II DANS LA REGION LYONNAISE
LE « DROIT SOCIAL ». – LA Grève DE ROANNE. – LES ÉVÉNEMENTS DE MONTCEAU-LES-MINES. – LE PROCÈS DE KROPOTKINE ET DES ANARCHISTES LYONNAIS. –L’AFFAIRE CYVOCT. –NOUVEAUX « TROUBLES A MONTCEAU-LES-MINES ».

Troubles de Montceau les Mines 1882. Condamnés libérés le 14 juillet 1884.

Ce n’est pas à Paris, c’est à Lyon, c’est dans la région lyonnaise que se produisent les premières agitations anarchistes ayant quelque ampleur.
Cela tient un peu au caractère même, à la tradition de la cité lyonnaise, qui, ainsi que l’ont bien montré Michelet, Baudelaire et Elisée Reclus, a, entre toutes les villes de France, une physionomie spéciale.Elle est à la fois la ville de Fourvière et de la Croix- Rousse, la cité que dominent les deux collines la colline de la Vierge et la colline du Travail. Elle est la ville aux contrastes saisissants et puissants ici, le rêve et là l’industrialisme ici, les abandons du mysticisme et là les âpretés de la concurrence économique. Et la convergence de ces deux sentiments, de ces deux préoccupations, la convergence d’un élan vers l’idéal et des nécessités de la lutte sociale, conduit certains esprits, certaines natures méditatives et réfléchies à la conception d’un milieu social plus noble et plus élevé que le milieu actuel.

La situation industrielle même de la région lyonnaise favorise l’éclosion de l’idée libertaire. Depuis, à Lyon comme partout, le machinisme inévitable et brutal a accompli son oeuvre la vapeur et l’électricité ont remplacé l’effort manuel de l’individu tissage, filature, scierie, cordonnerie, tout est usine, usine immense et gigantesque, agglomérant dans ses murs de caserne des milliers de salariés. Mais, en 1878-80-82, cette évolution n’est pas encore accomplie. Les artisans sont encore nombreux dans les divers quartiers de Lyon et dans la banlieue lyonnaise canuts, tisserands, les tisserands célébrés par Pierre Dupont, vivant dans des caves ou dans des combles cordonniers maniant le tire-pied dans leur échoppe menuisiers rabotant sur leur établi. Or, le fait pour ces ouvriers de travailler seuls ou à peu près seuls leur permet de mieux réfléchir, de mieux penser, de se recroqueviller en quelque sorte et dans leur esprit, porté ainsi à la méditation et à l’étude, fleurissent les idées d’autonomie individuelle, les aspirations à la liberté.

Enfin, il subsiste encore à Lyon une manière de tradition historique anarchiste. Bakounine y vécut en 1870 et s’y livra à sa propagande. Il y prit même une part active aux événements de septembre, notamment à la journée du 28 septembre 1870 il fut, ce jour-là, arrêté par la police, puis libéré par la foule qui, à son tour, arrêta le préfet Challemel-Lacour et prit pour peu de temps, hélas possession de l’Hôtel de Ville.

Toutes ces conditions réunies favorisent à Lyon et dans tous les environs une sérieuse poussée anarchiste. Par surcroît, l’idée nouvelle y compte des militants intelligents et intrépides Bordat, Bernard, Sanlaville, Martin, etc. les deux premiers, excellents orateurs.

Un journal est fondé par leurs soins, qui a nom Le Droit Social et dont le premier numéro voit le jour le 12 février 1882. La police, l’administration s’acharnent contre le journal, saisissent ses exemplaires, poursuivent et emprisonnent ses rédacteurs et ses gérants. Rien ne décourage ni n’arrête les compagnons et, entre l’autorité et le journal, c’est une lutte prodigieuse, épique, qui va se prolonger durant deux années de persécutions et de répressions inouïes. Quand Le Droit Social est, après vingt-quatre numéros, obligé de disparaître sous les procès, c’est l’Etendard révolutionnaire qui prend sa place et qui vit du 30 juillet au 15 octobre 1882. Il succombe au troisième numéro et le voici remplacé par La Lutte qui, elle, atteindra vingt numéros (avri1-août 1883). Et puis voici successivement L’Emeute qui a sept numéros (décembre 83-janvier 1884), Le Défi qui n’en a que trois (février 1884) L’Hydre révolutionnaire qui en compte six (février-mars 1884) L’Alarme, qui va jusqu’à huit (avril-juin 1884); enfin Le Droit anarchique qui a deux numéros, les 8 et 22 juin 1884. A cette date, tous les militants capables de lancer un journal sont sous les verrous.

