La dynamite à Levallois. — L’explosion du commissariat de police. — Une vengeance d’anarchistes.

 

La cartouche de dynamite était accrochée à un volet du commissariat que l’on voit ici photographié en 1910.

Il y a quelques jours, dans une réunion anarchiste tenue à Clichy, un compagnon, du haut de la tribune, lançait, en guise de péroraison à son discours, cette menace pleine de promesses :

Il faut venger nos frères de Levallois !

Les frères auxquels l’orateur faisait allusion sont les individus qui vont prochainement passer en police correctionnelle et qui ont pris part, le 1er mai, à l’échauffourée de Clichy-Levallois où deux gendarmes et deux gardiens de la paix furent blessés à coups de revolver.

La recommandation du discoureur de Clichy n’est pas tombée dans l’oreille de sourds, car hier, les anarchistes ont tenté de faire sauter le commissariat de police de Levallois-Perret, dont M. Guilhem est le titulaire, et qui est situé à côté de là mairie, rue Rivay, dans un petit bâtiment à un étage.

L’explosion

A deux heures moins le quart du matin, l’agent n° 54, nommé Harraud, endormi sur un lit de camp placé dans le bureau du secrétaire, M. Mazurier, était brusquement réveillé par une formidable détonation, partie d’une des fenêtres du commissariat le long de laquelle le lit était précisément dressé. En même temps, l’agent Harraud recevait sur le corps une véritable averse de débris de verre, les vitres du commissariat s’étant brisées toutes.

Harraud, en chemise, un bonnet de coton sur la tête, s’arma d’un revolver et sortit, sous cet aspect imposant, dans la rue Rivay. Il n’y avait personne, sinon les voisins réveillés par l’explosion et qui s’enquéraient de ses causes. L’agent prévint son collègue, couché dans la salle du publie, un nommé Magnier, celui-là même qui lors de la bagarre de Clichy-Levallois reçut une balle en pleine poitrine, et tous deux se mirent à faire une première enquête.

Le long de la fenêtre du bureau du secrétaire, jusqu’au bord de la plinthe, un grand trou se voyait dans la muraille; c’est là qu’une cartouche de dynamite avait fait explosion, ébranlant le commissariat jusqu’à en briser toutes les vitres. Mais le même phénomène que lors de l’attentat de l’hôtel Trévise s’était produit : alors que l’explosion avait fait très peu de dégâts au commissariat même, elle avait causé de plus grands dommages aux maisons situées en face. Toutes les vitres en étaient brisées ; à cinquante mètres de distance, un grand immeuble avait eu ses fenêtres sérieuse-
ment endommagées.

C’est à un crochet servant à la fermeture des volets du commissariat que la cartouche avait été fixée, au bout d’une longue mèche qui a mis au moins dix minutes a se consumer.

Les auteurs de l’attentat ont donc eu tout le temps de s’éloigner avant que l’explosion se produisit.

L’enquête

Hier matin, le commissaire de police prévint le parquet, et M. Couturier, juge d’instruction, est allé immédiatement procéder à une enquête.

On croit que les anarchistes, connaissant la présence de l’agent de police Magnier dans le commissariat pendant la nuit d’hier, ont voulu se venger sur lui de l’arrestation de leurs coreligionnaires politique lors de la bagarre du 1er mai.

Des perquisitions ont été faites chez différents anarchistes de Clichy et de Saint-Denis, mais elles n’ont donné aucun résultat.

Le XIXe Siècle 11 juin 1891

L’enquête ouverte au sujet de l’explosion du commissariat de police de Levallois-Perret continue. M. Guilhen, commissaire de police de Levallois, a arrêté hier matin un anarchiste, nommé Jules Courjarret, âgé de dix-neuf ans, ouvrier horloger, demeurant 79, rue de Courcelles, à Levallois. Courjarret a pu fournir un alibi. Il se trouvait au Dépôt pendant la nuit de l’attentat contre le commissariat. Il avait été arrêté, en compagnie de plusieurs révolutionnaires, devant le ministère de l’intérieur, place Beauvau, pour avoir crié : « A bas Constans !» Les perquisitions opérées à son domicile ont fait découvrir des placards injurieux semblables à ceux adressés au commissaire de police de Levallois-Perret. Ces placards étaient ainsi libellés : « Les anarchistes de Clichy sauront venger les compagnons qui ont été victimes d’un guet-apens le 1er mai. A bas les sergots ! A bas la police ! ». Courjarret a été laissé en liberté provisoire.

Gazette nationale 13 juin 1891