Louis Matha, ouvrier coiffeur à Castelljaloux (Lot et Garonne). Document Dictionnaire international des militants anarchistes

Cour d’appel d’Agen Le 21 décembre 1893
Parquet
Direction des affaires criminelles

Monsieur le Garde des Sceaux,

Par mes rapports en date des 3, 6 et 14 mai, j’ai eu l’occasion de porter à votre connaissance des détails complets sur l’organisation de l’anarchisme dans l’arrondissement d’Agen, et particulièrement dans la ville d’Agen où cette secte s’est cantonnée.
Après le mois de mai 1892 jusqu’au mois de novembre, le parti anarchiste ne s’est livré à aucune manifestation extérieure. Mais deux conférences anarchistes données par le sieur Régis Meunier eurent lieu les 27 et 28 octobre dans la salle St Jean, rue Pontarique, devant moins de cent auditeurs. Cet anarchiste fait dit-on, partie d’un groupe de Nantes ; il venait de Villeneuve sur Lot et avait été appelé par le groupe anarchiste d’Agen. Le sujet de la première conférence était : « Fumisterie des politiciens ». Le conférencier prit prétexte de la grève de Carmaux pour traiter la question du suffrage universel ; il chercha à établir que ce suffrage ne sert qu’à assurer la fortune de quelques ambitieux, et que les ouvriers n’obtiendront jamais une réforme par le bulletin de vote. Il conclut à la destruction de la société actuelle et à l’abolition de toute autorité. La deuxième conférence, annoncée sous ce titre : « Les libertés se prennent mais ne se donnent pas », consista principalement dans une peinture très sombre de la misère des ouvriers et des luttes stériles qu’ils ont soutenues jusqu’à ce jour pour améliorer leur sort. Le conférencier termina l’exposé de ses doctrines en reprenant ses conclusions de la veille. Régis Meunier est un orateur fort médiocre, diffus et sans chaleur. Il s’exprime toutefois avec une certaine correction et évite d’employer les expressions violentes, grossières, injurieuses, auxquelles ont habituellement recours les anarchistes. Le public écouta froidement le développement de ses théories ; il n’y eut ni interruption, ni contradiction et tout se passa dans le plus grand calme.
En somme, ces deux conférences, dont la presse locale publia des résumés exacts ne produisirent sur les auditeurs aucun effet appréciable.

Dans la nuit du 8 au 9 décembre, plusieurs placards ayant pour titre « Dynamite et Panama » furent affichés en divers endroits de la ville d’Agen.
Ce factum avait été imprimé à Londres. Plusieurs exemplaires avaient été reçus par le marchand de journaux, Blouin, dépositaire de toutes les publications anarchistes, qui, dès le 7 décembre, afficha ce placard dans l’intérieur de son kiosque de la place du Marché et le mit en vente.
Ceux qui avaient été affichés dans la nuit du 8 au 9 furent immédiatement enlevés ou déchirés par les agents de police.
Le 9 décembre, le préfet du Lot et Garonne avait fait savoir au commissaire de police que, par décision ministérielle, la circulation de ce placard était interdite en France. Cette décision fut notifiée tardivement. En effet, l’article 14 de la loi du 29 juillet 1881 ne réprime que « la mise en vente ou la distribution faite sciemment au mépris de l’interdiction ». On n’aurait donc pas pu poursuivre les afficheurs qui d’ailleurs n’ont jamais été connus. Examiné dans son texte, il était facile de relever dans le placard des passages répréhensibles.
Les uns contenaient l’apologie de faits qualifiés crimes, mais ne constituaient pas la provocation directe. D’autres contenaient des injures, des outrages, des diffamations à l’adresse du gouvernement mais des poursuites n’auraient pu être exercées contre le nommé Blouin pris comme vendeur du placard, que si des plaintes avaient été régulièrement portées, suivant les prescriptions de l’article 47, paragraphe 1,2, 3 de la loi sur la presse.

