Tribunal Correctionnel de Marseille

Audience du 8 août (matin)

Hier matin, dès 8 heures, une certaine quantité de curieux se pressaient dans la salle d’audience de la 4e chambre correctionnelle pour assister aux débats du procès intenté à six socialistes, en raison du meeting du 20 juillet, que nous avons raconté à son heure.

Le service d’ordre était fait par plusieurs brigades de gardiens de la paix et d’agents delà sûreté, placés sous la direction de M. Lacoste, commissaire aux délégations judiciaires.

A 9 heures, les inculpés sont introduits ; ce sont : Bouisson, toujours malade et en traitement à l’hôpital de la Conception, que suivent Roussin, Georgeren, Canepa, Ferrando et Fournier; ces derniers,extraits de la prison Chave. Leur costume est des plus modestes. Au banc de la défense, prennent place Me Suchet, de Tournadre et Arnoux, charges des intérêts de Bouisson, Canepa, Georgeren.

A 9 heures 20, l’audience est ouverte. Le tribunal, composé de MM. Giraud, président ; Caslillon et Mariani, assesseurs, entre en séance ; M.Dormand, procureur de la République, prend place au fauteuil du ministère public; M. le substitut Capillery l’assiste.

Les débats s’ouvrent par une poursuite intentée contre le sieur Godard se prétendant gérant et M. Salle, propriétaire de l’imprimerie du journal anarchiste l’Affamé, dont le dernier numéro contient des articles qui vont motiver une procédure eu cour d’ assises. Après une courte discussion sur la question de principe, discussion dans laquelle le ministère public a rendu hommage à l’honorabilité de l’ancien secrétaire de Louis Blanc, M. Salles a été acquitté, et le sieur Godard, qui ne se présente pas, condamné à 50 fr. d’amende pour chaque infraction commise.

Cela vidé, M. Mariani, juge, qui avait cru devoir se récuser pour des motifs personnels reprend son fauteuil et Bouisson se place avec ses complices sur le banc situé en face du tribunal. Dix-sept témoins sont ensuite appelés.

AUDITION DES TÉMOINS

M.Gallian, commissaire central. — J’avais été avisé qu’un meeting devait avoir lieu, le 14 juillet, sur la place Saint-Michel ; vers trois heures de l’après-midi, j’ai vu un monsieur que je ne connaissais pas pérorer sur un banc, entouré de nombreuses personnes. Ceint de mon écharpe, j’ai traversé le groupe et j’ai invité l’orateur (que j’ai su plus tard être Bouisson) à se taire. Il s’est alors adressé à la foule, disant qu’en France, sous la République, on ne jouissait pas des mêmes libertés qu’en Angleterre. Il y avait là 4.000 assistants, Bouisson criait : « Nous voulons du travail ! » Je n’avais pas assez d’agents pour disperser tous les groupes ; du reste, Bouisson et ses amis se sont retirés dans un café.

Le dimanche suivant, un autre meeting, était annoncé sur la place Villeneuve ou j’avais pris de sérieuses mesures d’ordre. A 5 h. 1/4, la manifestation arrivait, précédée par M. Bouisson; je l’invitai fi se retirer. Comme il insistait pour se rendre à la mairie, je l’ai saisi et les agents l’ont empoigné non sans résistance. Pendant ce temps j’ai fait face à la foule pour lui en imposer, car elle acclamait Bouisson qui cherchait à parler aux assistants. (Sur des questions de Me Suchet). M. le maire était à la mairie, mais M. le procureur de là République ne s y est rendu qu’après pour l’interrogatoire des prévenus. N’ayant aucune intention de mettre en mouvement la force armée, je n’ai fait opérer ni sommations, ni roulement de tambour. J’ai employé ces moyens ailleurs dans des circonstances critiques et quand les manifestations avaient un autre caractère grave. L’attroupement semblait assez pacifique.

M.le President. — Quelle était l’attitude de Bouisson à la Plaine ?

R. — Il est arrivé avec trente personnes ; il paraissait leur directeur et c’est avec elles qu’il s’est rendu nu café de l’Eldorado. J’ai su plus tard, je le répété, que c’était lui qui pérorait sur un banc.

D.— Quelle est sa situation ?

