Le 33 rue des Trois Bornes à Paris.

Pendant ce temps, les commissaires aux délégations MM. Clément et Dulac recevaient du procureur général l’ordre de procéder à plusieurs arrestations d’individus connus pour leurs opinions révolutionnaires. M. Clément se rendit 33, rue des Trois-Bornes, dans une imprimerie clandestine où s’imprimaient des brochures et des placards anarchistes destinés à être distribués le 1er mai.

Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs.

Quand le magistrat est arrivé, l’imprimeur, un nommé Paul Reclus, âgé de vingt-cinq ans, se disant ingénieur, se trouvait dans son atelier avec trois de ses « compagnons », les nommés Cabot, Ricard et Grave, tous âgés de vingt à vingt-huit ans. Il n’y a qu’un mois environ qu’ils étaient installés rue des Trois-Bornes ; ils faisaient dans le quartier une propagande révolutionnaire très active et distribuaient des brochures pleines de théories nihilistes, qu’eux-mêmes écrivaient et imprimaient. Ils ont été découverts à la suite de l’arrestation de deux de leurs amis à Versailles, les nommés Merlino, se disant journaliste et Petraroya, tailleur, demeurant, 37, rue Saint-Georges, à Paris.
Ceux-ci avaient été surpris occupés à distribuer aux abords des casernes un imprimé invitant les soldats à ne pas obéir aux ordres qu’ils recevraient en vue de réprimer les manifestations du 1er mai et les exhortant à tirer sur leurs officiers.

Affiche saisie à l’imprimerie anarchistes des 3 Bornes. Cote 6

Ces placards sortaient des presses de l’imprimerie de la rue des Trois-Bornes.
C’est de cette façon que la police a été mise sur les traces de Reclus et de ses amis.
Merlino et Petraroya sont deux Italiens qui étaient sous le coup d’un arrêt d’expulsion.
Les anarchistes arrêtés hier par M. Clément sont également, croit-on, des Italiens qui cachent leur véritable identité. Quand le magistrat s’est présenté dans leur atelier, accompagné d’une quinzaine d’agents de la sûreté ils n’ont pas tenté de résistance. M. Clément a saisi les presses à bras, les casses, les brochures et placards, qui étaient en assez grande quantité.
Ces quatre individus, qui, comme leurs amis, sont inculpés d’excitation au meurtre et au pillage, ont été écroués au Dépôt.
C’est M. Atthalin, juge d’instruction, qui est chargé de l’enquête. M. Dulac, commissaire aux délégations, accompagné d’une dizaine d’agents, s’est rendu, muni de mandats d’amener, aux
domiciles de plusieurs autres anarchistes.
Mais ceux-ci, sans doute prévenus, n’ont pas paru chez eux.

Le XIXe Siècle 30 avril 1890

Les anarchistes Cabot et Vinchon

C’est bien loin déjà,la manifestation ouvrière du 1er mai, et le procès que jugeait hier la cour d’assises de la Seine manque véritablement un peu d’actualité.
Les nommés Cabot et Vinchon, typographes et anarchistes, faisaient opposition à un arrêt qui les a condamnés par défaut, le 18 juillet dernier, à deux ans de prison pour provocation au meurtre et au pillage et pour excitation à l’insubordination militaire.
A l’audience, Cabot, un type d’anarchiste gouailleur, et son camarade Vinchon, au visage glabre, s’amusent, par des dénégations déconcertantes, à faire perdre pied, dans son interrogatoire, au digne conseiller M. Guès, président de la cour, qui veut ramener toujours l’affaire aux pièces de la procédure.
L’instruction avait été dirigée contre tout un groupe d’anarchistes, dont un seul, jusqu’à ce jour, le nommé Dumont, se trouvait condamné à quatre mois de prison. Ce prévenu avoua qu’il avait composé à l’imprimerie Cabot, 33, rue des Trois-Bornes, les placards incriminés, l’un intitulé : Le ler Mai, qui était destiné aux ouvriers, l’autre: Soldats! destiné à être répandu dans les casernes.
Ces placards avaient été saisis dans les circonstances suivantes :
Le 27 avril, deux Italiens, les nommés Merlino, publiciste, fils d’un conseiller à la cour d’appel de Naples, et un tout jeune homme du nom de Petraroya, tous deux ardents anarchistes, signalés comme venant de distribuer à des militaires des garnisons de Versailles et de Saint-Cloud des exemplaires du second placard, étaient arrêtés à la gare Saint-Lazare, à leur descente du train.
Un étudiant en médecine, Stojanov, un Bulgare celui-là, fut également impliqué dans les poursuites comme complice. Mais, mis en liberté provisoire, les trois étrangers ont pris la fuite, et, de Londres, ils ont écrit des « billets d’excuse » au président, disant qu’ils ne reconnaissaient à la justice française ni à aucune autre, au surplus, le droit de juger leurs actes.
Cabot reconnaît qu’il était le gérant de l’imprimerie de la rue des Trois-Bornes, installée dans un local loué au nom de M. Paul Reclus, mais il soutient énergiquement que les placards n’ont été composés ni imprimés chez lui.
Vinchon, un compagnon sans travail, recueilli dans l’atelier quelque quinze jours avant le 1er mai, affirme qu’il n’a connu les écrits que lorsqu’ils lui ont été présentés à l’instruction.
— Cependant, a dit le président au premier des deux accusés, les aveux de Dumont ont été sincères ; ils vous accusent.
Cabot répond : ,
— Dumont avait ses raisons et, quant aux autres, que m’importe ce qu’ils disent? Galilée était bien seul contre tous !
Après réquisitoire de M. Mérillon, avocat général, et plaidoiries de deux jeunes maîtres, MM. Munier-Jolain et Lagasse, le jury rend un verdict affirmatif en ce qui concerne Cabot, négatif quant à Vinchon.
Ce dernier est acquitté et Cabot est condamné à trois mois de prison et 50 francs d’amende ; ils semblent l’un et l’autre, satisfaits de ce résultat.

