« A la cloche de bois »

Document cartoliste

Les antipropriétaires ont déjà fait parler d’eux. Nous avons, à plusieurs reprises, entretenu nos lecteurs de leurs prouesses; récemment encore, nous racontions un de leurs nouveaux exploits il s’agissait d’un nommé G. étudiant en droit, à qui l’existence de la Ligue des antipropriétaires avait été révélée dans une réunion publique des anarchistes de la rive gauche. A l’approche du terme, G. s’était adressé, disait-on, à la Ligue et lui avait demandé son concours, aussitôt accordé.
Un nombre respectable d’antipropriétaires avaient aidé G. à opérer son déménagement clandestin; mais, lorsque G. avait voulu retrouver ses nouveaux et obligeants amis, ceux-ci avaient disparu avec les meubles. N’ayant aucune raison de respecter la propriété mobilière plus que la propriété immobilière, nos déménageurs avaient fait d’une pierre deux coups.
Il paraît que le fait n’était pas exact ou que, du moins, il en faut rendre coupables de vulgaires filous, sans aucun lien avec le groupement anarchiste que nous avions désigné. Tant de fiel n’entre pas dans l’âme des antipropriétaires; ils sont incapables d’aussi machiavéliques combinaisons c’est ce qu’affirme la lettre suivante que nous a adressée un antipropriétaire de marque, bien connu des habitués de réunions anarchistes :
La Ligue des antipropriétaires n’a pas déménagé ainsi que le dit le Temps du 9 avril, un étudiant du nom de G.
La Ligue, d’ailleurs, ne prêtera jamais main forte pour déménager « à la cloche de bois » un fils de bourgeois. De plus, ses membres sont absolument incapables d’escamoter les meubles d’une personne qui viendra demander leur concours, attendu que, s’ils ont des meubles à escamoter, ce sont ceux des capitalistes et non ceux des prolétaires.
La Ligue a pour but de déménager les pauvres oui ne peuvent pas payer leur terme, et seulement ceux-là.
Jamais elle ne donnera son concours à des fils de capitalistes qui dépensent leur argent dans des brasseries de femmes.
ALAIN GOUZIEN.

C’est la première fois que la Ligue des antipropriétaires proclame son existence d’une façon officielle; elle y était depuis longtemps encouragée, paraît-il, par l’augmentation incessante du nombre de ses adhérents. Depuis deux ans, en effet, elle existait, mais sans aucune organisation,
sans lieux de réunion déterminés à l’avance. On était peu nombreux, on se connaissait, on s’avertissait mutuellement lorsqu’il y avait à faire le déménagement d’un camarade, et c’était tout. Depuis quelques mois seulement, il y a dans tous les quartiers populeux de Paris des sections de la Ligue des antiproriétaires, ordinairement confondues avec les sections de la Ligue des antipatriotes. Il existe dès maintenant, dans Paris, divers endroits désignés où a été établie une véritable permanence de la Ligue des anti propriétaires.
A quelque heure de la journée qu’un « compagnon » se rende sur la place de la Bourse, par exemple, il est assuré d’y rencontrer un ou deux antipropriétaires en faction, qui se chargeront de prévenir sans retard les amis.
Tout a donc été changé dans les mœurs et les habitudes des antipropriétaires; leur manière d’opérer est restée la même. Ils sont tellement satisfaits des résultats obtenus jusqu’à ce jour que tout perfectionnement leur paraît inutile. Comme autrefois, ils se rendent en plein jour, au nombre d’une dizaine, dans l’immeuble où ils sont appelés, et ils déménagent prestement, malgré les protestations du concierge, à qui leur nombre et les bâtons dont ils s’arment volontiers en imposent souvent.
Les fêtes de Pâques ont été, cette année, particulièrement propices aux antipropriétaires. Dans la journée de dimanche seulement, six locataires besogneux ont pu, grâce à leurs bons offices, déménager « à la cloche de bois » tout cela s’était fait entre dix heures du matin et cinq heures de l’après-midi, avec une audace peu commune.
Nous avons causé avec l’un des héros de la journée. Voici plus de deux ans, s’il faut l’en croire, qu’il pratique le déménagement à la cloche de bois » pour son propre compte. Il s’en trouve bien et ne demande qu’à continuer, « comme les camarades ». Ceux-ci non seulement frustrent leur propriétaire du loyer qui lui était dû, mais ils retournent quelquefois dans l’appartement dont ils ont emporté les meubles et ne le quittent qu’après une expulsion en règle, qui occasionne encore au propriétaire des frais onéreux.
On a vu des propriétaires qui ont mieux aimé transiger et offrir à ces singuliers locataires, pour leur faire quitter la place, une partie de la somme assez ronde que coûte l’expulsion par ministère d’huissier. Un propriétaire payant son locataire, l’interversion de rôles est piquante: c’est là de bonne anarchie!
Les très nombreux Parisiens qui n’ont pas eu à souffrir de la Ligue des antipropriétaires paraissent d’ailleurs considérer ces hauts faits avec une grande indulgence. Le déménagement « à la cloche de bois» a toujours fait rire; les anarchistes n’ont pas accaparé le procédé depuis assez longtemps
pour que le sentiment public ait changé à cet égard. On pardonne beaucoup trop peut-être aux anarchistes, antipropriétaires ou autres, pour les moments de gaieté qu’ils nous font passer. Un jeune anlipropriélaire nous disait:
« II nous est arrivé quelquefois dans nos déménagements qu’un concierge récalcitrant réussissait par ses cris à attrouper les passants autour de nous avant que nous ayons eu le temps de déguerpir. J’ai remarqué que la foule des curieux, dès qu’elle était au courant de ce qui se passait, était loin de partager l’indignation du concierge.
Plus d’un le regardait avec un sourire railleur mêlé d’une secrète satisfaction, un air de dire : C’est bien fait. Il s’en faut bien qu’on nous fût défavorable au contraire personne n’offrait ses services pour aller prévenir un agent. Assurément c’est là, pour nous, un fort bon signe. Notre Ligue ne compte encore que cinq ou six cents membres; mais vous ne sauriez croire, monsieur, combien il y a de gens qui, au fond, sont antipropriétaires. sans le savoir ! »

Le Temps 14 avril 1887 Gallica

Iconographie : [ETRENNES AU PROPRIO : La Cloche de bois] sur cartoliste