R.— Bouisson est d’une moralité déplorable. On le le présente, même parmi ses amis politiques, comme ayant fini par vivre aux crochets des femmes de mauvaise vie. Un de ses intimes prétend qu’il a dit ; « Les femmes m’ont mangé ce que j’avais; il faut que la chose tourne.» On assure que dans cette manifestation son rôle n’était pas désintéressé.

Antoine Boyer, adjoint.—Je ne sais rien de l’affaire en elle-même; j’étais alité. (Sur des questions de M. le procureur de la République.) Je connais Bouisson depuis dix ans: il militait dans le parti républicain. Il y a six mois je devais fonder avec lui une société coopérative pour les ouvriers. Il devait créer également un journal officiel pour rendre compte des séances du conseil municipal. Il est venu me consulter a mon domicile pour savoir si la commission du meeting pourrait insérer dans le journal le Travailleur des comptes-rendus. J’étais alors malade et ai répondu vaguement.

Le procureur lit un projet de traité du 19 juin 1884 fait entre MM. Boyer, Achard et Bouisson pour le journal le Travailleur, dont le témoin serait directeur. L’honorable magistrat ajoute que Bouisson a quitté la gérance du journal l’Affamé, sous prétexte de cautionner M. Boyer vis-à-vis de son imprimeur, M. Achard.

M.Boyer dit que Bouisson n’est pour rien dans le Travailleur et que tout s’est passé en projets, le prévenu stipulant en sa faveur. Il ajoute, sur une interpellation de M, le procureur : si j’ai demandé la liberté de Bouisson, c’est a cause de sa situation de santé et de l’état maladif de son père; ce sont ses amis qui m’ont sollicité. J’ai fait connaître ma qualité d’adjoint.

Le Procureur. — Vous avez, en effet, écrit sur du papier avec en tête : « Cabinet de MM. les adjoints». Du reste, si nous avions été informés officiellement de le maladie grave du père Bouisson, nous aurions permis a son fils d’assister à ses dernier moments et à ses obsèques.

M, Gras, conseiller municipal. — Le 12 juillet, j’ai convoqué une réunion, à la brasserie Jonas, des délégués des chambres syndicales. Nous voulions étudier les moyens d’adoucir la misère causée par le choléra. Je n’ai pas fait partie du bureau ; mes propositions n’ont pas été acceptées. J’ai décliné toute responsabilité pour ce qui pourrait se produire ; j’ai refusé de faire partie de la commission qui devait manifester à la Plaine. Bouisson en faisait partie.

Le Procureur. — Vous êtes gérant du Travailleur, qui a publié les noms des membres de la commission ?

R.— Mais ce numéro, je ne l’ai pas signé.

D.— Il est vrai que M. Boyer, vous et un autre formiez les trois co-gérants de cette feuille.

R.— Je maintiens ce que j’ai dit à l’instruction.

M. Gras s’étonne d’avoir été cité ; Me Suchet le comprend, mais ne s’associe pas à sa protestation, faite avec une certaine emphase, et que M. le procureur relève vertement.

Godol, commissaire de police. — A la suite de la manifestation de la place Villeneuve, vers 5 h. 1/2, j’ai vu, cours Belsunce, un individu monter sur un banc : je m’approchai, ceint de mon écharpe, et, aidé de quelques agents, je dissipai le rassemblement. Du reste la foule nous était sympathique. M. Luzi, agent de police.— J’ai vu arriver Bouisson près delà mairie, suivi par un groupe d’individus. M. Je commissaire central, nous l’ayant désigné, nous l’avons arrêté ; en le conduisant, il faisait de la force, cherchait se se dégager, il gigottait. Je ne connais pas les autres prévenus.

Jauret, brigadier des gardiens de la paix. — J’ai maintenu la foule qui essayait de faire évacuer Bouisson ; il a résisté avec violence aux agents.

Dupuy, gardien. — Bouisson a résisté ; j’ai eu la main écorchée dans la bagarre.

Marchelli, agent de la sûreté. — j’ai été saisi au collet par Bouisson, qui m’a déchiré le paletot quand je l’ai arrêté. Il s’est écrié : « Vous êtes des assassins ! » J’en suis certain et il n’a pas dit : «Je ne suis pas un asssassin ! » ainsi qu’il l’a insinué à l’instruction.

le président et M. le procureur de la République insistent pour que le témoin rappelle ses souvenirs sur ce dernier point.

