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Le Cri du Peuple 6 décembre 1883. Gallica.

Hier est venue à la onzième chambre correctionnelle, présidée par M. Ragobert, l’affaire du meeting de la place de la Bourse.
M. Bulot, substitut du procureur de la République, occupe le siège du ministère public.
Mes Laguerre et César Bouchage sont assis au banc de la défense.
Dix prévenus comparaissent, neuf pour avoir signé le placard qui convoquait les ouvriers sans travail à la manifestation, et un, M. Mirielle, gérant du journal le Cri du Peuple, pour publication d’articles provoquant à un attroupement non armé.
Les neuf autres sont :

Victor Esnay, cordonnier, 24 ans
Emile Thibot, dit Tresse, joaillier, 39 ans;
Pierre Garronet, serrurier, 28 ans;
Georges Roussel, imprimeur, 18 ans;
Alphonse Lecœur, journalier, 24 ans
Jean Rabout, cordonnier, 21 ans;
Célestin Laloubé, garçon marchand de vin,18 ans ;
René Bourdin, tailleur, 19 ans;
Charles Millet, employé de commerce, 20 ans;
Léonard Cottin, ajusteur-mécanien, 18 ans.
Il est procédé à leur interrogatoire.
Esnay est inculpé de provocation à un attroupement. Les renseignements fournis sur son compte sont bons. Il répond aux questions qui lui sont posées: «Je me déclare hautement anarchiste. Je ne reconnais aucune loi, et je fais ce que bon me semble. Je déclare hautement que ai signé l’appel en connaissance de cause. Je suis prêt à recommencer. »
Esnay est libre.
Thibot, dit Tresse, a signe l’appel. Il est en outre poursuivi pour détention d’engins meurtriers.
M. le président. Reconnaissez-vous ce dernier fait?
R. Ceci est totalement faux et une pure invention d’un esprit malade. Les prétendues bombes trouvées chez moi sont des lombardes, c’est-à-dire des boules pour épingles de coiffure. Il ne me sera pas difficile d’établir que le métal dont elles sont faites ne pouvait servir à fabriquer des bombes.
Thibot, qui est détenu, déclare, lui aussi, qu’il a signe l’appel et qu’il est prêt à recommencer.
Garrouste, libre, signataire de l’appel, a été trouvé porteur d’un couteau-poignard. Il a affirmé qu’il a l’habitude de le porter sur lui.
Même profession de foi que les précédents.
Roussel, détenu, chez qui on a trouvé la fiole contenant une dissolution de phosphore dans du sulfure de carbone. Il prétend qu’il la tenait d’un de ses amis qui l’avait laissée en dépôt chez lui, les anarchistes étant constamment inquiétés. Il affirme, au surplus, que d’autres fioles trouvées chez lui ne contenaient que des liquides absolument inoffensifs.
Il discute avec véhémence les charges qui pèsent sur lui de ce chef’; mais lui aussi se proclame anarchiste. C’est comme tel qu’il a signé l’appel. « Je recommencerai a, la première occasion! Franchement, le gouvernement n’a pas de chance avec les anarchistes! »
Pecœur, vingt-quatre ans, détenu, a été condamne pour filouterie d’aliments.
« J’estime, dit-il, que les camarades devraient faire comme moi au lieu de se serrer le ventre. »
Affirmation des opinions anarchistes, non moins énergique que les précédentes.
Millet, détenu, prévenu de provocation à un attroupement et de vagabondage, de port d’armes prohibées,d’outrages et rébellion aux agents.
Il a été arrêté chez un ami et déclare ne pas vouloir indiquer son dernier domicile, « Je ferai remarquer, dit-il, que lorsque j’ai été arrêté, j’étais possesseur de 3 fr. 70 j’avais donc des moyens d’existence. »
S’il a résisté, c’est qu’on l’arrêtait sans mandat dans ces conditions, il ne pouvait commettre le délit de rébellion.
M. Armand Mivielle, gérant du Cri du Peuple, affirme qu’en insérant 1’appel dans son journal avec des réserves formelles, il ne croyait commettre aucun délit.
Raoux, vingt et un ans, cordonnier, détenu déjà plusieurs fois, condamné pour participation à des manifestations, est prévenu de complicité de provocation a, un attroupement pour avoir commandé les affiches de l’appel. Il n’a pas signé l’appel parce qu’il est, dit-il, actuellement sous la dépendance de l’autorité militaire.
Il nie le fait de complicité qui lui est reproché.
Lalounde, Alexandre Bourdin et René Bourdin ont affiché l’appel, Ces jeunes gens sont prévenus de complicité. Ils croyaient avoir le droit de procéder à cet affichage.
Cottin, dix-huit ans, ajusteur-mécanicien, a signé l’affiche et ne décline aucune responsabilité.
On entend quelques témoins.
M. le substitut Bulot requiert l’application de la loi.
Il donne lecture de quelques « pensées » saisies chez les prévenus.
Une voix dans l’auditoire. Et Galliffet ?
Le président. Faites sortir l’interrupteur et toutes les personnes qui interrompront à l’avenir.
Me Laguerre prend la parole au nom du Cri du Peuple. Il déclare d’abord qu’il aurait voulu défendre les accusés qui sont coupables seulement d’humanité.
Le Cri du Peuple se défend de lui-même, continue-t-il.
Il est poursuivi pour avoir publié l’appel fait aux ouvriers sans travail.
Il déclare que c’est à titre de document que Le Cri du Peuple a publié le placard, comme l’ont fait tous les journaux que le ministère n’a pas pensé à poursuivre.
C’est donc la misa en pratique de l’esprit politique du journal qui a été faite dans cette occasion.
Le Cri du Peuple n’a ni approuvé ni désapprouvé le meeting. Il a inséré l’affiche placardée sur les murs de Paris. Voila tout.
Chacun des accusés prononce quelques paroles pour sa défense.

Jugement

Raoux est acquitté.
Lecœur, acquitté sur le chef de vagabondage, outrage et rébellion, est condamné à trois mois pour provocation à attroupement.
Millet, acquitté pour rébellion et condamné à quatre mois de prison pour port d’armes prohibées, outrages et provocations aux attroupements.
Thibaut, acquitté sous la prévention d’engins incendiaires, est condamné à trois mois pour provocation à attroupement.
Garroust acquitté pour port d’armes prohibées, est condamné à trois mois pour provocation à attroupement.
Cottin, condamné à trois mois pour provocation à attroupement.
Lalonde, René Bourdin, Fernand Bourdin, condamnés chacun à quinze jours de prison pour complicité de provocation à attroupement.
Roussel, condamné pour détention d’engins incendiaires et provocation a attroupement, six mois de prison et 50 fr. d’amende.
Mivielle, condamné à six jours pour complicité de provocation à attroupement.
Esnay (Victor), trois mois de prison pour provocation à attroupement.
Des cris de « Vive l’anarchie » retentissent.
LODY.

La Presse 23 décembre 1883 sur Gallica