De Lyon, le mouvement rayonne sur tous les départements voisins. Dès 1881, des groupements agissants sont formés, notamment à Vienne, à Givors, à Villefranche-sur-Saône, à Saint-Etienne.

En mars 1882 se déroule, à Roanne, centre important de tissages mécaniques, une lutte ouvrière violente. A la grève d’une usine, les patrons répondent par le lock-out, autrement dit par la fermeture systématique et généralisée de toutes les fabriques. Un jeune ouvrier de dix-huit ans, Pierre Fournier, sous l’empire des souffrances endurées pendant l’absence de travail, veut se constituer le vengeur de ses frères de misère et de défaite et, le 21 mars, il tire un coup de révolver sur un usinier, Antoine Bréchard, l’un des fabricants qui avaient montré le plus d’hostilité aux grévistes. Il ne l’atteint pas et la balle va se perdre dans le tuyau de gouttière d’un immeuble voisin. Traduit devant la Cour d’assises de la Loire sous l’accusation de tentative d’assassinat, Fournier, qui n’a ni tué ni blessé, n’en est pas moins, malgré son tout jeune âge, condamné à huit ans de travaux forcés (20 juin 1882).

Trois mois plus tard éclate en Saône-et-Loire ce qu’on a appelé « les troubles de Montceau-les-Mines ». Il est difficile, à l’heure actuelle, de se faire une idée des conditions de travail qui, à cette époque, étaient imposées aux populations laborieuses de Blanzy, d’Epinac, de Montceau et des communes environnantes, courbées sous la domination de M. Chagot. Longues journées de travail, salaires insuffisants, défense de se grouper en syndicat, obligation de suivre les offices religieux, obligation pour les mineurs d’envoyer leurs enfants aux écoles congréganistes installées par la compagnie minière tel est alors le lot de ce prolétariat du sous-sol. La Compagnie a, sur tout son vaste domaine, édifié des chapelles et dressé des croix. Des ouvriers sont renvoyés de la mine parce qu’ils ont omis de « faire leurs raques ». Au procès qui suit les événements de Montceau, M.Chagot déclare hautement devant le Jury qu’il a des convictions religieuses et qu’il considérerait comme un outrage personnelle le fait d’un de ses ouvriers de se dire libre-penseur il ajoute qu’il n’admet pas les enterrements civils.

On comprend tout ce qu’un pareil régime de coercition peut engendrer d’irritations, de rancœurs et de haines elles demeurent refoulées au plus profond des cœurs, elles se contiennent. Puis il arrive un jour où tous les gémissements comprimés, tous les sanglots de rage étouffés, toutes les révoltes qui ont crié tout bas dans les poitrines, finissent par éclater et se traduisent par des démonstrations bruyantes et violentes de colère, par des explosions farouches de désespoir.

Bordat, Bernard, essaient de se faire entendre à Montceau; les numéros du Droit social et de L’Etendard révolutionnaire y pénètrent en dépit de la surveillance patronale. Brochures et journaux trouvent un terrain propice pour recueillir leurs appels à la révolte. Quelques mineurs de Blanzy et de Montceau se laissent gagner par les théories révolutionnaires. Des chambres syndicales, des groupes d’ouvriers se forment, qui ne pourraient pas affirmer publiquement leur existence et vivent alors d’une vie clandestine, se réunissant soit dans l’arrière-salle d’un cabaretier complice, soit pendant la nuit à l’ombre des grands bois. Toute une agitation sourde se prépare. Et c’est par une nuit d’été que les misérables vont clamer leur colère.

Ceci se déroule exactement dans la nuit du 5 au 6 août 1882, La journée a été brûlante le soleil a envoyé ses derniers adieux à l’horizon, les derniers feux du couchant se sont éteints. Et dans la campagne apaisée et tranquille, alors que tout semble dormir et que les seigneurs féodaux de la Compagnie digèrent, une colonne de quatre à cinq cents mineurs et ouvriers des divers corps de métier de Montceau et de Blanzy se constitue. Les « gueules noires s’ébranlent. Et les beaux vers de Verhaëren disent ce tressaillement :

Ceux qui ne peuvent plus avoir

D’espoir que dans leur désespoir

Sont descendus de leur silence.

