Le corps, sans résistance, est poussé sur la bascule qui glisse.
Un bruit sourd, comme d’une masse qui écrase et broie. C’est fait.
Un mouvement de la bascule fait sauter le corps dans le panier.
M. Deibler y joint la tête et projette, avec elle, la sciure sanglante du baquet. Le panier est déjà dans le fourgon qui part au grand trot, suivi de la gendarmerie et de la voiture du bourreau. La machine maintenant luit, grasse de sang qui dégoutte.

J’emporte de cette boucherie une telle impression de dégoût et d’horreur, moi qui ai vécu six ans dans les hôpitaux, qu’aucun d’eux (les partisans de la peine capitale) ne pourrait, me semble-t-il, résister à cette épouvantable leçon de choses. Ce n’est rien de lire dans les journaux « Henry a été guillotiné ce matin ». Il faut avoir vu la scène de froide sauvagerie pour que, de la révolte du barbare inconscient, jaillisse un peu d’humaine pitié. Que les partisans de la peine de mort aillent, s’ils l’osent, renifler le sang de La Roquette nous causerons après. (35)
Maurice Barrès, qui a également été témoin de l’exécution, traduit, dans les termes suivants, les impressions plus particulièrement psychologiques qu’il a ressenties et les leçons qu’il tire de l’effroyable spectacle :

Mon regard, désormais, ne devait plus quitter ce visage où je pensais surprendre les mouvements suprêmes de son âme qui m’absorbait tout entier. Autour du souvenir très précis que j’ai gardé, il ne me reste du décor composé par la place, les troupes, le public et la guillotine, rien que l’impression d’un nuage incertain et bas, où il apportait la beauté tragique de sa révolte et de sa poitrine blanche largement découverte.
Cependant, Emile Henry concentrait tous ses efforts pour projeter hors de lui et imposer à tous l’image ennoblie qu’il se faisait de lui-même quand il commettait ses attentats. Il s’était promis de mourir en héros d’une idée.

Nul doute qu’il eût préparé son cri. Il le jeta sans grande force, mais avec fureur et dans une agitation qui pourtant ne manquait point d’autorité « Courage, Camarades, Vive l’anarchie ». Courage, camarades! était-ce un dernier espoir, un appel ? Voulait-il seulement confesser sa foi, l’affirmer en termes sanglants? Il répéta « Vive l’anarchie ».
Ce trajet ne dura pas une minute mais, à toutes les époques et dans toutes les civilisations, celui qui s’entête en face de la mort a forcé les admirations. Vive l’anarchie était sur bien des lèvres. Le sang et l’énergie vont susciter au plus profond de l’être d’étranges émulations.
Cette hideuse mécanique-bibelot, ces éponges, ce seau malpropre, ces valets déshonorés, n’épouvantent que les poltrons, ne laissent froides que les brutes, mais écœurent le penseur et jettent hors de soi l’exalté.
Quand la voiture, qui m’éloignait de ces scènes honteuses, fut rejointe par le fourgon du cadavre, fuyant ventre à terre vers Ivry, je vis la foule saluer celui qu’elle eût voulu écharper sur le trottoir du Terminus. La matinée du 21 a servi la révolte et desservi la société. La lutte contre des idées se mène par des moyens psychiques, non avec les accessoires de M. Deibler. Dans une crise où il faudrait de hautes intelligences et des hommes de cœur, le politicien et le bourreau n’apportent que des expédients. (36)

Maurice Barrès a sur ce point raison les exécutions capitales ne sont point une solution aux problèmes sociaux et le couperet de Deibler n’arrête point les tragiques représailles populaires.
Le 19 février 1894, le commissaire de police du quartier de la Sorbonne, Belouino, escorté de ses agents, convoqué par une lettre signée Robery, dans laquelle celui-ci annonçait son suicide, se présente à l’hôtel situé au numéro 69 de la rue Saint-Jacques.
Il force la porte, laquelle, en s’ouvrant, provoque la chute d’un explosif. Quatre personnes sont mortellement blessées.
Même attentat mais sans conséquences graves dans un immeuble du faubourg Saint-Martin.

