PROVOCATION NON SUIVIE D’EFFET A UN ATTROUPEMENT NON ARMÉ SUR LA VOIE PUBLIQUE. – CINQ PRÉVENUS – CONDAMNATION.

Cinq ouvriers menuisiers, les citoyens Tortelier, Labat, Cardeillac, Gautier et Montant, âgés de 25 à 26 ans, comparaissaient hier devant la 11e chambre correctionnelle, présidée par M. Horteloup, sous la prévention de « provocation non suivie d’effet, à un attroupement non armé, sur la voie publique», prévention résultant du placard suivant signé par eux et affiché, sur leur ordre, dans Paris quelques jours avant les manifestations du 9 mars dernier :
GRAND MEETING PUBLIC EN PLEIN AIR
Des ouvriers sans travail
Sur l’esplanade des Invalides
Le vendredi 9 mars 1883
Ordre du jour :
Inviter le gouvernement à prendre des mesures immédiates pour donner du pain à ceux qui n’en ont pas.
« Camarades,

En présence du chômage et de la misère que nous subissons ; vu l’indifférence de ceux qui nous gouvernent , un grand nombre d’entre nous ont pris l’initiative de ce meeting; pas un de nous ne manquera à ce rendez-vous pacifique pour bien démontrer notre droit à l’existence. Si notre riche République n’a plus de pain à nous donner, elle doit au moins nourrir le créateur de sa richesse, son plus ferme soutien, l’ouvrier.
Pour la commission :
Signé : TORTELIER , LABAT, CARDEILLAC, GAUTIER, MONTANT. »
Les cinq prévenus, qui sont des ouvriers des plus honorables et qui travaillent régulièrement, ainsi que s’est empressé de le reconnaître M. le substitut Buloz, ont eu, à l’audience, une très bonne tenue. Interrogés successivement par M. Horteloup, tous ont reconnu avoir signé le placard du meeting et l’avoir fait apposer sur les murs de Paris.
M. le substitut Buloz, après avoir constate que les cinq prévenus sont des ouvriers très honorables, travaillant régulièrement, qu’ils n’ont pas de casier judiciaire, saut Gautier qui a été condamné à huit jours de prison pour outrages, expose qu’ils sont les organisateurs du meeting du 9 mars; que, fréquentant les réunions publiques, ils savaient parfaitement qu’en organisant un meeting en plein air ils; violaient la loi qui exige, pour les réunions publiques, un local clos et couvert.
Le ministère public demande au tribunal de condamner avec une certaine sévérité les prévenus, parce que le « but qu’ils se proposaient était grave et pouvait avoir des conséquences funestes peut-être moins pour les organisateurs du meeting que pour les badauds et les particuliers.
Le citoyen Tortelier a la parole. Il s’exprime à peu près en ces termes, au nom de ses camarades :
– M. le procureur de la République m’appelait tout à l’heure un provocateur ; j’accepte ce titre. Ce n’est pas un pardon que mes amis et moi nous venons demander au tribunal,, nous voulons affirmer avec calme et sans colère nos convictions sociales.
Quand j’ai dit que j’acceptais le titre de provocateur, j’ai mal dit. Je ne suis qu’un humble propagateur de nos idées M. le Procureur a reconnu que nous travaillions régulièrement. Cela est exact. Mais nous avons des amis qui souffrent, nous ne pouvons les laisser mourir de faim, et nous avons dû chercher les moyens pour leur venir en aide.
Nous avons pensé à organiser la meeting du 9 mars. Que voulions-nous ?
Attirer sur nos frères malheureux l’attention du gouvernement et du conseil municipal.
Sans doute, nous connaissons la loi. Mais si nous nous étions réunis dans un local clos et
couvert, l’écho du meeting eût été insuffisant.
Aussi avons-nous décidé que le meeting aurait lieu en plein air, sur l’esplanade des Invalides.
Notre but était essentiellement pacifique.
Nous ne voulions pas d’émeute, car nous sommes républicains, et si la police n’était pas intervenue avec brutalité, il n’y eût pas eu de désordres. Nous n’acceptons pas la responsabilité de ces désordres. La vérité, c’est qu’il y avait le 9 mars, sur l’esplanade des Invalides, vingt mille ouvriers sans travail qui demandaient du pain.
Il y a des nécessités sociales que le progrès impose. Il ne faut pas fermer les yeux devant elles. Un jour peut-être le peuple se révoltera, mais ce ne sera pas notre fait; si ce jour-là arrive, ceux qui n’auront rien fait pour nous en seront seuls responsables.
Le citoyen Labat adhère aux paroles que vient de prononcer son camarade Tortelier et maintient que l’intention des organisateurs du meeting était toute pacifique; que les désordres qui sont survenus sont dus à l’intervention de la police.
Le citoyen Gautier demande à ajouter quelques observations.
Relevant une parole de M. le substitut, il dit qu’il a été condamné, en effet, à huit jours de prison à l’occasion de la grève des menuisiers, et il se glorifie de cette condamnation.
Le prévenu reprend en sous-œuvre la plaidoirie de son ami Tortelier, et, à l’exemple de ce dernier, il ajoute que les journaux qui ont fait remonter l’initiative du meeting aux cléricaux ou aux bonapartistes se sont trompés ; qu’il y avait bien, le 9 mars, sur l’esplanade des Invalides, des monarchistes et des jérômistes, mais qu’il n’y avait pas moyen de les empêcher de se mêler au meeting.
Si, dit le prévenu en terminant, les cléricaux et les bonapartistes avaient voulu nous entraîner dans une voie mauvaise, nous ne les aurions pas suivis, car nous sommes républicains avant tout. »
Le citoyen Montant parle le dernier. Nous devons dire que sa parole, plus violente que celle de ses camarades, a paru faire une mauvaise impression sur le tribunal.
Le prévenu commence par dire qu’il est anarchiste.
M. le procureur, dit-il, a parlé de violation de la loi. J’ignore s’il y a une loi qui défend les réunions publiques en plein air.
M. le procureur de la République a eu le tort de faire tomber la responsabilité du meeting sur Tortelier. Les anarchistes ne reconnaissent pas de chef.
Saint-Augustin a dit : « Dieu s’est fait homme ; que l’homme se fasse Dieu ! » Les anarchistes ne veulent pas de Dieu. Ils ne veulent pas davantage des lois.
En ma qualité d’anarchiste, je suis de l’avis de celui qui a dit : « Faites-vous pendre, mais dites tout haut ce que vous êtes et ce que vous voulez ! » Ce que nous voulons, c’est la destruction de la bourgeoisie, c’est la démolition de la société actuelle.
Le tribunal, après en avoir délibéré en chambre du conseil, rend un jugement aux termes duquel les citoyens Tortelier, Labat, Cardeillac, Gautier, Montant, se reconnaissant les auteurs du placard visé par la prévention et reconnaissant l’avoir fait apposer sur les murs de Paris, ont ainsi enfreint le dernier paragraphe de l’article 7 de la loi du 6 juin 1848, qui punit la provocation, non suivie d’effet, à un attroupement non armé, ledit attroupement étant de nature à troubler la paix publique.
Par application du dit article, les cinq prévenus sont condamnés chacun à trois mois d’emprisonnement et solidairement aux frais.

Le Rappel 5 avril 1883 Gallica