ENCORE LA DYNAMITE
Une nouvelle explosion à Paris

caserne Lobau

La fenêtre dynamitée de la caserne Lobau est en bas, à droite.

Il ne faut jurer de rien!
Cette sage maxime a dû tinter hier matin aux oreilles des grands chefs de notre police.
N’a-t-on pas lu hier, ici même, une note rassurante qui nous avait été pour ainsi dire inspirée par une conversation de quelques minutes avec un haut fonctionnaire ?
La surveillance très active qui est actuellement exercée, disait cet excellent docteur Tant-Mieux, sur tous les individus qui peuvent avoir pris part aux récents attentats, assure dans la mesure du possible la sécurité à Paris et, dans ces conditions, on croit que les dynamiteurs ne recommenceront pas de sitôt leur besogne…
Pan ! A l’heure où les presses des journaux gémissaient sur cette note consolante, une explosion nouvelle venait lui donner un singulier démenti.
Cette fois c’est à la caserne Lobau, où sont logées des troupes de la garde républicaine, que l’engin explosif a été déposé la nuit dernière; il était exactement 1 h. 20.
La caserne Lobau forme un quadrilatère limité par quatre rues : la rue de Rivoli, la place Baudoyer, la rue Lobau, la place Saint-Gervais et la rue François-Miron.

C’est sur le rebord de la fenêtre du réfectoire de la caserne, situé au rez-de-chaussée, et qui fait l’angle de la place Saint-Gervais et de la rue François-Miron, que la cartouche de dynamite a été placée. Juste au-dessous de cette fenêtre, qui n’est élevée au-dessus du sol que d’un mètre, cinquante environ, se trouve un urinoir adossé au mur. Cet urinoir est masqué par une cloison de tôle. A l’heure tardive où le crime, a été commis, rien n’a donc été plus facile à l’auteur de l’attentat que de se dissimuler derrière la cloison ; il a pu placer, sans être inquiété, son terrible engin sur le rebord de la fenêtre, allumer en suite une mèche qui devait pendre le long de la muraille, et brûler sans que le feu fût aperçu des rares personnes qui auraient traversé la place.
Tout le monde dormait dans la caserne quand l’explosion s’est produite.
LES DÉGÂTS
On n’a constaté qu’une seule détonation. Elle a été formidable; l’écho l’a répercutée si bien que des voisins ont cru entendre trois explosions successives.
Le réfectoire était naturellement désert à cette heure. La fenêtre a été arrachée, des éclats de fer et de bois, projetés dans la pièce, ont brisé des tables, crevé des placards.
Les couverts dressés pour le repas du ma tin ont été culbutés, cassés, ébréchés, — certaines pièces ont été pulvérisées. Le rideau de la croisée a été réduit en une charpie dont on retrouvait des fragments dans les débris qui jonchaient le parquet et les tables; un broc de zinc placé près de la
fenêtre a été brisé.
On a retrouvé, dans la cour intérieure, un fragment de barreau, arraché, qui aurait traversé le réfectoire dans toute sa longueur et défoncé la porte.
A l’extérieur les dégâts sont très apparents, la pierre a éclaté sur beaucoup de points sans que la solidité du monument soit cependant menacée. Douze fenêtres du premier étage ont eu leurs vitres brisées par la commotion.
Il n’y a eu aucun accident de personnes.

fenetre caserne Lobau

Dessin illustrant l’article du Petit Journal. Gallica.