Le 15 mars, à deux heures trente-cinq de l’après-midi, un compagnon anarchiste d’origine belge, Pauwels, est lui-même victime, à l’église de la Madeleine, de l’engin qu’il transporte.

Le 4 avril, au restaurant Foyot, rue de Tournon, explosion qui blesse Laurent Tailhade. A peine le

Le restaurant Foyot, après l’explosion.

poète vient-il de s’installer qu’est déposée, sur le rebord de la fenêtre près de laquelle il a pris place, la bombe qui faillit lui coûter la vie. Lorsqu’il se rend compte de l’explosion, Laurent Tailhade se lève pour protéger la personne qui l’accompagnait et lui faisait vis-à-vis, ce qui explique que celle-ci en est quitte pour quelques égratignures, tandis que lui-même est horriblement mutilé à la face. De le savoir couché sur un lit de l’hôpital de La Charité pour plusieurs semaines, tous les folliculaires exultent à l’envie et rivalisent à qui fera le plus d’esprit sur « le beau geste » et ses conséquences. (37)

Le Voltaire s’étant distingué dans ce concert de vilenies, Laurent Tailhade lui adresse, dès qu’il est hors de danger, la lettre suivante :

Au Directeur du Voltaire.

Monsieur,

Laurent Tailhade

On me communique aujourd’hui quelques vers publiés à mon sujet dans Le Voltaire du 7 avril. Je ne voudrais certes pas enlever à M. Rollin une parcelle de la joie intense qu’il éprouve à se régaler d’une victime qu’il pense délicieusement choisie par le hasard. ( 38 )

Mais il m’a semblé piquant de voir s’associer à l’allégresse que procure aux feuilles bourgeoises le nom de l’homme atteint, un journal qui continue gravement à se placer sous l’égide du grand apôtre de la tolérance au XVIIIe siècle.

Mes blessures d’hier ne peuvent modifier ou détruire des convictions qui continuent à planer, immuables, dans les régions sereines de 1a pensée et de la science.

Et je ne regretterai pas un instant ni mes rudes souffrances ni les bizarres ironies de la destinée si mon sang répandu peut, comme une rosée féconde, hâter seulement d’une heure la germination de l’idée nouvelle.

LAURENT TAILHADE.

hôpital de la Charité, juillet 1894.

Le 24 juin 1894, attentat contre le président de la République Sadi Carnot. Celui-ci, venu à Lyon pour inaugurer une exposition coloniale, se rendait, vers neuf heures du soir à une représentation
de gala au Grand-Théâtre lorsque, place de la Bourse, dans son landau, il est frappé en pleine poitrine d’un coup de poignard.
Il s’écrie « Je suis blessé ». Il expire trois heures plus tard.
L’auteur de l’attentat est un anarchiste italien de 20 ans, Caserio (Santo-Geronimo). Arrêté aussitôt, Caserio explique que, s’il a tué le président de la République, c’est parce que celui-ci avait été implacable et avait refusé la grâce de Vaillant. C’est la raison qu’il donnera à nouveau devant le jury, et il est certain qu’il ne faut pas chercher à son acte un autre mobile.

La mort de Carnot fut le prétexte, à Lyon, de scènes d’une sauvagerie immonde évoquant les Vêpres siciliennes. Pendant deux et trois jours, une foule ivre et inconsciente, obéissant aux excitations réactionnaires et aux impulsions du nationalisme le plus bas à laquelle, bien entendu, se mêlent tous les apaches de la cité – donne l’assaut, dans les quartiers ouvriers et particulièrement à la Guillotière, à tout ce qui paraît anarchiste ou italien, envahit les maisons des suspects, pille, détruit, incendie.
Le jour où s’ouvre la session des Assises du Rhône, par laquelle sera jugée Caserio, le président, le conseiller à la Cour, Breuillac, soucieux de témoigner de son zèle gouvernemental, adresse au jury l’allocution suivante, tout à fait déplacée dans la bouche d’un magistrat qui doit avoir, au moins en apparence, quelque souci d’impartialité dans la direction des débats :
Votre passage dans cette salle d’audience, messieurs les jurés, marquera malheureusement dans les annales judiciaires. Depuis Henri IV, aucun chef d’État n’avait péri sous le poignard d’un assassin, et, triste remarque, en 1894 comme en 1610, c’est un des meilleurs d’entre les fils de notre patrie qui a été frappé.