Pendant la nuit du 31 décembre 1892 au 1er janvier 1893, un nouveau placard fut affiché dans divers quartiers de la ville d’Agen. Ce placard intitulé « A bas la Chambre », avait été imprimé rue Visconti, imprimerie Curini à Paris.
Dès le 20 décembre, il avait été directement signalé par le préfet du Lot et Garonne à l’attention de la gendarmerie et de la police. Tous les exemplaires déposés sur les murs furent arrachés ou lacérés.
Ce placard était le même que celui qui avait été affiché à Paris et dans plusieurs grandes villes. Les recherches qui furent faites dans le but de découvrir ceux qui l’avaient reçu ou affiché n’ont donné aucun résultat.
Pendant les premiers mois de 1893, le groupe agenais a essayé d’étendre son action et, dans ce but, a tenu des réunions dans diverses communes de l’arrondissement, et notamment à Layrac, Caudecoste, Astaffort, St Hilaire et Port Ste Marie.
Costes était alors leur principal orateur.
Mais, ils ont été partout mal accueillis, hués, sifflés. Plus tard, quelque temps avant l’ouverture de la période électorale, pour les élections législatives, il arriva de Bordeaux un certain Martenot, ouvrier mécanicien, qui se joignit aux « Indépendants d’Agen » et publia plusieurs manifestes anarchistes.
Il posa, du reste, sa candidature et recommanda l’abstention ; il était « candidat pour la forme, candidat abstentionniste ».
Martenot s’attacha surtout à combattre la candidature de M. Dauzon, aujourd’hui député de l’arrondissement d’Agen. Il le suivit dans la plupart des réunions, critiqua son programme et exposa, sans succès, ses propres théories anarchistes. Martenot était toujours accompagné par Costes et souvent aussi par Chavinier et Murat. Il vivait avec une femme, ayant l’aspect d’une femme du peuple de Bordeaux, qui vendait sur la voie publique des chansons contre M. Dauzon. Il semble que cet individu pouvait ne pas être un anarchiste très convaincu, et qu’il devait être à la solde de personnes ayant intérêt à discréditer M. Dauzon et à faire échouer sa candidature. Au surplus, un mois après les élections, Martenot quittait Agen pour rentrer à Bordeaux.
Il y a eu, au mois d’août dernier, une autre candidature anarchiste, celle du nommé Pébéray, cultivateur à St Hilaire, jeune homme de 27 ans, peu laborieux, exalté, mais sans instruction, plutôt simple d’esprit et considéré comme inoffensif. Il a publié un manifeste dont il n’est assurément pas l’auteur.
Aux élections municipales, cantonales et législatives, les anarchistes agenais n’ont jamais manqué d’afficher des placards et de prêcher l’abstention.
Ils font imprimer leurs manifestes chez Mourgues, imprimeur, 5, rue de Garonne.
Ce Mourgues ne passe pas pour un anarchiste ; il a été déclaré en état de faillite en 1892.
En ce moment, et depuis plusieurs mois, l’ancien groupe des anarchistes agenais a cessé de se réunir et plusieurs de ses membres ont quitté la ville. Les réunions du samedi n’ont plus lieu et le typographe Palazo a rompu toutes relations avec les anarchistes qui fréquentaient son débit. Du reste, il s’est associé avec d’autres jeunes gens pour fonder « L’Imprimerie Moderne » du Cours Victor Hugo ; ses camarades et lui, mariés pour la plupart, travaillent assidûment et, à la suite d’une récente adjudication, ils sont devenus les imprimeurs de la Préfecture. Le groupe primitif est aujourd’hui désorganisé et plusieurs de ses membres les plus militants sont allés se fixer à Bordeaux, comme Martenot, Costes, Brussiez et Bourguignon. Je crois utile de vous donner une liste exacte des individus qui ont réellement fait partie du groupe anarchiste agenais. Ces individus sont au nombre de seize.
Murat Louis, représentant de commerce, 13 rue des Grenouilles, né le 23 juin 1857 à Roquecar (Tarn et Garonne), jamais condamné ; très militant, aimant la discussion et la propagande.
Chavinier Jacques, employé de commerce, 5 rue Cambon, né à Paris 20e arrondissement, le 27 février 1868, jamais condamné ; très militant, correspondant de journaux anarchistes, actif et semblant convaincu.
Peyrebelle François, Léopold, plâtrier, né à Agen, le 7 décembre 1845, jamais condamné, demeurant 17 Cours Voltaire. Il semble convaincu ; sa femme partagerait ses idées.
Costes Firmin, parqueteur, 42 rue Mirabeau ; né à Bruch le 18 mars 1850. Il a été condamné le 1er janvier 1871, par le Conseil de guerre de Lille, pour refus d’obéissance à 2 ans de prison, et le 16 mai 1871, par le Conseil de guerre d’Alger, à 5 ans de prison, pour vente d’effets d’équipement. On lui prête de mauvaises mœurs ; il serait brutal et peut-être dangereux. Il n’habite plus Agen, et est parti pour Bordeaux.
Luquet Odon, dit Alexandre, peintre, 44 rue du Pont de Garonne, né à Bordeaux le 21 mars 1859 ; jamais condamné. Militant à surveiller. Depuis quelque temps, il a quitté la ville et s’est fixé au Passage d’Agen, lieu de Comargue.
