L’anarchiste est le congénère du nihilisme ; l’un est le frère puîné de l’autre. C’est à Genève qu’ils se sont rencontrés. Il ne faut donc pas s’étonner si ce qu’ils appellent leur « procédé politique» repose sur la même donnée : la terrorisation par la menace d’abord, suivie bientôt de quelques explosions
de dynamite.
La menace, les anarchistes ne la pratiquent pas seulement par la voie de la presse, mais aussi par des affiches apposées la nuit sur les murs de Paris. Les affiches ne sont pas toujours imprimées ; celles que Thiriot rédigeait, écrivait, placardait lui-même, artisan à la fois de la pensée et de la colle, étaient variées en la forme : mais aboutissaient toutes aux menaces de mort et d’incendie dont voici un échantillon :
Vive la révolution sociale! A bas Grévy ! A bas les ministres et tous les buveurs de sang !
Notre devoir à nous autres révolutionnaires c’est de les tuer. Incendions les bâtiments, dévastons leurs propriétés, vengeons-nous, car ces brigands nous ont assez fait souffrir.
Un anarchiste du VIe arrondissement.

Il y avait longtemps que Thiriot – il est le premier à s’en vanter – apposait ainsi nuitamment des placards incendiaires et homicides dans les quartiers de Vaugirard et Montparnasse.
Dans la nuit du 29 au 30 mai il a été arrêté vers trois heures du matin, rue du Cherche-Midi, porteur d’un pot de colle et d’affiches. Pris sur le fait, il a déclaré qu’il venait déjà d’apposer dix-sept placards.
C’est a raison de ce fait, qualifie, par la loi du 29 juillet1881, de provocation à un crime que Thiriot a comparu hier devant le jury de la Seine.
Le prévenu a vingt-neuf ans; il était commis aux écritures chez des entrepreneurs, vivant assez misérablement, s’occupait beaucoup de politique, assidu aux réunions socialistes, ayant ses petites et grandes entrées dans les bureaux du journal Le Citoyen-la-Bataille.
M. le président. — Vous reconnaissez avoir affiché le placard intitulé : Aux armes !
Thiriot. — Oui, mais ce qu’on ne dit pas c’est que j’affichais aussi d’autres proclamations, par exemple, celle en faveur des négociants de Paris contre la Compagnie du gaz.
M. le président. — Si l’accusation n’en parle pas, c’est quelle ne relève pas ce fait contre vous, mais puisque vous y faites allusion, ‘en citerai les passages que voici ;
Si les agents du gaz osaient fermer les compteurs, les boutiquiers n’ont qu’une chose à faire, s’armer de revolvers et, après sommations faites aux argousins de la Compagnie, les tuer : ils en ont le droit. Il faut aussi qu’on organise des patrouilles de citoyens armés jusqu’aux dents pour surveiller les agents.
Le prévenu. — Sans doute, c’est moi qui rédigeais aussi ces affiches : une avait un arrêté du préfet, la Compagnie le violait. Il était naturel que…
M. le président. — Aussi y retrouve-t-on les provocations au meurtre. Dans une perquisition faite chez vous on y a saisi, entre autres écrits, une brochure sur la dynamite, les moyens de la fabriquer et de l’employer. C’est en effet là une des préoccupations familières à ceux de votre parti.
Le prévenu. — Cette brochure n’est pas de moi.
M. le président. — Dans l’instruction vous avez répondu que les idées exprimées par vous étant le résultat de vos convictions vous aviez le droit de les exprimer. Ne serait-ce pas plutôt là le résultat d’un moment d’exaltation ?
L’honorable magistrat voulait fournir au prévenu l’occasion d’une rétractation plus ou moins sincère mais qui eût pu désarmer le jury.
Thiriot se borne à répondre qu’il a donné ses instructions à son avocat.
Me Balandreau qui voudrait sauver ce malheureux, parle de sa misère qui le rendrait accessible à de regrettables excitations; il ajoute timidement qu’aujourd’hui Thiriot comprenait certainement ce qu’elles ont d’odieux, de dangereux et que la justice par sa clémence le désarmerait, le rendrait à de
meilleurs sentiments..
En s’asseyant Me Balandreau dit à l’oreille du prévenu : « Allons, rétractez, les menaces de mort.. » Mais Thiriot résiste au conseil. La raison on la trouve en regardant le fond de l’auditoire rempli par les amis en anarchisme.
Balbutier quelques mots, c’était l’acquittement presque certain, mais le sectaire se déshonorait.
Le jury a, toutefois, rapporté un verdict qui ne refusait pas à ce pauvre illuminé les circonstances atténuantes.
Thiriot a été condamné à quatre mois de prison et deux cents francs d’amende. Il ne paraissait pas s’attendre à cette modération dans la peine : en se retirant il salue la cour et donne la main à Me Balandreau.
A la sortie, Thiriot est attendu par les frères en anarchisme, ils sont une quinzaine, prêts à le féliciter de sa fière attitude.
Samedi nous reverrons en police correctionnelle l’ex-zouave Jacob, prévenu d’exercice illégale de la médecine et de blessures causées par imprudence.

El Cadi.

Gil Blas 30 août 1883 sur Gallica