Pendant les deux semaines que nous allons passer ensemble, administrant la justice aux accusés de toute catégorie, vous pourrez compter sur moi. J’apporterai dans la direction des débats tout ce que j’ai d’intelligence et d’énergie. Ne craignez à aucun moment de provoquer des renseignements et de demander des lumières.

J’espère que, de votre côté, vous voudrez bien me seconder dans ma mission. On prétend que c’est le caractère qui manque le plus à nos générations. Vous démentirez ce jugement, et nous arriverons à la fin de cette session, portant la tête haute comme des gens qui ont fait leur devoir et pouvant répéter, avec plus de justice et de vérité qu’elle n’en avait dans la bouche de son auteur, cette phrase célèbre Les bons sont rassurés et les méchants tremblent.

Car, pendant qu’un nouveau président de la République, succédant à son prédécesseur mort au champ d’honneur, tient haut et ferme le drapeau de l’ordre, garantie de nos libertés, pendant que les Chambres, sur la proposition du gouvernement, restituent à la compétence du droit commun des délits dont vous n’étiez saisis que par un vrai privilège, ici, par le concours de douze citoyens probes et libres, sortis des entrailles de la nation, nous aurons puni le forfait d’hier et tenté, dans la mesure de nos forces, d’écarter le péril de demain.

Appel à la sévérité d’ailleurs bien superflu, étant donnée l’animosité du jury à l’égard des anarchistes.

Santo Caserio

Devant le jury de la Seine, Duval, Ravachol, Vaillant avaient trouvé des défenseurs dévoués. Dans tout le Barreau de Lyon, il ne se trouve pas un avocat qui accepte d’assister Caserio, et c’est alors le bâtonnier de l’Ordre, Me Dubreuil, qui, se commettant d’office lui-même, présente la défense de l’accusé. Il le fait, évidemment, en réprouvant vivement les théories anarchistes de Caserio, en condamnant son acte, en se bornant à réclamer les circonstances atténuantes tirées, selon lui, de l’hérédité de Caserio. Il convient d’ajouter que, quel qu’eût été l’avocat, quels qu’eussent été ses arguments et ses moyens de défense, le résultat eût été exactement le même. D’avance, Caserio était condamné à mort (audience du 3 août 1894).

Treize jours après le verdict, le 16 août, il est exécuté devant la prison Saint-Paul, tandis qu’une foule celle qui s’était déjà déchaînée dans les rues de Lyon les 25 et 26 juin hurle à la mort et applaudit le bourreau.

Pour remplacer Sadi Carnot, le Parlement, réuni en Congrès, à Versailles, élit Casimir-Périer qui, président du Conseil en fin 1893, s’est signalé par son hostilité systématique au socialisme, par son esprit de conservatisme et de lutte contre le mouvement ouvrier et qui, en cela, d’ailleurs, demeure fidèle aux hautaines traditions de sa famille puisqu’il est le petit-fils du ministre qui, sous Louis-Philippe, symbolisa la résistance et organisa la contre-révolution sur la France libérale de 1830.

(A suivre) Anna-Léo Zévaès.

Partie précédente : V LA. DYNAMITE PREND LA PAROLE

(34) Le Journal, 19 février 1834.
(35) La Justice, 23 mai 1894.
(36) Le Journal, 22 mai 1894.
(37) Allusion à la phrase prononcée quatre mois plus tôt par Laurent Tailhade et commentant l’acte de Vaillant « Qu’importe la mort de quelques humanités vagues si par elle s’affirme l’individu ! Qu’importent les victimes, si le geste est beau ! ».
(38) Voici un échantillon de l’esprit de M. Rollin (Louis) :
Pif, paf, bing, boum Qui donc étrenne ?
A qui taillade-t-on la peau ?
Au fumiste, à l’énergumène,
Qui, dans son âme tant humaine,
Trouvait jadis le geste beau.
La blessure guérira vite,
On raccommodera la peau.
Mais le peuple narquois invite
L’admirateur de la marmite
A dire si le geste est beau.

La Nouvelle revue juillet 1932