Bourguignon Guillaume, charpentier, né à Cumond (Dordogne) le 20 avril 1865, jamais condamné ; brutal et peu intelligent. Habite maintenant Bordeaux.
Blouin Henri, marchand de journaux, 19 rue Molinié, né le 21 janvier 1854, jamais condamné. Il fait une incessante propagande et vend ouvertement ou en cachette des écrits anarchistes ; il pourrait être dangereux, en ce sens qu’il semblerait capable d’exciter autrui à des actes criminels.
Eloi Antoine, dit Agry, né à Agen le 5 janvier 1867, jamais condamné, tourneur sur métaux, 6 rue d’Alembert. Est surtout un socialiste très avancé et ne passe pas pour dangereux.
Brussiez Eugène, charpentier, demeurant autrefois 5 rue Pontarique, habite maintenant Bordeaux.
Laffaugère Jacques, peintre, rue du 4 septembre, né à Agen le 30 décembre 1854, jamais condamné. Pas dangereux.
Goineau, charpentier, 13 rue Neuve Trénac. Il se dit socialiste anarchiste ; on ne le croit pas dangereux.
Pons, serrurier au Passage d’Agen, antécédents et état civil inconnus. Très exalté, paresseux, semblerait dangereux.
Paoul Laurent, coiffeur, rue Montesquieu, né à Puymirol le 19 février 1863, jamais condamné ; il assistait régulièrement aux réunions ; ne passe pas pour violent.
Pébéray Firmin, Joseph, cultivateur à St Hilaire, né dans cette commune le 14 mars 1866, jamais condamné ; est tenu pour un imbécile, paresseux et inoffensif.
Glady Fernand, né à Agen le 4 août 1861, peintre en voitures, déclaré en état de faillite le 2 juin 1891. Est viveur, de probité douteuse et a de mauvaises fréquentations. Il a quitté Agen et habite maintenant Bordeaux.
Martenot, ouvrier mécanicien, venu de Bordeaux et rentré dans cette ville, après avoir séjourné à Agen pendant 3 mois seulement. Caractère décidé et ouvert, tenant du politicien et du camelot, n’a pas l’aspect d’un sectaire, mais aime la discussion et la propagande.
A côté des anarchistes proprement dits, que je viens de désigner, on pourrait grouper un certain nombre de républicains radicaux ou socialistes qui ont des rapports plus ou moins suivis avec les meneurs anarchistes, ou qui ont régulièrement assisté à leurs réunions et conférences. Je citerai en premier lieu les typographes Palazo, Rabal, Schuller et Chigros qui ont fondé « L’Imprimerie moderne » du cours Victor Hugo et imprimé « La Réforme », journal publié par M. Dauzon, pendant la dernière période électorale. Ces quatre jeunes gens et leurs camarades ont fait un acte de propagande en faveur de la candidature de M. Dauzon ; ils n’ont plus rien de commun avec les anarchistes et ilss en repoussent les idées.
Je citerai en second lieu les individus dont les noms suivent : Genestet Jean dit Miramont, plâtier, rue Laboulbène ; Rambaud Jean Baptiste Auguste, maçon et tailleur de pierre, rue Luderie ; Lacombe Eugène,Severin, menuisier, rue Montesquieu ; Jarry Jean, employé de commerce, 7 rue Baudin ; Périssé Jean, maçon et ramoneur, rue Joseph Barra ; Rivière Jean, tailleur de pierres, rue Pontrique, ami et associé de Périssé ; Labeille Pierre, Auguste, représentant du journal « La Dépêche » pour la vente ; Bordes typographe chez Mme veuve Lamy, promoteur des syndicats ouvriers organisés à Agen ; Gay Louis, ancien menuisier et boulanger, aujourd’hui ; propriétaire aisé, demeurant à Bordeaux ; Mitadié Léonce, Arnaud, typographe, ami de Palazo ; Ribeyrolles François, ferblantier rue Grande Horloge ; Caze Pierre, charpentier, rue des Autas. Ces douze derniers individus ont été très remarqués aux réunions tenues publiquement par les anarchistes et ont applaudi leurs conférenciers ; mais ils ne sont pas anarchistes et ont tomberait dans l’exagération, si on les considérait comme affiliés à cette secte. Il est vrai que le ferblantier Ribeyrolles aimait autrefois à se dire le père des anarchistes et distribuait « Le Père Peinard ». On ne l’a jamais pris au sérieux, car il est un peu fêlé ! Du reste, depuis qu’il a hérité d’une dizaine de mille francs, il a fermé sa porte aux anarchistes en déclarant qu’il n’avait rien de commun avec eux. Quant au charpentier Cazes, ancien sapeur du 1er régiment de génie à Versailles, c’est surtout un ivrogne, quatre fois condamné à des peines légères pour rébellion et outrages envers un agent.
En résumé sur seize individus qui composaient exactement le groupe anarchiste Agenais, il n’en reste plus que 11 habitant encore notre arrondissement : 8 à Agen, Murat (presque toujours en voyage), Chavinier, Blouin, Peyrebelle, Eloi dit Agry, Laffaugère, Goineau, Paoul. 2 au Passage d’Agen, Luquet et Pons. 1 à Ste Hlaire, Péberay.
Ces 11 anarchistes ne se réunissent plus et tout démontre que leur propagande n’a jusqu’ici produit aucun résultat. S’ils ont cessé de se grouper et de manifester, c’est autant par découragement que par prudence.