La vieille église Saint-Gervais, guidait face à la fenêtre de la caserne où a éclaté la cartouche, a eu aussi à souffrir des effets de la dynamite. Deux superbes vitraux d’un grand prix, représentant l’un saint Jean et saint Nicolas, l’autre le Baptême du Christ, ont été brisés en plusieurs endroits. Les maisons portant les numéros 2, 4, 6 de la rue François-Miron ont eu tous leurs carreaux cassés et en maints endroits des fissures se sont produites dans les murs.
Les environs de la caserne Lobau étaient partout jonchés de débris de verre. Une foule, compacte, maintenue à grand’ peine par les agents, a stationné hier aux abords du monument dynamité.
LES CONSTATATIONS
Au bruit de l’explosion la sentinelle qui se trouvait en faction s’est précipitée du coté de la place en appelant le poste aux armes; mais il était déjà trop tard, le ou les auteurs de l’attentat avaient disparu.
Au dire d’un passant, deux individus, venant de la placé Saint-Gervais, auraient été vus s’enfuyant, vers une heure vingt-cinq du matin, dans la direction du pont d’Arcole.
A deux heures, M. Lozé a été prévenu de l’attentat qui venait d’être commis. Il s’est fait conduire à la caserne Lobau, où il a trouvé M. Duranton, commissaire de police, procédant aux premières constatations. Mais il a fallu bientôt, à cause de l’obscurité, renoncer aux recherches.
Hier, à la première heure, M. Duranton a poursuivi son enquête sur les lieux de l’explosion. Il a constaté tout d’abord que la large plaque de tôle qui entoure l’urinoir était percée de multiples petits trous circulaires, de dimensions différentes, ce qui a fait croire que, tout comme l’engin qui a servi boulevard Saint-Germain, l’explosif employé contre la caserne Lobau était chargé de mitraille.
Dans le réfectoire de la caserne et au bas de la fenêtre on a retrouvé des débris de la cartouche. Ce sont de menus morceaux de cuivre rouge étamé, dont quelques-uns ont été calcinés par la flamme.
Ces pièces à conviction on été remises à M. Girard; chef du laboratoire municipal, qui est venu hier matin à la caserne Lobau.
M. Duranton a placé sous différents scellés ce qui reste de l’enveloppe de la cartouche, les morceaux de fer arrachés à la grille de la fenêtre et le broc de zinc mis en pièces.
M. Atthalin, juge d’instruction, a été chargé de l’enquête.

FAUSSES PISTES
Aucun renseignement utile pour la marche de l’instruction n’a été encore recueilli. Au premier moment un passant avait déclaré avoir vu s’enfuir sur le pont d’Arcole les deux individus dont nous parlons plus haut. Ce témoin interrogé par M. Duranton a reconnu que tes deux hommes qu’il avait
aperçus ne couraient nullement; ils se dirigeaient tranquillement vers les Halles, pour y prendre leur travail probablement.
Une double arrestation avait été opérée quelques instants après l’explosion, rue
Lobau même.
Deux camelots commentaient l’explosion et en riaient un peu trop fort. Un garde républicain qui avait été réveillé en sursaut et jeté hors de son lit par le coup de dynamite entendit un des noctambules dire à son compagnon : « Ah! moi, tu sais, je m’en f… de leur attentat, ça me fait rire. » Le garde signala les deux hommes à un brigadier de la paix qui des arrêta et les conduisit au poste. Ils ont,donné leurs noms et leurs adresses à M.Duranton, qui est allé opérer une perquisition chez eux. Rien n’ayant été découvert, ils ont été remis en liberté.
Personne n’a vu d’individus suspects quitter la place Saint-Gervais quelques instants avant l’explosion. Il y a pourtant tout près, à quelques mètres de l’endroit où a été déposé l’engin, un poste de police, celui de la mairie du quatrième arrondissement, à la porte duquel il y a toute la nuit un planton. L’agent, interrogé, a affirmé n’avoir aperçu aucun individu. Un garde, qui rentrait à la caserne, a passé quelques minutes avant que la cartouche éclatât ; il n’a vu âme qui vive sur la plaçe.
M. le général Ladvocat, commandant supérieur de la défense de Paris, accompagné de plusieurs officiers, est venu dans la matinée d’hier à la caserne Lobau qu’il a visitée en détail.
A LA PRÉFECTURE DE POLICE
L’émoi est grand à la préfecture de police, dont toutes les portes ont été fermées hier de très bonne heure et où l’on ne pénétrait que dûment accompagné, par un gardien de la paix. On assure qu’après avoir conféré avec le ministre de l’intérieur, M. Lozé aurait, d’accord avec le parquet, décidé de faire perquisitionner ce matin chez, les anarchistes connus habitant Paris ou la banlieue. Ce qui est certain c’est que dans la soirée un grand nombre de commissaires ont été les uns convoqués à la préfecture de police pour y recevoir des ordres spéciaux, les autres avisés par exprès de missions encore secrètes.
Aux magistrats appelés on avait recommandé évidemment de faire leur possible pour n’être pas vus, car ils prenaient des précautions inusitées, passaient par des couloirs interminables où quelques-uns se sont égarés: l’un d’eux ra failli être arrêté par un garde républicain qui l’a trouvé dans les combles de la caserne de la Cité où il s’était fourvoyé.
Dans les dépendances du Palais de justice, où sont installés certains services de la préfecture, la consigne était également très sévère.
La femme d’un employé à l’habillement, logée au troisième étage, au-dessus des délégations judiciaires, revenait vers six heures de faire ses provisions. Elle avait au bras un cabas; on le lui a fait vider ; il contenait des pommes de terre que le gardien de la paix soupesait, et des oranges enveloppées de papier qu’il maniait avec des précautions extrêmes. Rien n’a éclaté et la bonne femme interloquée a réintégré pommes de terre et oranges dans le cabas suspect.
Ce sont là les petits côtés amusants d’une situation dont il serait puéril de contester la gravité. Nous l’avons dit : les auteurs de ces crimes ont beaucoup de chances de rester impunis; ils ne laissent d’autres traces de leur passage que la dévastation ; on ne sait même pas contre qui l’attentat qu’ils ont commis est dirigé.
AU LABORATOIRE MUNICIPAL