Dites, quoi donc s’entend venir

Sur les chemins de l’avenir

De si tranquillement terrible ?

C’est l’heure où les hallucinés,

Les gueux et les déracinés

Dressent leur orgueil dans la vie.

Ils marchent. Et, comme, à Montceau, le clergé s’est fait l’auxiliaire de la Compagnie, comme, à une heure précisément où, sur tout le territoire de la République, la laïcité paraît s’épanouir, l’oppression religieuse continue à y régner et à imposer aux ouvriers du bassin les pratiques et les offices de la religion, il en résulte que c’est contre le clergé, contre les emblèmes, les insignes et les édifices du culte, que se déchaînent les premiers gestes de colère. Au Bois Duherme, important hameau de Montceau, une croix de mission est démolie.

Nouvelle démonstration dans la nuit du 11 au 12 août une seconde croix est détruite aux Alouettes, autre hameau de la même commune.

Dans la nuit du 12 au 13 août, le presbytère du Bois-Duherme est criblé de projectiles et la croix, qui avait été mise en pièces lors de la première manifestation et qui avait été aussitôt remplacée par la Compagnie minière, est à nouveau démolie. Sont également renversées une croix érigée au Bois-Roulot (hameau de Montceau) et la croix qui surmonte le pensionnat Saint-Joseph, à Blanzy.

Dans la nuit du 13 au 14, les ouvriers déruisent deux croix à Saint-Bérain-sous-Savignes, et une énorme statue en fonte située aux Oiseaux (hameau de Montceau), élevée sur un piédestal de trois mètres et dite Notre-Dame-des-Mines.

Dans la nuit du 14 au 15 août, attentat contre l’étude du notaire de Montceau.

Le 15 avril, à dix heures du soir, c’est la chapelle du Bois- Duherme qui est entièrement détruite par une explosion de dynamite.

Les manifestants tiennent la campagne, rançonnent çà et là des mercantis « Nous avons faim, nous avons soif A chacun selon ses besoins ».

Et ils chantent les strophes du Chant des Prolétaires et crient « Vive la Révolution ! ».

C’est une véritable Jacquerie qui s’étend de jour en jour et revêt un caractère anarchiste de plus en plus accentué. Manifestations évidemment un peu puériles que ces destructions de croix, que ces démolitions de quelques emblèmes religieux. Manifestations de grands enfants qui ont beaucoup souffert, qui ont mal digéré les exaltations à l’indépendance, les appels à la révolte ou à la révolution qu’ils ont lus ou entendus furtivement, et qui se grisent à cette heure de leurs propres gestes de colère. Mais tout de même manifestations significatives parce qu’elles attestent le profond mécontentement qui existe chez ces parias de la mine et parce qu’elles montrent en formation cette armée noire qui pousse et dont Zola a eu l’éblouissante vision, tandis que sa plume traçait les dernières lignes de Germinal « une armée noire, vengeresse, qui germe lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur et dont la germination va bientôt faire éclater la terre.».
Dès le lendemain de ces manifestations, la force armée arrive en masse au pays noir. Infanterie, cavalerie, gendarmerie sont mobilisées en toute hâte contre les insurgés. La région est littéralement mise en état de siège. Sur les places de Montceau et de Blanzy, au coin des rues, sur les routes qui y conduisent, ce ne sont que pelotons de soldats en tenue de campagne, ce ne sont que faisceaux d’armes luisant au soleil. La magistrature informe, la police perquisitionne, des centaines d’arrestations sont opérées. Finalement, deux mois plus tard, la Cour d’assises.

Les débats commencent le 18 octobre 1882. Les accusés sont au nombre de vingt-trois ce sont des manœuvres, des ouvriers mineurs, forgerons, charpentiers. Les scènes de révolte dont ils ont été les auteurs portent les qualifications juridiques de complot ayant pour but le pillage et la dévastation pillages en bandes violations de domiciles destructions de propriétés; menaces de mort.