Dans l’arrondissement de Nérac, il n’y a aucune organisation anarchiste ; tout au plus peut-on dire qu’il y a quelques anarchistes, bien peu nombreux, sans influence et peut-être sans convictions.
D’après les renseignements recueillis, ce n’est que dans la ville de Casteljaloux qu’on trouve des gens paraissant professer ouvertement l’anarchisme. Ce sont quelques amis ayant subi l’influence du nommé Matha Armand. Matha a quitté Casteljaloux pour aller à Paris où il est fot mêlé au mouvement anarchiste. Il a été, s’il ne l’est encore, gérant du journal « L’En Dehors ». Il habitait 12 rue Bochard de Saron et a subi plusieurs condamnations pour délits de provocation au meurtre.
C’est par Matha que deux ou trois individus furent amenés à professer l’anarchie. Un autre anarchiste, Sébastien Faure, est allé faire des conférences à Casteljaloux.
Le résultat de cette propagande n’a pas été bien grand et c’est tout au plus si l’on compte quatre ou cinq anarchistes.
Il y a trois individus qui méritent d’être surveillés. Beaujardin Jean, 39 ans, maçon né à Bouglon et établi depuis son mariage à Casteljaloux. Il est en ce moment à Bordeaux avec sa femme. C’est un ouvrier laborieux qui peut avoir une certaine influence.
Ducasse Jean, 40 ans, n’exerçant aucune profession et vivant cependant dans une certaine aisance sans qu’on lui connaisse aucune ressource. Ducasse est allé quelques fois à Paris ; il est en relations avec Matha. Il vit séparé de sa femme, qui mène une conduite assez légère. Cette séparation de fait remonte à plusieurs années pendant lesquelles les deux époux ont cependant repris une ou deux fois la vie commune, pour se séparer de nouveau.
Ferrand Pierre, 33 ans, chiffonnier, marié, séparé de sa femme qu’il a abandonnée avec un enfant. C’est un des chiffonniers qui passent pour pratiquer le métier de receleurs ; il a été poursuivi pour complicité de vol et relaxé. Intelligent et actif, Ferrand peut-être considéré comme le plus dangereux du point de vue de la propagande et surtout de la mise en pratique par le vol, des théories anarchistes. Il est établi à Casteljaloux mais depuis quelque temps il voyage beaucoup sans que l’on soit fixé sur le but et la direction de ses fréquents déplacements.
Ces trois individus sont à proprement parler les seuls anarchistes capables de jouer un certain rôle. Après eux on peut signaler les trois frères Tresco, cordonniers, dont l’un est un ivrogne ne jouissant d’aucune influence et d’aucune considération, dont les deux autres se sont assagis.
Tresco Jean, 34 ans, cordonnier, marié, séparé à plusieurs reprises de sa femme qu’il maltraite, coureur de cabarets, méprisé même de ses deux frères.
Tresco Louis, 31 ans, cordonnier
Tresco Pierre, 38 ans, cordonnier.
Ces deux derniers passent pour anarchistes, mais ils sont très réservés dans leurs propos et il y a peut-être quelque exagération dans les opinions qu’on leur prête. Ils ont épousé les deux sœurs, toutes deux institutrices adjointes à l’école maternelle de Casteljaloux. Depuis leur mariage, ils ont conservé une attitude très correcte. Ils s’occupent de leur travail ; ils ne sont pas et ne paraissent pas suceptibles de devenir dangereux. L’un, Tresco Louis, est le correspondant à Casteljaloux du journal « La France du Sud-Ouest ».
En résumé, sauf les trois premiers individus qui ne sont peut-être, si l’on excepte Ferrand, que des fanfarons de l’anarchie, on peut dire qu’il n’y a pas de groupe anarchiste dans l’arrondissement. On ne signale que Casteljaloux comme le point sur lequel la propagande anarchiste a obtenu de bien rares adhésions. Il est vrai que la suppression des commissariats de police cantonaux de Casteljaloux, Mézin et Lavardac ne laisse plus que de médiocres moyens d’investigation. Les juges de paix sont mal placés pour fournir des renseignements de première main ; quant aux maires, leurs renseignements doivent être acceptés sous réserve. Ils sont le plus souvent sans valeur ou même inexacts.

