COUR D’ASSISES DU RHÔNE

PRÉSIDENCE DE M. MONTALAN, CONSEILLER

Audience du 25 mai

Excitation à la guerre civile

Le journal le Droit social qui s’imprime à Lyon, comparaissait jeudi, en la personne de son gérant, M. Dejoux, devant la cour d’assises. Il était accuse de provocation au meurtre, à l’incendie et au vol. Après la lecture de l’acte de renvoi devant la cour d’assises, M. le président procède a un court interrogatoire de l’accusé.

M. Dejoux accepte l’entière responsabilité des articles incriminés, sans en accepter la paternité.

La parole est donnée à M. Block, avocat général.

L’honorable organe du ministère public croit nécessaire, avant tout, de citer les articles qui ont motivé la poursuite. De cette lecture ressortent les théories insensées, même sauvages, de ceux qui se sont nommés eux-mêmes les anarchistes.

Le fond de ces théories c’est la haine du patron, du capitaliste, du bourgeois, et comme conséquence, une guerre acharnée, par tous les moyens possibles, même par le revolver et le glaive, à ces vampires de la société.

Nous ne relèverons pas toutes les épithètes, toutes les périphrases plus ou moins saugrenues par lesquelles on les désigné à la haine des prolétaires.

Les articles que relève l’accusation ont tous été écrits à propos de la grève de Roanne.

On se rappelle qu’à la fin de cette grève un jeune ouvrier, du nom de Fournier, tira un coup de revolver sur un des patrons, M. Brechard, sans l’atteindre. Le Droit social regrette que cette tentative ait avorté ; néanmoins, il a ouvert dans ses colonnes une souscription à 10 centimes pour offrir un revolver d’honneur au citoyen Fournier. Si le montant des souscriptions excède le prix du revolver, le surplus devra servir à l’achat d’un deuxième revolver pour le compagnon qui suivra l’exemple de Fournier (Avis aux amateurs). Le citoyen Dejoux s’est inscrit pour 10 centimes et sa femelle aussi.

Tout en regrettant que Fournier ait manqué son coup, le Droit social provoque les ouvriers à de nouvelles tentatives. Les patrons sont des bêtes fauves, il faut les faire disparaître. Il faut anéantir la bourgeoisie financière et politique, c’est le seul moyen de s’entendre avec elle ; enfin, il faut détruire en détail, en attendant qu’on puisse le faire en gros. Les ateliers sont des bagnes industriels, la propriété est une injustice; le vol, c’est la revendication d’une chose qui vous a été arrachée.

M. l’avocat général fait ressortir le caractère criminel de ces théories et demande aux jurés de déclarer M. Dejoux coupable. Ils feront acte de bons citoyens et de bons républicains.

N’ayant pas choisi d’avocat, M. Dejoux présente lui même sa défense.

Avec des gestes ampoulés, un ton de mélodrame qui fuit sourire l’auditoire, il commence par déclarer que sa conscience est tranquille. Il comparait avec confiance devant la justice ; néanmoins, faisant la guerre aux bourgeois, il regette d’avoir affaire à un jury composé de bourgeois. Il eût préféré des prolétaires.

L’accusé fait moins une plaidoirie qu’un réquisitoire violent contre la bourgeoisie. Il affirme de nouveau les théories de son journal en les accentuant encore davantage.

Enfin, il termine en disant qu’il ne redoute ni condamnation, ni rien. Il énumère tous ses droits à la sympathie des prolétaires. En 1870, il a contracté une bronchite chronique; en 1872, il a épouse une femme poitrinaire, ce que n’aurait pas fait un bourgeois; l’accusation le représente comme patron cordonnier; c’est une erreur, il est ouvrier scieur.

— Condamnez-moi, s’écrie-t-il, vous aurez un prolétaire de moins, mais les amis auront un sujet de haine de plus.

Après cette défense, le jury se retire dans la salle de ses délibérations.

Il en rapporte, vingt minutes après, un verdict de culpabilité sans circonstances atténuantes.

La cour, après en avoir délibéré, con damne M. Dejoux à la peine d’une année d’emprisonnement et 200 fr d’amende. A ce moment, un individu placé au fond de la salle, s’écrie : « Vive la Révolution sociale ! ». Il est aussitôt saisi par deux gardiens de la paix et conduit à la Permanence.

Un certain déploiement de police avait été fait tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la salle d’audience. (Petit Lyonnais )

Courrier de Saône et Loire 28 mai 1882