M. Girard croit que l’engin qui a fait explosion était une cartouche de dynamite pesant 200 à 800 grammes. La douille de la cartouche dont on a trouvé des fragments est en cuivre rouge étamé. Cette douille, de forme cylindrique, pouvait avoir 15 à 20centimètres de longueur; elle était rivée, tandis que les cartouches de mélinite sont brasées. La plaque de l’urinoir va être démontée et des expériences seront faites sur cette plaque et d’autres semblables avec différents, engins, afin de déterminer aussi exactement que possible le poids et la composition de celui qui a été employé.
Le chef du laboratoire n’a pu établir encore si la cartouche employée contenait outre l’explosif un certain nombre de projectiles. M. Girard avait d’abord pensé que les rivets fermant le cylindre métallique de la cartouche avaient pu produire les petits trous dont l’urinoir est criblé; mais d’aprés les nouvelles constations faites dans l’après-midi d’hier cette première hypothèse semble perdre de sa valeur. En effet, sur les marches du trottoir qui donnent accès aux maisons faisant face à la caserne du côté de la rue François-Miron, et dans les devantures des boutiques, on a relevé des traces en trop grand nombre pour qu’il soit possible de les attribuer aux seuls rivets de la douille métallique.

INCIDENTS DIVERS

L’Administration des Immeubles de la plaine Monceau a reçu avant-hier une lettre
signée: « Un anarchiste généreux », dans la quelle on prévenait les administrateurs que les anarchistes feraient sauter sous peu les immeubles de la rue Gounod, de la rue Demours et de la rue de Prony.
La lettre a été déposée au commissariat de la rue Demours.
M. Lasselves, commissaire de police, a ouvert une enquête. Une surveillance active a été exercée la nuit dernière et cette nuit. Il est très probable qu’on a affaire à un simple farceur; néanmoins, pour rassurer les habitants du quartier, on a jugé cette mesure nécessaire.
Une arrestation qui semble, n’avoir qu’un rapport très éloigné avec l’attentat a été opérée dans la nuit.
Un garçon coiffeur nommé Louis Villeneuve, âgé de trente ans, demeurant rue Nys, a été surpris apposant sur des affiches collées aux façades des maisons du boulevard Voltaire, un timbre humide portant ces mots : « A bas la patrie, vive l’anarchie !»
Les agents se sont mis à la poursuite de Villeneuve qui a été arrêté avenue de la République. Il avait jeté son timbre humide dans un terrain vague de la rue Spinosa où il a été retrouvé. Le garçon coiffeur a été mis à la disposition de M.Hamon, commissaire de police.

Le Petit Journal 16 mars 1892