L’acte d’accusation relève contre tous les divers faits que nous rappelions plus haut il précise ensuite la responsabilité particulière de chacun d’eux. Bonnot, par exemple, était président de la Chambre syndicale du Bois-Duherme. François Juillet était président du Groupe dit de Santa-Maria, lequel se réunissait clandestinement dans les bois ou dans les carrières. Tel autre répandait le journal lyonnais L’Etendard révolutionnaire. Tel autre encore est coupable d’avoir entonné le Chant des Prolétaires, dont voici le refrain :

En avant, prolétaires,

Combattons pour la Révolution 1

Les Chagot et les Schneider,

A la bouche de nos canons !

L’acte d’accusation conclut :

Ce mouvement se rattache d’une façon manifeste à un ensemble de tentatives révolutionnaires méditées et qui, selon toute vraisemblance, devait se produire à la fois sur divers points. Il se lie étroitement à ces assemblées mystérieuses, plusieurs fois surprises ou entrevues, de prétendues chambres syndicales, foyers de propagande collectiviste ou anarchiste Le soulèvement de Montceau, probablement prématuré au gré des meneurs, a été le résultat d’un concert depuis longtemps préparé et dont le but n’était autre que l’application des doctrines collectivistes ou socialistes révolutionnaires, la propagande par le fait, la destruction de la propriété bourgeoise et de la bourgeoisie elle-même.

L’ignorance du mouvement ouvrier est telle dans les sphères dirigeantes que, dans cet acte d’accusation comme dans le cours des débats, les magistrats ne cesseront de confondre collectivisme et anarchie. Jean-Baptiste Dumay, socialiste, membre du Parti ouvrier, alors fixé au Creusot, est constamment dénoncé comme l’un des chefs de l’anarchisme en Saône-et-Loire.

Mais que se passe-t-il donc au cours des débats ? Le Jury ne serait-il pas assez « sûr », au gré du ministère public ? Contiendrait-il dans son sein quelques démocrates, quelques républicains, à qui répugneraient les procédés des Chagot et qui auraient l’intention de rendre un verdict d’acquittement? Toujours est-il qu’au bout d’une semaine, à l’audience du 24 octobre, le procureur général demande le renvoi des débats à une autre cession, à cause, prétend-il, « de l’intimidation qui paraît avoir été exercée sur le Jury».

La Cour de Cassation, saisie de l’incident, rend, le 9 novembre, un arrêt renvoyant l’affaire devant la Cour d’assises du Puy- de-Dôme et, le 14 décembre 1882, les vingt-trois accusés comparaissent à Riom devant le Jury, assistés de Mes Georges Laguerre et Alexandre Millerand. Sur les 23 accusés, 14 sont acquittés ; l’un est condamné à cinq ans de réclusion les autres à des peines d’un et deux ans de prison. Un tel verdict est un échec manifeste pour le ministère public qui avait demandé une ample distribution de peines de travaux forcés.

Mais de poursuivre et de condamner les mineurs de Montceau, de maintenir plusieurs semaines durant toute la région suspecte en état de siège, ne suffit pas à la vindicte gouvernementale. En présence du mouvement révolutionnaire qui se produit alors dans maints centres ouvriers et qui parait irrésistible, le pouvoir considère que l’heure est venue de frapper de grands coups. Dans le Gard, le militant socialiste Eugène Fournière est poursuivi et condamné pour faits se rattachant aux grèves de Bessèges et de la Grand’Combe. Dans l’Allier, les collectivistes Jules Guesde, Paul Lafargue et Jean Dormoy sont déférés à la Cour d’assises et le jury bourbonnais procède à une abondante distribution de mois de prison.

A Lyon et dans la région lyonnaise, ce sont les anarchistes qui seront poursuivis en masse, comme coupables de se livrer, par le journal et par la parole, à une propagande incessante et ardente et aussi comme responsables des événements de Montceau-les-Mines qui ont porté l’épouvante dans la haute bourgeoisie.