Villeneuve sur Lot.
Deux individus peuvent être classés comme manifestant ou ayant manifesté des opinions anarchistes ; ce sont les nommés Guérin et Rabasse.
Guérin Jean, né à Cancon le 28 septembre 1835, fils de Jean et de Clerc Anne, réside à Villeneuve sur Lot où il exerce la profession de tisserand. Il est marié et père de deux enfants. Il travaille assez régulièrement de son état, vit très isolé, fréquente le plus rarement possible ses voisins qui sont tous des paysans cultivateurs.
Guérin, depuis plus de deux ans crie dans les rues de Villeneuve et la banlieue, les journaux Le Père Peinard et la Révolte, qu’il vend au numéro. Les acheteurs ont toujours été très rares et il est à remarquer que ce sont assez souvent des personnes n’appartenant pas au milieu ouvrier qui prennent le journal.
Guérin reçoit le Père Peinard et la Révolte par la poste, et toutes les fois que le journal paraît. Il est à peu près illettré. Bien que pris isolément, on puisse ne pas le considérer comme capable de mettre en pratique les théories dont il se réclame, on croit qu’il pourrait être dangereux, s’il était poussé par des compagnons qui prêcheraient d’exemple. Son caractère est violent et disposé à se mettre en révolte contre l’autorité.
Le 8 octobre 1880, il a été condamné, par le tribunal de Villeneuve sur Lot, à 24 heures de prison pour rébellion et outrages aux agents. Le 4 juillet 1880 à 5 francs d’amende, pour coups et ivresse.
Il y a un an environ, après l’affaire Ravachol, des placards anarchistes furent posés sur quelques établissements publics. Les soupçons de la police se portèrent sur Guérin, mais l’enquête ne permit pas d’établir sa culpabilité.
Rabasse François, né à Agen le 18 décembre 1862, fils de Joseph et de Escale Suzanne, portefaix, lutteur, demeurant à Villeneuve.
Rabasse né à Agen d’un père espagnol qui y était né lui-même, est français. Il y a quelques années qu’il réside à Villeneuve. Il est marié et n’a pas d’enfants.
Il travaille assez souvent comme portefaix et les jours de foire de Villeneuve, il lutte avec les lutteurs. Il est d’un naturel fanfaron, mais redoute la police. Sans être dangereux, serait peut-être capable par entraînement de faire un mauvais coup. Cependant, il vient de passer une année sous les drapeaux et il est possible que son caractère se soit modifié dans le sens du bien.
En février 1892 ou un peu plus tard, sur commission rogatoire délivrée par un magistrat instructeur du Parquet de la Seine, une perquisition fut faite chez Rabasse. On avait trouvé, je crois, dans les bureaux du Père Peinard ou du journal La Révolte une ou deux lettre signées Rabasse. Ce dernier annonçait qu’il avait crée à Villeneuve, un groupe anarchiste et que les affiliés devaient se réunir dans l’auberge Delmont ; Rabasse ne nommait personne et l’enquête établit que jamais aucune réunion n’avait eu lieu.
Mais la perquisition fit découvrir chez Rabasse une certaine quantité d’exemplaires de journaux anarchistes, Le Père Peinard ou autres, ainsi qu’une ou deux brochures sur l’anarchie. Dans un carnet qui fut également saisi et transmis au Parquet de la Seine, il y avait, tout au moins, une adresse de personnes connues comme anarchistes. Je crois pouvoir citer celle d’un certain Darnaud, habitant à Foix. Rabasse déclara que c’était à ce dernier qu’il s’adressait, ou devait s’adresser, pour avoir des brochures, des journaux.
Est-il encore en correspondance avec les directeurs du Père Peinard, de la Révolte ? On ne le croit pas. La perquisition semble avoir produit un effet salutaire. Rabasse ne reçoit plus de journaux anarchistes, mais il peut être toujours considéré comme étant anarchiste.
A Villeneuve, il existe aussi quelques rares individus à l’esprit inquiet ou exalté, qui se disent socialistes collectivistes, parlent de révolution sociale, notamment un certain Auroux ; ils ne peuvent être classés dans la catégorie des anarchistes, car ils répudient les moyens de propagande par le fait. En général, la population ouvrière est saine.

