L’ACTION ANARCHISTE.

LA PRESSE

Les groupés, anarchistes ne bornent pas leur action à la propagande parlée ou à la propagande par le fait. En moins de dix années; ils ont fondé une presse, une véritable pressa internationale, c’est-à-dire un nombre important de journaux publiés un peu partout; dans l’ancien et le nouveau monde. Au premier coup d’oeil, nous reconnaissons dans cette presse les catégories, les genres divers qui distinguent la nôtre. Les amis de Ravachol ont le choix entre l’organe grave comparable au Journal des Débats et les petits pamphlets qui rappellent par leur format et leurs allures la Lanterne de Boquillon. Ils ont le journal boulevardier « essentiellement parisien », et le grand papier américain édité là-bas par quelque Gordon Benett de l’anarchie. Ces feuilles s’échangent régulièrement et leurs relations, purement postales, constituent pour ainsi dire; l’unique lien de groupe à groupe.

Nous allons tracer ici, en grandes lignes, un tableau de la presse anarchiste. A cette fin, nous sommes obligés d’adopter une classification spéciale. Ces associations révolutionnaires antipatriotes, n’ont naturellement fondé aucun journal « national »; nous ne trouvons ici ni presse anglaise, ni presse française, ni presse allemande, — mais seulement des journaux imprimés en anglais, en français ou-en allemand, et s’adressant à tous les lecteurs d’une même langue sans distinction de nationalité. Il va sans dire que nous ne ferons figurer dans cette nomenclature que les organes principaux et non les éphémères, les canards supprimés après quelques numéros. Tous les journaux cités ci-dessous paraissent sans interruption, depuis, plusieurs an nées.

Les journaux anarchistes en langue française sont :

Document Ephéméride anarchiste.

La Révolte, journal scientifique, philosophique et littéraire. — Publié à Paris.

Document Ephéméride anarchiste.

Le Père Peinard. — Publié à Paris.

Document Ephéméride anarchiste.

L’En-Dehors, journal plus spécialement littéraire, — Publié à Paris.

Document Ephéméride anarchiste.

L’Homme libre. — Publié à Bruxelles.

Les journaux anarchistes publiés en langue allemande sont:

Document Ephéméride anarchiste.

Die Autonomie, organe doctrinaire et philosophique, fondé par Most et le prince Kropotkine, abandonné ensuite par Most. — Publié à Londres.

Document Ephéméride anarchiste.

Freiheit (La Liberté), fondé et dirigé par Most. Publié à New-York.

Le Socialiste, L’Ami du travail. L’Anarchiste, Le Travailleur libre, La Révolte, L’Homme libre, L’Esclave. Publiés à New-York.

Aucun journal anarchiste ne peut être imprimé ou introduit en Allemagne. Les feuilles anarchistes allemandes publiées en Amérique ou en Angleterre parviennent aux Allemands par voie postale et sous enveloppe, ce qui accable la propagande de frais écrasants. Le plus souvent ils se répandent sous forme d’extraits autographiés imprimés secrètement à Leipzig et à Berlin.

Les feuilles anarchistes en langue anglaise sont:

Document Ephéméride anarchiste.

Freedom (La Liberté) fondé par Parsons*, l’un des anarchistes pendus à Chicago —Publié à Chicago.

Document Ephéméride anarchiste.

Freedom. Edition anglaise illustrée. Publiée à Londres.

Document Ephéméride anarchiste.

The Commonweal, dont les rédacteurs subirent il y a trois mois un procès retentissant. Publié à Londres.

Document Ephéméride anarchiste.

Le Réveil des mineurs, publié en double édition à New-York et à Londres pour le pays de Galles. Deux journaux, seulement sont rédigés en langue portugaise : L’Ecco socialista et le A Tribuna, organe des ouvriers du tabac, publié à Porto.

Les journaux anarchistes de langue espagnole sont :

El Despertad (Le Désespéré), publié à New-York.

El Communista, publié à Madrid.

Document Ephéméride anarchiste.

El Productor, publié à Barcelone.

El Productor, publié à Cuba.

Enfin, un petit journal, La Tramontana, sorte de pamphlet rédigé moins en espagnol qu’en patois catalan et que l’on pourrait comparer à une sorte de Père Duchêne.