C’est ce qu’on appelle Le Procès des Anarchistes de Lyon. Mais on y englobe des militants qui n’habitent ni Lyon ni le Rhône, et qui sont venus de Paris faire des conférences dans la région ou qui sont simplement en correspondance avec leurs coreligionnaires lyonnais. Le nombre des prévenus s’élève à 52, ilya parmi eux Pierre Kropotkine qui a été arrêté à Thonon, Emile Gautier (de Paris), Félix Tressaud (de Marseille) Genet, Pierre Martin, Sala et Zuyda (de Vienne) Bernard, Bordat, Sanlaville (de Lyon), Desgranges et O. Liégeon (de Villefranche-sur-Saône) Dupoizat (de Montceau-les-Mines) Botel et Régis Faure (de Saint-Etienne), etc.

Le Parquet s’est même demandé, un moment, si, à la liste des inculpés, il n’ajouterait pas Elisée Reclus, le savant géographe, qui ne fait point mystère de ses convictions, qui est l’un des collaborateurs assidus du Révolté et qui n’est point homme à se dérober aux responsabilités et aux persécutions, adresse aussitôt au juge d’instruction la lettre suivante :

Monsieur Rigot, juge d’instruction,

Palais de Justice,

Lyon.

Je lis dans le Lyon républicain du 23 décembre 1882 que, d’après « l’instruction », les deux chefs et organisateurs des « anarchistes-internationaux » sont Elisée Reclus et le prince Kropotkine et que, si je ne partage pas la prison de mon ami, c’est que la justice française ne peut aller me saisir au delà des frontières.
Vous savez pourtant qu’il eût été bien facile de m’arrêter, puisque je viens de passer plus de deux mois en France.
Vous n’ignorez pas non plus que je me suis rendu à Thonon pour 1’enterrement de Ananieff (9) le lendemain de l’arrestation de Kropotkine et que j’ai prononcé quelques paroles sur sa tombe. Les agents qui se trouvaient immédiatement derrière moi et qui se répétaient mon nom n’avaient qu’à m’inviter à les suivre.
Mais que je réside en France ou en Suisse, il importe peu.
Si vous désirez instruire mon procès, je m’empresserai de répondre à votre invitation. Indiquez-moi le lieu, le jour, l’heure. Au moment fixé, je frapperai à la porte de la prison désignée.

Elisée RECLUS.

Mais tel est le respect qu’inspirent la haute personnalité de Reclus, la noblesse de son caractère et le prestige scientifique dont il jouit dans le monde entier, que, quelque désir qu’il en ait, le Parquet recule et n’ose pas le comprendre dans les poursuites.
Les prévenus sont inculpés : « 1° D’avoir, depuis moins de trois ans, à Lyon ou sur toute autre partie du territoire français, été affiliés ou fait acte d’affiliation à une association internationale ayant pour but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la patrie, de la famille, de la religion, et d’avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique ; 2° D’avoir, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, accepté des fonctions de cette association ou d’avoir sciemment concouru à son développement soit en recevant ou en provoquant à son profit des souscriptions, soit en lui provoquant des adhésions collectives ou individuelles, soit enfin en propageant ses doctrines, ses statuts, ses circulaires, délits prévus par les articles 1 et suivants de la loi du 14 mars 1872 ».

Autrement dit c’est au nom de la fameuse loi Dufaure, dirigée contre la Première Internationale, que les anarchistes lyonnais sont poursuivis. Et cependant, en 1882-83, il y a plus de quatre ou cinq ans que se sont dispersées les dernières sections de l’Internationale et que celle-ci n’a même plus, ni en France ni à l’étranger, un semblant d’existence.

Le procès commence devant le Tribunal correctionnel de Lyon le 6 janvier 1883 et se prolonge jusqu’au 19 janvier. La plupart des prévenus se défendent eux-mêmes et exposent sans ambages avec chaleur, voire avec éloquence, les conceptions du communisme libertaire. C’est ainsi qu’Emile Gautier parle durant une heure et demie, Bordat plus de deux heures.

Au nom de 47 des prévenus (5 refusent de signer, déclarant qu’ils ne sont point anarchistes et que c’est par erreur qu’ils ont été englobés dans les poursuites), Tressaud donne lecture au tribunal de la déclaration collective suivante :

Ce qu’est l’anarchie, ce que sont les anarchistes, nous allons le dire. Les anarchistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un siècle où l’on prêche partout la liberté des opinions, ont cru de leur devoir de se recommander de la liberté illimitée.