R. — il nous a traités d’assassins, je le maintiens. Je lui ai dit que c’était lui au contraire qui l’était, parce qu’il venait de me saisir le cou.

Majalon, gardien. — Je n’ai pas entendu Bouisson nous traiter d’assassins ; j’étais loin. Roussin a résisté avec violence ; il nous a bousculés.

César, gardien.—Roussin s’est débattu en nous secouant

Gouiran, gardien. — J’ai vu Georgeren qui gesticulait sur un banc de la place Neuve; 800 personnes l’écoutaient

le Procureur. — Il aurait pu être poursuivi pour excitation à un attroupement, mais il est si jeune, 17 ans, je crois.

Le Témoin. — Roussin m’a dit: «Quand nous sortirons de prison, nous reviendrons armés, ou ne nous arrêtera plus sans rien dans les poches.

Roussin (interpellé).— J’ai été condamné, en 1871, pour avoir défendu la République ; j’ai lacéré le portrait du maréchal Mac-Mahon, déchiré le Bulletin des Communes

le Procureur. — Vous avez été condamné aussi pour coups et blessures.

R. — C’est vrai ; je n’ai jamais volé. Quant au propos qu’on me reproche, je ne l’ai pas tenu. Le témoin maintient de nouveau le fait et regrette qu’un de ses collègues n’ai pas été cité pour confirmer son dire.

Le Procureur au prévenu.— Quand avez-vous cessé de travailler ?

R. — Je suis journalier ; je gagne 4 francs par jour. J’avais cessé de travailler le matin du 20 juillet. D.— Vous ne mouriez donc pas de faim » Vous êtes laborieux.

R.— Il y avait 15 jours que je voulais m’en aller ; j’étais malade.

Le président regrette que Roussin n’ait pas gardé le silence, lors de la manifestation, beaucoup d’ouvriers ne se plaignant pas et leurs salaires sont moindres.

M. Dupuis, gardien. — J’ai vu Georgeren sur un banc ; nous l’avons arrêté. Il nous a secoués légèrement.

M. Georgeren.—Je ne suis pas monté sur le banc ; je n’avais rien à dire et je n’ai pas résisté.

M. Charret, commissaire de police, ne sait rien de particulier sur les laits.

M. Ramondenc, commissaire de la sûreté. — Fournier s’est opposé a l’arrestation de Bouisson, en criant aux agents : « Vous ne l’arrêterez pas ! » Dans la lutte, il est tombé et je l’ai relevé : sa résistance a été vive.

Fournier. — J’étais là en curieux; ma casquette était tombée. On se trompe.

M. Amouroux, inspecteur de la sûreté. — Même déposition.

Fournier proteste encore de son innocence, mais ne peut nier une condamnation pour vagabondage. Cheilan, gardien. — Canepa a fait résistance. Il m’a donné un coup de tête et des coups de pied. L’inculpé dit avoir passé aussi en simple badaud et s’être dégagé seulement de la foule.

Alazet, gardien. — Ferrando, — un Italien, — a persisté à ne pas vouloir s’en aller ; il s’est débattu et il a fallu nous mettre à deux pour le conduire. Ferrando prétend qu’il se promenait et que les agents n’ont pas été polis pour lui.

M. le procureur fait connaître que l’inculpé gagne 5fr. par jour.

— Alors, vous n’étiez pas affamé! fait observer M. le président.

Voiron, cordonnier. — Je revenais des Pierres-Plates avec Georgeren et trois camarades. Nous étions sur la place Neuve en simples curieux.

Guinaud, carrossier. — J’étais avec Georgeren; je ne l’ai pas vu monter sur un banc.

M. le président fait des réserves au sujet de ces dépositions en contradiction trop flagrantes avec celles de certains agents.

INTERROGATOIRE DES PRÉVENUS

Bouisson (Louis), journaliste — J’ai été condamné une fois à Marseille pour délit de presse à 5 francs d’amende et à Montpellier à 20 jours de prison pour fait électoral.