Canton de Fumel.
Rien à signaler. Aucun anarchiste connu. Les ouvriers y sont nombreux, surtout à Fumel, à l’usine métallurgique, mais leur esprit paraît bon. Même observation pour tous les autres cantons de l’arrondissement. Population agricole très sage.
En résumé, pas d’organisation d’anarchisme dans l’arrondissement et seulement les deux individus résidant à Villeneuve professant des opinions anarchistes.

Marmande.
Personne n’a été signalé comme professant des idées anarchistes. On peut donc dire qu’il n’existe point d’anarchiste dans l’arrondissement.

Auch.
Il n’existe aucune organisation anarchiste dans l’arrondissement d’Auch qui ne comprend aucun centre industriel.
Les politiciens les plus avancés se rangeraient tout au plus dans le parti socialiste en répudiant avec indignation toute solidarité avec le parti anarchiste. On ne signale, comme ayant manifesté quelque tendance révolutionnaire qu’un nommé Pébernet Laurent, âgé de 29 ans, actuellement ouvrier boulanger à Auch, sans domicile fixe. Cet individu a été condamné par le tribunal correctionnel d’Auch le 6 de ce mois à deux mois de prison, par application des articles 23 et 25 de la loi du 29 juillet 1881, pour avoir adressé à de jeunes conscrits, conduits au chemin de fer pour rejoindre par deux caporaux, les paroles suivantes : « Si vous étiez des hommes, vous partiriez tous ».
Le tribunal a estimé comme le ministère public que ce propos constituait le délit de provocation adressée à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs et de l’obéissance qu’ils doivent à leurs chefs dans ce qu’ils commandent pour l’exécution des lois et des réglements militaires. Le nommé Pébernet a déjà subi deux condamnations pour vols (Condom 14 février 1891, 6 mois).
Parmi les accusés qui ont comparu devant la cour d’assises du Gers, il faut signaler un nommé Leguet Gustave, né à Paris 13e arrondissement le 16 juillet 1873, sans domicile fixe, condamné le 26 avril 1893 à 3 ans de prison pour vol qualifié et ayant subi antérieurement, bien que n’étant âgé que de 20 ans, trois condamnations (Limoges 14 mai 1891 pour mendicité 6 jours. Aix, 25 mai 1892, vagabondage, 10 jours. Marseille 16 juin 1892, vol, 8 jours). Il a fait part de ses opinions anarchistes à son défenseur Me St Martin qui a eu beaucoup de peine à le dissuader de s’en glorifier à l’audience. Après la condamnation prononcée contre lui, il aurait dit qu’à l’expiration de sa peine, il reviendrait à Auch pour faire sauter le tribunal. Leguet subit sa peine à la Maison centrale d’Eysses. Il avait pour complice ou co-auteur dans le vol qui a motivé sa condamnation par la cour d’assises du Gers, un individu qui a été condamné à 5 ans de réclusion, se nommant Paeski Charles, né à Barcelone (Espagne) en octobre 1872 de parents polonais ; acrobate, chanteur, écrivant ses mémoires. Cet individu, plus circonspect que Leguet, et n’ayant pas fait parade des même opinions, serait très capable de les partager ; il a subi 3 condamnations (Agen, 29 octobre 1890, coups et blessures, u mois de prison. Agen, 3 juin 1891, vol, un an et un jour). Il est signalé comme malfaiteur des plus dangereux et a été l’objet d’un arrêté d’expulsion en date du 22 novembre 1890.