Oui, messieurs, nous sommes, de par le monde, quelques milliers, quelques millions peut-être car nous n’avons d’autre mérite que de dire tout haut ce que la foule pense tout bas nous sommes quelques millions de travailleurs qui revendiquons la liberté absolue, rien que la liberté, toute la liberté.

Nous voulons la liberté, c’est-à-dire que nous réclamons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît et ne faire que ce qui lui plaît de satisfaire intégralement tous ses besoins, sans autres limites que les impossibilités naturelles et les besoins de ses voisins également respectables.

Nous voulons la liberté, et nous croyons son existence incompatible avec l’exercice d’un pouvoir quelconque, quelles que soient son origine et sa forme, qu’il soit élu ou imposé, monarchique ou républicain, qu’il s’inspire du droit divin ou du droit populaire, de la Sainte-Ampoule ou du suffrage universel.

C’est que l’histoire est là pour nous apprendre que tous les gouvernements se ressemblent et se valent. Les meilleurs sont les pires. Plus de cynisme chez les uns, plus d’hypocrisie chez les autres. Au fond, toujours les mêmes paroles, toujours la même intolérance. Il n’est pas jusqu’aux plus libéraux, en apparence, qui n’aient en réserve, sous la poussière des arsenaux législatifs, quelque bonne petite loi contre l’Internationale, à l’usage des oppositions gênantes.

Le mal, en d’autres termes, aux yeux des anarchistes, ne réside pas dans telle forme de gouvernement plutôt que dans telle autre. Il est dans l’idée gouvernementale elle-même, il est dans le principe d’autorité.
La substitution, en un mot, dans les rapports humains, du libre contrat, perpétuellement révisable et résoluble, à la tutelle administrative et légale, à la discipline imposée tel est notre idéal.

Les anarchistes se proposent donc d’apprendre au peuple à se passer du gouvernement comme il commence à apprendre à se passer de Dieu.

Il apprendra également à se passer des propriétaires. Le pire des tyrans, en effet, ce n’est pas celui qui vous embastille, c’est celui qui vous affame, ce n’est pas celui qui vous prend au collet, c’est celui qui vous prend au ventre.

Pas de liberté sans égalité Pas de liberté dans une société où le capital est monopolisé entre les mains d’une minorité qui va se réduisant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publique, payée cependant des deniers de tous.

Nous croyons, nous, que le capital, patrimoine commun de l’humanité, puisqu’il est le fruit de la collaboration des générations passées et des générations contemporaines, doit être à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu, que personne, en revanche, ne puisse en accaparer une part au détriment du reste.

Nous voulons, en un mot, l’Egalité l’égalité de fait comme corollaire ou plutôt comme condition primordiale de la liberté.

A chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins voilà ce que nous voulons sincèrement, énergiquement voilà ce qui sera, car il n’est point de prescription qui puisse prévaloir contre des revendications à la fois légitimes et nécessaires. Voilà pourquoi l’on veut nous vouer à toutes
les flétrissures.

Scélérats que nous sommes nous réclamons le pain pour tous, la science pour tous, le travail pour tous, pour tous aussi l’indépendance et la justice.

Emile Gautier, Bordat, Bernard, Pierre Kropotkine, sont condamnés à cinq ans de prison chacun et chacun à dix ans de surveillance de la haute police et dix ans d’interdiction de leurs droits civiques Pierre Martin, Liégeon, à quatre ans de prison les autres, à des peines variant entre trois ans et six mois. Cinq sont acquittés.

Les débats ont eu une répercussion considérable, et Elisée Reclus, qui en a suivi les audiences, traduit ainsi ses impressions dans une lettre adressée de Bourg à son frère Elie :

Le procès a eu un tel retentissement que les montagnards des environs de Thonon sont venus faire une démonstration devant la maison où avait demeuré Kropotkine et ont tiré des coups de fusil en son honneur.
A Lyon, toute trace de la première terreur a disparu. Les amis, qui avaient été laissés, tandis que les autres étaient pris, ont retrouvé leur élasticité et leur entrain.

Le procureur général avait promis l’extermination des anarchistes. Ils sont devenus légion.

Quelques mois se passent, et c’est maintenant l’affaire Cyvoct qui fait grand bruit à Lyon et qui a son dénouement devant la Cour d’assises du Rhône.

Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1882, une bombe éclate à Lyon, au café du Théâtre Bellecour, situé dans le sous-sol du théâtre, connu surtout sous le nom de « L’Assommoir» et fréquenté à peu près exclusivement par une clientèle de filles et de fêtards. La police prétend que l’auteur de l’explosion est Antoine Cyvoct.

Cyvoct est un jeune garçon de vingt-deux ans, ouvrier tisseur gérant du journal L’Etendard révolutionnaire, orateur habituel des réunions de propagande anarchiste, doué d’une vive intelligence.
En dépit de ses protestations réitérées, et bien que des témoins dignes de foi aient certifié que le jour de l’attentat Cyvoct se trouvait chez eux à Lausanne, il est poursuivi et traduit, le 11 décembre 1883, devant le Jury du Rhône.

Le président le présente ainsi au début de l’interrogatoire :
Vous avez 22 ans. Vos antécédents d’ouvrier sont excellents. vous viviez chez votre père et vous placiez vos économies à la Caisse d’épargne. Puis, en 1882, vous commencez par vous affilier au parti anarchiste. Lors du tirage au sort, vous prêchez l’abolition de l’armée et vous essayez d’organiser la grève des conscrits. Vous avez été condamné à deux ans, puis à cinq ans de prison, par défaut, pour des discours révolutionnaires, vous avez été encore condamné, cette année, à Bruxelles, à trois ans de prison, pour avoir pris un nom d’emprunt.

A l’audience comme au cours de l’instruction, Cyvoct se défend de toute participation à l’attentat de « L’Assommoir ». Il n’en est pas moins condamné à la peine capitale. (10)

Cependant, juste un an après les premiers événements de Montceau-les-Mines et de Blanzy, et tandis que se déroulent les divers procès de Lyon, de nouveaux « troubles » recommencent en Saône-et-Loire. Des réunions clandestines ont lieu, la nuit, dans les bois, suivies bientôt d’explosions de bombes, de déprédations de croix et de chapelles, de tentatives contre les habitations d’ingénieurs ou de surveillants de la Compagnie.
Ces attentats, qui se situent entre le 14 juillet et le 7 novembre 1883 sont au nombre d’une douzaine explosion chez l’ingénieur Chavalier sous-directeur des mines de Perrecy, explosion sous le portail de la maison de M. Grelin, maire de la commune de Sauvignes, destruction de la Croix du Magny explosion de dynamite à l’église du Magny, attentat contre la maison de M. Martin, contremaître à l’usine de la Valteuze, explosion de la maison de M. Bordier, garde au service de la Compagnie des Mines de Blanzy, etc.

Or, de l’instruction ouverte sur ces faits et des débats qui s’ensuivent, dix-huit mois plus tard, en mai 1885, à Chalon-sur-Saône, devant la Cour d’assises, il est résulté la preuve éclatante et indiscutée que ces divers attentats sont d’origine policière et n’ont eu d’autre but que de provoquer les arrestations et condamnations d’un certain nombre de mineurs que la Compagnie et la Préfecture redoutaient pour leur intelligence et leur propagande.
Entendons-nous bien. Les malheureux ouvriers qui, à bout de patience, ont commis ces attentats, ont agi avec la plus entière bonne foi, avec une abnégation et un désintéressement absolus, avec l’unique préoccupation de servir la cause de leur classe, se sacrifiant généreusement à elle. Mais celui qui les poussait, celui qui armait leurs bras, celui qui leur indiquait les explosions et les attentats à commettre, le sieur Brenin, en qui, hélas ils avaient confiance, n’était qu’un agent provocateur entre les mains d’un commissaire de police, d’un misérable nommé Thévenin (11). Le sieur Brenin touchait 3.000 francs pour sa besogne.

Il faut reproduire ici quelques fragments des débats de l’audience du 27 mai :

BRENIN. M. Thévenin, le nouveau commissaire de police de Montceau-les-Mines, me proposa de le servir et j’acceptai.

LE PRESIDENT. – Ne lui avez-vous pas offert spontanément vos services ?

BRENIN. Non. C’est le commissaire qui a insisté.
LE PRÉSIDENT. Comment vous y êtes-vous pris pour gagner la confiance des ouvriers mineurs ?