M. le Président. — Vous êtes inculpé aujourd’hui d’avoir provoqué directement par discours ou écrits à un attroupement non armé sur la voie publique.

R.— Le 14 juillet, faisant partie d’une commission pour le meeting, je suis allé à la Plaine. J’ai dit à M. le commissaire central, qu’il était regrettable que sous la République ou n’eut pas la même liberté qu’en Angleterre sous la monarchie. Je suis monté sur un banc; j’avais à développer aux citoyens présents nos opinions; protester contre l’ouverture des fourneaux municipaux et demander des travaux pour les ouvriers. Nous allâmes en suite à la brasserie Jonas. Là on décida d’envoyer une délégation au maire pour obtenir l’élargissement de deux de nos camarades. M. Allard ayant répondu sur un ton vif. « Il faut que force reste à la loi. Si mille hommes ne suffisent pas ou en mettra dix mille. » Nous fûmes révoltés. C’est pour cela que nous décidâmes de faire, le 20 juillet, une protestation en corps à la municipalité.

D.— Vous auriez dû y aller trois ou quatre.

R. — C’est sous le coup de l’indignation que nous avons agi.

D. — Arrivons au 20 juillet

R. — J’étais avec un groupe pour aller voir la municipalité, quand M. le commissaire central m’interpelle Je lui dis : « Pourquoi me parler à moi plutôt qu’a un autre, nous n’avons rien à faire avec la police ; nous voulons parler aux élus du peuple» La foule approuva mes paroles par un murmure d’adhésion.

D. — Vous étiez donc un meneur

R. — Du tout; je n’avais pas l’intention de blesser le commissaire central.

M, le Procureur. — Lorsque vous avez organisé la manifestation du 14, saviez-vous que les meetings sont interdits

R. — Je l’ignorais. Mais nous voulions voir le maire. Une délégation se serait présentée à l’Hôtel-de-Ville, les autres personnes devaient donner plus de poids à notre revendication par leur présence. M. le Président. — Singulière théorie ; vous êtes en outre prévenu de violences et d’injures envers les agents? .

— Je nie les violences. Sur un signe de M. le commissaire central j ‘ai été saisi par les agents. On m’a enlevé comme le noyé qui se raccroche a une branche, j’ai involontairement saisi le collet d’un agent…

L’agent Marchelli (rappelé). — Il m’a volontairement déchiré la veste : je l’affirme.

Bouisson. — Les agents m’ont injurié en me traitant de crapule, salaud.

Marchelli. — Moi seul lui ai dit que je n’étais pas un assassin, parce qu’il venait de nous qualifier de ce titre

M. le Procureur. — Avez-vous connaissance d’un manifeste menaçant adressé au maire par la commission du meeting

R.— Je ne me le rappelle pas.

D.— Vous avez dit que vous viviez avec votre maîtresse tenant un café sous son nom rue Glandeves R.—J’ai dit que je m’occupais de journalisme et de courtage.

D. — Vous tenez ce débit en location !

R. — Oui.

D.— Votre maîtresse a déclaré qu’elle avait acheté ce café 3,500 francs, partie avec vos deniers. Les propriétaires ont donné un démenti à ses dires.

R.— Je ne le crois pas, car je lui ai fourni 700 fr.

Les autres inculpés persistent dans leurs déclarations précédentes. A midi 1/2, les débats sont renvoyés à 3 heures pour le réquisitoire et les plaidoiries.

Audience du Soir

A 3 h. 15m., les débats ont repris, un public, aussi nombreux que le matin, se pressant dans l’enceinte pour suivre les joutes oratoires annoncées :

LE RÉQUISITOIRE

La parole est aussitôt donnée à M. Dormand, procureur de la République, qui dans son exorde, s’est a peu près exprimé en ces termes :

Je ne veux pas attacher à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en comporte; mais j’ai le ferme désir d’être modéré envers les personnes, tout en recherchant l’entière vérité non seulement dans les faits, mais encore dans leurs causes et dans leurs conséquences.