Le XIXe Siècle 1er septembre 1890

D’après les renseignements recueillis par le parquet, il est établi que le local, occupé par l’imprimerie clandestine de l’anarchiste Cabot, était loué par M. Paul Reclus, ingénieur, frère de M. Elisée Reclus, et que le matériel avait été acheté par M. Elisée Reclus. Les deux frères sont actuellement en fuite et l’on croit qu’ils se sont réfugiés en Suisse.
Le numéro 33 de la rue des Trois-Bornes, dans le quartier de la Folie-Méricourt, est un vaste immeuble composé de plusieurs corps de bâtiments, et occupé en majeure partie par des ouvriers.
Au fond d’un couloir qui n’a pas moins de 20 mètres de long, se trouve un local assez exigu, éclairé par des châssis vitrés disposés sur le toit, et dont l’unique porte d’entrée est également garnie de vitres dépolies. C’est dans cette pièce, un ancien atelier de nacrier, que les anarchistes avaient installé leur imprimerie. Le loyer, de 300 fr. par an, était au nom d’un sieur G. Cabot. Les anarchistes possédaient ce local depuis le terme d’avril seulement.
Deux presses à bras d’un modèle très perfectionné y avaient été montées; l’imprimerie possédait un outillage spécial pour le tirage des affiches et des placards.
Dans le quartier, tout le monde ignorait l’existence de cet atelier typographique, et la concierge de l’immeuble ne savait pas exactement a quel travail se livraient ses locataires.Chaque jour, il arrivait au nom de MM. Paul Reclus. Ricard, Grave et Cabot, les ouvriers et familiers de l’imprimerie, de nombreuses correspondances, soit d’Angleterre, soit d’Allemagne, ou bien encore des lettres à l’entête du journal anarchiste la Révolte, rue Mouffetard. Chaque jour également, il sortait de l’atelier des ballots de circulaires ou d’affiches qui étaient, croit-on, expédiées en province.
Les imprimeurs allaient prendre leurs repas chez un marchand de vins du voisinage, et ils avaient toujours de nombreux invités; le marquis de Mores de Vallombrosa rencontrait très souvent ses amis dans cet établissement.
On y trouvait aussi des anarchistes italiens.
D’autre part, M. Mouquin, commissaire de police, s’est rendu chez M. Molinari, sujet italien, marchand de tableaux, demeurant rue de la Grange-Batelière. Un arrêté d’expulsion avait été rendu contre cet étranger, signalé comme un des meneurs du mouvement révolutionnaire. M. Mouquin a été reçu par Mme Molinari, qui lui a affirmé que son mari était parti, il y a quelques jours, pour Amiens, d’où il se rendrait peut-être en Angleterre.
Après avoir constaté que M. Molinari ne se trouvait pas dans le petit appartement que le
ménage occupe au deuxième étage, le commissaire de police s’est retiré.

Journal des débats 30 avril 1890