La langue italienne compte trois journaux** :

Anarchia, publié à Rome.

El proletario de Marsala, publié en Sicile.

El Revoluzionare, publié â Naples.

El Anarchista, publié à Venise.

Deux journaux, anarchistes sont rédigés en patois argentin. Ce sont :

Document Ephéméride anarchiste.

El typografo et El Perseguido, publiés tous deux à Buenos-Ayres.

Enfin, il nous reste à citer un journal égyptien, publié à Port-Saïd, dont le titre peut se traduire par le Libertaire.

Document Ephéméride anarchiste.

Et le Travailleur libre, organe des groupes ; judaïques révolutionnaires, publié en hébreu pour les juifs, russes.

Au total : trente et un journaux principaux, comptant, tous plusieurs années d’existence et une immense clientèle de lecteurs.

Document Dictionnaire international des militants anarchistes

A côté de ces feuilles importantes, d’autres feuilles paraissent au second plan. Noua citerons par exemple pour la France : Le Falot cherbourgeois fondé à Cherbourg par un contre-maître de l’Arsenal et qui compte son tirage par 5.000 exemplaires hebdomadaires; puis le Libertaire, une feuille autographiée publiée à Alger et répandue sur toute, la côte africaine nord, d’Oran à Sfax.

Document Ephéméride anarchiste.

D’autres feuilles ont vécu après une existence parfois brillante, comme par exemple le Pot-à-Colle, organe des ouvriers du meuble, dont il se vendait chaque semaine 12.000 numéros autour du faubourg Saint-Antoine : et le Cri Typographique, qui ai disparu subitement, après avoir atteint un tirage de 8.000 numéros. La plupart de ces éphémères, dont l’étude offre un pittoresque intérêt, ont vu passer leur clientèle au Père Peinard.

Ce dernier est, parmi les journaux anarchistes rédigés en langue française, de beaucoup le plus notoire et le plus répandu. Son tirage constaté est de 15.000 exemplaires, dont 6.000 environ vendus à Paris. Il est au au lendemain de l’organisation par les anarchistes du syndicat des hommes de peine en vue de prendre place à la Bourse du Travail. De là son nom. Un des manifestants s’avisa de placardée une affiche signée « le Père Peinard », et à huit jours de là, le journal paraissait, d’abord sous forme d’une brochure qui fut comme la « lanterne » de l’anarchie. Puis le format fut doublé, puis doublé encore. Depuis deux ans, le Peinard se publie sur huit pages, dont une réservée aux dessins d’impressionnistes très connus. Il est en passe de devenir quotidien. Cela à travers des vicissitudes multiples. Le journal en est à son neuvième gérant sacrifié, à son neuvième gérant frappé invariablement de deux années d’emprisonnement et de trois mille francs d’amende. Six ont réussi à dépister la police et à se réfugier en Angleterre ou en Belgique. Trois subissent leur peine à Sainte-Pélagie. Et dès qu’au lendemain d’une condamnation la gérance se trouve vacante, c’est à qui s’offrira pour occuper cet emploi tout gratuit et si fatalement dangereux. Il y a dans les bureaux une liste de candidats, attendant leur tour, et sortis de tous les milieux sociaux; les uns semblables à Dejoux, le maçon, qui comparaissait en blouse devant le jury, les autres semblables à Gardrat — le dernier frappé — qui promène dans les foyers anarchistes de la plaçe Maubert ses deux diplômes de licencié ès-lettres et de licencié ès-sciences. Tant il est vrai que l’Ecole normale mène à tout, voire à répondre devant le jury d’articles rédigés en argot de faubourg et destinés à répandre parmi les classes laborieuses la doctrine du pillage, de l’incendie et de l’assassinat. Au reste, le Père Peinard compte des collaborateurs bien inattendus : par exemple un ancien sous-officier de gendarmerie spécialement chargé de fignoler les articles excitant au meurtre des officiers!

En somme, le journal d’action le plus avancé du parti.

La Révolte a d’abord paru en Suisse sous les auspices et la direction d’Elisée Reclus C’est seulement après l’amnistie de 1881 que le journal se transporte à Paris et installe ses bureaux dans la rue Mouffetard, qu’il n’a plus quittée depuis.