BRENIN. Je leur montrais que j’étais un homme d’action et que je n’avais pas peur des gendarmes en tirant des coups de fusil en plein village. Je les emmenais au cabaret et, après boire, je leur tenais des discours révolutionnaires. J’avais bien soin de vider mon verre sous la table car je tenais à garder tout mon sang-froid pour surprendre les secrets des conciliabules ouvriers. Je fis si bien que je ne tardai pas à être au courant de tout.

L’AVOCAT GENERAL. C’est alors que vous avez cessé d’être un agent secret pour devenir un agent provocateur.

Me Georges LAGUERRE, (défenseur de la plupart des accusés). Tout agent secret est en même temps un agent provocateur. Il y a entre Brenin et les autres accusés la même différence qu’entre un accusé ordinaire et un misérable mouchard (Mouvement). Tous les honnêtes gens sont unanimes à réprouver ce procès. (S’adressant à Brenin). Combien vous avait-on promis ?

BRENIN. Trois mille francs quand j’aurais fait faire un coup.
LE PRÉSIDENT. Le commissaire vous a-t-il dit d’où provenait cet argent ?

BRENIN. Oui, de la Préfecture.

Me Georges LAGUERRE. Et les instructions pour « faire un coup », d’où venaient-elles ?

BRENIN. De l’Administration supérieure.

LE PRÉSIDENT. C’est vous qui avez armé le bras du jeune Gueslaff, vous lui avez donné l’amadou et les allumettes pour mettre le feu à la mèche d’une bombe. Vous entreteniez sa résolution en lui disant « Petiot, à la bonne heure Tu es un gars d’action, tu n’as pas froid aux yeux !..

La preuve est ainsi établie surabondamment que les malheureux ouvriers sont tombés dans le plus funeste et le plus inique guet-apens de police.

D’autre part, si les explosions ont provoqué des dégâts matériels, elles n’ont pas causé la mort d’un seul individu. Malgré toutes ces circonstances, le Jury et la Cour n’en frappent pas moins les accusés avec une férocité inouïe. Quelques comparses bénéficient d’un acquittement. Mais, tandis que le mouchard Brenin qu’il a été impossible de ne pas mêler aux poursuites, s’en tire avec cinq ans que l’Administration a bien dû adoucir et réduire, les pauvres mineurs de Montceau, les infortunés qui sont tombés dans le piège, sont condamnés, eux, au nombre d’une douzaine, à des huit, à des dix, à des douze, à des vingt ans de bagne.

(à suivre) Anne-Léo Zévaès.

Partie précédente : I PRECURSEURS ET ORIGINES

(9)Beau-frère de Kropotkine.

(10) Jules Grévy commua cette peine en celle des travaux forcés à perpétuité. A plusieurs reprises, Henri Rochefort et Séverine menèrent des campagne en faveur de Cyvoct. A la faveur de l’affaire Dreyfus, et comme pour témoigner de leur reconnaissance aux révolutionnaires du concours important qu’ils avaient apporté à la cause de la révision, la Ligue des Droits de l’Homme et les leaders du mouvement dreyfusiste intervinrent auprès du chef de l’Etat en faveur de Cyvoct, et M. Emile Loubet signa, en 1900, un décret lui accordant sa grâce. De retour du bagne, Cyvoct vint à Paris, se mêla quelque temps à l’agitation politique, présida quelques réunions puis il disparut peu à peu. Il est mort dans une noire misère, la 5 avril 1930 il vivait alors à un sixième étage, d’une petite chambre du boulevard Voltaire.

(11)Avant d’être nommé à Monteeau, ce Thévenin avait été commissaire Montluçon là, il avait monté de toutes pièces, les accusations mensongères ridicules qui devaient aboutir à la comparution de Guesde, de Lafargue et de Dormoy devant la Cour d’assises de l’Allier. Quand il vit découvertes ces glorieuses machinations de Montceau, dont, sans doute, il espérait que le récompenseraient les faveurs de la Compagnie et un avancement administratif, la désillusion qu’il en éprouva futsi violente qu’il fut brusquement atteint d’aliénation mentale et que sa maladie dégénéra en folie furieuse. Enlevé secrètement du pays, il fut interné par les soins de l’Administration à l’Asile des aliénés de St-Georges, à Bourg, où il mourut six mois plus tard, le 19 mai 1884.