Condom.
Il n’existe dans l’arrondissement de Condom aucune organisation de l’anarchisme. Aucun individu n’a été signalé comme anarchiste parmi la population sédentaire de l’arrondissement de Condom ; en ce qui concerne les étrangers, aucun d’eux ne s’est jusqu’ici livré à aucune manifestation suspecte. Les journaux anarchistes, comme le Père peinard, la Révolte, n’ont aucun abonné et ne sont pas vendus.
Les entreprises criminelle récentes des anarchistes ont, au contraire, excité dans toutes les classes de la société, sans distinction de parti, une réprobation unanime.
Les individus de passage, notamment les sujets étrangers (les espagnols surtout qui abondent dans le pays) sont l’objet de l’attention du parquet et de la police. La loi du 8 août 1893 sur le séjour des étrangers est appliquée avec soin. MM. Les maires ont fourni à l’autorité judiciaire et à l’autorité administrative un concours très dévoué. Une trentaine de contraventions qui seront la plupart portées à l’audience correctionnelle du 27 courant, sont en ce moment en voie d’instruction.
Afin de rendre plus fructueuse la surveillance à exercer, les hôteliers, aubergistes, logeurs en garni, etc… ont été de nouveau avisés des sanctions qu’ils encourent pour irrégularité ou défaut de tenue de leurs registres.

Lectoure.
Jusqu’à ce jour, il n’a été signalé aucun anarchiste dans l’arrondissement.

Lombez.
Il n’y a point d’anarchistes dans l’arrondissement de Lombez.

Mirande.
Un seul individu n’habitant plus l’arrondissement est signalé comme anarchiste. C’est le nommé Duprat, originaire de St Martin ; marié, âgé de 35 ans, ancien tailleur d’habits, aujourd’hui restaurateur, rue Ramey, quartier Montmartre à Paris. Cet individu aurait été l’objet, il y a 8 ou 10 ans de recherches de la part de la Sûreté générale.

Figeac.
Il n’existe pas d’anarchistes dans l’arrondissement de Figeac. Le journal « Le Rappel » qui paraît à Figeac, sous l’étiquette socialiste est inspiré et rédigé par des hommes dont l’unique but est de saper l’influence politique du député actuel, M. Vival. Le candidat socialiste n’a pas recueilli aux élections dernières, plus de 600 voix, dans tout l’arrondissement.

Gourdon.
Il résulte des renseignements recueillis qu’il n’existe dans l’arrondissement de Gourdon aucune organisation anarchiste, aucun individu professant ouvertement les théories anarchistes. Il faut cependant signaler le nommé Teulet Bernard, né à Gramat le 12 août 1842, chef de chantier, sans domicile fixe.
Cet individu, intelligent et habile ouvrier, après avoir subi 3 condamnations, dont deux pour vols, s’en est vu infliger une quatrième, le 26 juin dernier, par le tribunal de Gourdon pour vol et détention de trois cartouches de dynamite.
Il viendrait d’être arrêté de nouveau pour vol à Villefranche (Aveyron).
Je n’ai cependant sur ce condamné, aucun renseignements qui me permette de le dire anarchiste.
Il m’a été impossible de recueillir encore des renseignements sur l’arrondissement de Cahors, le seul de mon ressort qui ne soit pas compris dans le présent rapport.
Dès qu’ils me seront parvenus, je m’empresserai de vous les transmettre.

Source : Arch. Nation. BB18 6449

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