Ici nous sommes loin du ton, des manières et des doctrines du Peinard. La Révolte se targue légitimement de préoccupations philosophiques, scientifiques et littéraires. C’est l’organe des vieux anarchistes, des rêveurs; de sociétés futures, des lettrés, des intellectuels — comme on dit dans le parti — les quels ambitionnent de répandre le goût des: lettres et des arts dans les groupes de mineurs: et d’ouvriers des manufactures.

A considérer la liste des abonnés, il est vraisemblable que ce résultat précieux ne sera pas très prochainement atteint. En effet, la Révolte est lue surtout par des hommes graves, des membres de l’Institut, des savants, des médecins, des chimistes, des sénateurs; curieux d’y trouver la dernière idée, la théorie neuve d’Elisée Reclus ou de Kropotkine. C’est l’organe doctrinaire en relations constantes avec le Die Autonomie de New-York et El Productor de Barcelone qui représentent l’anarchie modérée, théorique en Espagne, aux Antilles, en Allemagne et aux Etats-Unis.

Il a été plus particulièrement question de la Révolte, il y a trois mois, à propos de son conflit avec la société des Gens de Lettres sur le droit de reproduction d’une œuvre d’Emile Zola.

Le tirage de la Révolte ne dépasse pas 7.000.

Le véritable organe purement littéraire de l’anarchie est L’En-Dehors, fondé il y a cinq mois, par un rentier ( !), Gallaud, et auquel vinrent bientôt collaborer Paul Adam, Darien, Malato, Cholin et Sébastien Faure. Paul Adam y a publié sa curieuse série intitulée : Demain; et Darien : le Roman anarchiste.

C’est là enfin qu’Octave Mirbeau a donné un article sur Ravachol qui fit quelque bruit le mois dernier.

L’En-Dehors n’a encore subi qu’une condamnation.

L’Homme Libre, de Bruxelles, est le dernier des grands journaux anarchistes en en langue française. Fondé il y a huit ans par un étudiant belge nommé Paul Gilles, dont le frère compte parmi les écrivains de ce pays, l’Homme libre a connu des vicissitudes et subi des éclipses. Il lui a fallu interrompre parfois sa publication et chercher un imprimeur à Mons, à Liège, à Verviers. Sa périodicité, semble mieux assurée depuis que la direction en est aux mains d’un ouvrier cordonnier qui l’emploie à lutter contre le socialisme autoritaire représenté par Anseele, de Gand, et Jean Volders, de Bruxelles.

Tirage : 4.000 exemplaires vendus en Belgique, à Londres et dans nos départements du Nord.

Un examen complet de la presse anarchiste en langues étrangères exigerait beaucoup de place et beaucoup de temps. Gomment cependant ne point signaler certaines publications bizarres. Par exemple :

Anarchy, journal anglais publié à Smithfield par l’anarchiste Andrews sur une presse de sa fabrication et avec des caractères en bois qu’il a façonnés lui-même, tout seul.

Le Rothschild, pseudo-organe de la classe dirigeante, publié à Londres par Weil, le premier des gérants condamnés du Père Peinard.

D’autres encore…

The Anarchy, feuille anarchiste de quatre pages, mesurant huit centimètres de hauteur sur six de largeur, et contenant huit colonnes de tout petit texte.

En résumé, on estime que la presse anarchiste se compose de plus de deux cents journaux achetés par une clientèle de 300 à 350.000 lecteurs et qui comptent tous des abonnés.

FLOR O’SQUARR.

L’Echo de Paris 30 juin 1892

*Albert Parsons était déjà mort, c’est sa compagne Lucie qui fonda le journal.

** Concernant les journaux italiens, le Bettini et Nettlau indiquent qu’il n’y a pas de journal « Anarchia » publié à Rome, le seul qui ait existé a été publié à Naples et Florence mais en 1877. Idem pour « L’ Anarchista » à Venise, le seul qui existe avec ce titre a été publié à Catania mais en août 1893 (pas de trace à Venise).
« Il (et non El) Proletario » à bien été quant à lui publié à Marsala mais du 4 sept. 1890 au 19 jan. 1892.
Pas de trace du « El » ou plus tôt « Il Revoluzionare » à Naples. (précisions communiquées par l’Éphéméride anarchiste)

Iconographie :

L’Éphéméride anarchiste

Dictionnaire international des militants anarchistes