Il y avait longtemps qu’on cherchait une occasion de désordre; tentatives cet hiver pour organiser les grèves, excitations dans un journal socialiste, elles échouent devant le bon sens populaire. Le choléra fournit le prétexte. Bouisson revenu à Marseille depuis quelques mois, est le condottiere embauché pour cette besogne. Qu’importe le deuil de la cité ! Il leur faut la fête du désordre à la place de celle de la Nation. Cette première manifestation avortée, on prépare celle du 20 juillet et on l’annonce par des journaux et des placards. Il s’agit de sommer le maire d’organiser du travail et de mettre à leur disposition les logements laissés vacants en expropriant les propriétaires.

C’est donc le moment d’une épidémie qu’on a choisi pour faire une double manifestation, aussi peu pacifique que peu opportune.

Est-ce lorsque la grande cité voit son commerce paralysé par le fléau qu’il est sage de montrer de pareilles exigences, surtout quand ce sont des ouvriers aux mains blanches, comme Bouisson, qui les formulent dans les colonnes du journal l’Affamé ou dans des placards ?

M. le Procureur démontre par la lecture de ce journal et de certains articles du Travailleur, qu’il existe a Marseille un groupe pour lequel tout ce qui n’est pas lui n’est rien, pour lequel la défense des ouvriers n’estqu’un tremplin, décidé à user de la force au besoin et surtout à pousser quelques dupes à la violence en se tenant soi-même à l’écart. « Et si je rapproche de cette similitude de langage, s’écrie l’orateur, certaines démarches à la fois timides et hautaines, certain traité que j’ai là, peut-être serai-je fondé à dire qu’en dépit des démissions in extremis, des protestations, des prudences inspirées par les grandeurs nouvelles, il y a un lien entre le prévenu Bouisson et d’autres hommes qui ne sont pas assis sur ces bancs. C’est ce lien que je dénonce à l’opinion publique ».

M. le procureur, examinant ensuite le bien fondé de 1a prévention, soutient la compétence de la juridiction correctionnelle ; si des sommations n’ont pas été faites, les inculpés doivent s’en féliciter, car autrement ils comparaîtraient devant la cour d’assises. Après avoir fait la part de responsabilité de chacun et cela avec une extrême modération pour Georgeren, qui n’a eu que le tort de vouloir se grandir ici sur un banc, il conclut ainsi : « En vous demandant justice, je ne vous demande pas de représailles. L’histoire prouve que dans les pays libres, le dernier mot appartient aux cléments, non aux impitoyables. Vous ferez votre devoir, Messieurs, humainement mais sans faiblesse ! il faut un exemple destiné à éclairer les ignorants et a rassurer les timides !

Nous regrettons de n’avoir pu reproduire la physionomie si fine, si spirituelle, d’un intérêt croissant de ce réquisitoire , émaillé d’aperçus originaux , de pensées élevées, de sous-entendus frappés au coin de l’observation et de la justesse. L’auditoire était, pour ainsi dire, suspendu aux lèvres de l’éloquent magistrat qui, pour ses débuts oratoires au Palais, a fait preuve d’un talent et d une loyauté dont la réputation l’avait, d’ailleurs, précédé parmi nous.

Après ce remarquable réquisitoire, Me Suchet présente la défense de Bouisson dont il demande l’acquittement.

C’est aussi l’avis de Me de Tournadre et Arnoux, qui ont pour clients Canepa et Georgeren — des adolescents — dont ils sollicitent avec énergie et conviction le relaxe. Ce sont des curieux et non des anarchistes.

LE JUGEMENT

Après un délibéré assez court en chambre du conseil, les juges rapportent une sentence qui reconnaît pour établis tous les faits relevés par la prévention mais avec des degrés d’atténuation suivant les prévenus. Ils réduisent à néant la théorie prétendant que le commissaire central avait, outrepassé son droit en empêchant une manifestation , de nature à troubler l’ordre public, par l’arrestation de Bouisson et de ses complices. Faisant ensuite l’application de la loi du 7 juin 1848 et des articles 211 et 224 du Code pénal, ils ont condamné Bouisson, à 6 mois de prison, Roussin, à 2 mois, Canepa, Fournier et Ferrando, à 1 mois de la même peine. Georgeren, ne s’étant rendu coupable que de violences légères, a été frappé seulement de 6 jours de prison. Cette décision, rendue à 6 heures 1/4, a été très commentée par la foule qui venait de l’entendre.

 

Le Petit Marseillais 9 août 1884