La bombe était déposée sur le rebord d’une des fenêtres du rez de chaussée.

La série des attentats-anarchistes va-t-elle se rouvrir? Il y avait longtemps, dans tous les cas, que les émules de Ravachol et d’Emile Henry n’avaient fait parler d’eux. Ils viennent de se rappeler à l’attention publique, en commettant la nuit dernière un attentat qui a causé une certaine émotion dans le quartier du parc Monceau.
La bombe a éclaté au numéro 65 de la rue de Monceau : elle n’a heureusement fait aucune victime. La maison où à été commis l’attentat appartient à M. Boulez, ancien agent de change, qui l’habite avec sa famille, ainsi que deux locataires, M.Courtépée, ancien officier, et M. Cailliot.
Dimanche soir à minuit moins dix, Nicolas Roumier, domestique de M. Courtépée. se disposait à sonner à la porte cochère pour, rentrer chez son maître; lorsqu’il aperçut, posée sur une des fenêtres du rez-de-chaussée, une espèce de boîte recouverte de plâtré, et soigneusement entourée d’un réseau serré de fil de fer, présentant la forme et les dimensions d’une chaufferette de voiture.
Roumier examina la boite, sans y toucher, puis sonna à la porte et prévint le concierge, M. Louis Cateau. Celui-ci se leva, sortit, prit la boîte et la jeta au milieu de là rue ; puis il rentra et ferma la porte. Deux secondes après une explosion épouvantable se faisait entendre.
Les habitants du quartier se précipitèrent à leurs fenêtres, en même temps les agents de service aux environs accoururent. Les dégâts, produits par l’explosion, étaient, purement, matériels et relativement peu considérables : trois, fenêtres du rez-de-chaussée du numéro, 65 et une du numéro 67 avaient leurs vitres brisées; les grains de plomb contenus dans, l’engin avaient criblé la porte du numéro 65 et fait quelques éraflures à la façade. De l’autre côté de l’a rue, au numéro 64 bis, un carreau du second étage était brisé; le numéro 64 avait sa façade légèrement éraflée.
Bientôt MM. Gavrelle, commissaire de police, et Bacot, officier de paix, arrivaient sur les lieux, et établissaient un service d’ordre. La rue fut barrée et la circulation interdite, afin de permettre aux agents de ramasser tous les débris de l’engin.
A deux heures et demie du matin, M. Gaillot, chef de là police municipale, venait faire sur place une première enquête, qui a été continuée hier matin par M. Girard, chef du laboratoire municipal et MM. Aragon et Gavrelle, commissaires de police.
Pendant la matinée et l’après-midi d’hier un service d’ordre a été maintenu dans la rue de Monceau afin de contenir les curieux qui se sont rendus pendant toute la journée en assez grand nombre sur le lieu de l’attentat.
L’engin

M. Girard, chef du laboratoire municipal et ses employés ont passé une partie de la matinée à recueillir sur les lieux de l’explosion les débris de l’engin. On a retrouvé des morceaux de la bombe, très loin, à cent cinquante mètres de l’endroit où elle a éclaté et presque sur le toit d’une maison voisiné. Tous-ces fragments de la bombe ont été soigneusement rassemblés et portés au laboratoire municipal.
Contrairement à ce qu’on croyait tout d’abord, —on disait que l’engin n’était qu’un gros pétard chargé de poudre de chasse,— l’engin était très dangereux; c’était une vraie bombe dite à renversement, dans le genre de,celle qui a fait sauter le restaurant Foyot.
C’est un véritable bonheur que l’engin ait été jeté par le concierge au milieu de la rue, car s’il avait éclaté à l’endroit où il avait été déposé, sur le rebord de la fenêtre, de gros dégâts se fussent produits.
La composition de la bombe a été reconstituée.
La boîte en fer blanc, d’une longueur de 30 centimètres sur 15 de hauteur, ayant contenu, croit-on, des biscuits, avait été chargée de 1 kilo de poudre chloratée. Sur les côtés de l’engin étaient placés des morceaux de fer, maintenus contre les parois par un treillis en fer plâtré.
Ainsi constitué l’engin était des plus dangereux.

L’enquête
M. Meyer, juge d’instruction, s’est rendu hier rue de Monceau et a interrogé les locataires des maisons voisines. Il a entendu le concierge, M. Cateau, et le domestique de M. Courtépée.
Les brigades des recherches ont fourni au magistrat le résultat de leurs premières investigations. Une déclaration intéressante a été faite par un locataire de la maison située rue Vezelay, n°4.
Ce témoin a déclaré que vers onze heures et demie du soir il avait aperçu trois individus dont un, plus jeune que ses compagnons, vêtu d’un ample pardessus à pèlerine, qui regardaient les maisons, cherchant à lire les numéros.
M. X…, le témoin, a cru apercevoir sous le pardessus de l’individu un objet qu’il essayait de dissimuler.
Les trois hommes se sont arrêtés un instant devant la maison de la rue de Monceau, 65, puis sont repartis-rapidement.
Dans le voisinage du lieu de l’attentat habite M. Atthalin, conseiller à la cour, qui s’est beaucoup occupé, il y a deux ans, des anarchistes, et rue de Monceau même, se trouve l’hôtel de M. de Rothschild.
Ces deux immeubles étaient surveillés par des gardiens de la paix.
M. André, commissaire de polices qui a remplacé à la tête de la 3e brigade des recherches M. Fédée, s’occupe spécialement de cet attentat. Pendant toute la journée d’hier, des agents ont suivi diverses pistes d’individus qui, il y a quelque temps avaient été signalés à la préfecture. Dans 1a soirée trois arrestations ont été opérées dans la banlieue parisienne.

Le Petit Journal 15 janvier 1895