Charge de gendarmerie

Ainsi que nous l’avons annoncé il y a quelques jours, les anarchistes et plusieurs socialistes, sont allés au cimetière déposer des couronnes sur la tombe de Joseph Vannamen, l’assassin de M. R. Deplasse, directeur du tissage Vannoutryve.

Cette manifestation n’est certes pas à l’honneur de ceux qui l’ont organisée.

Nous ne pouvons que déplorer la conduite monstrueuse des anarchistes et socialistes qui ont cru devoir y prendre part d’une façon effective.

Des bagarres ont été la conséquence toute naturelle de cette déplorable manifestation.

La police a dû se montrer impitoyable et la gendarmerie a chargé la foule à plusieurs reprises.

Les gendarmes de Roubaix avaient été renforcés de quarante autres, dont vingt à cheval : les brigades de Wattrelos, de Tourcoing et de Lannoy, six gendarmes et un brigadier de Lille.

Avant la manifestation

Dès deux heures et demie, plus de mille personnes stationnaient rue de l’Alma, en face de l’estaminet du citoyen Carrette.

Sur la façade de la maison deux couronnes sont accrochées ; elles sont en perles. Sur l’une cette inscription : Les tisseurs de chez Requillard à leur compagnon, sur l’autre : Les grévistes de chez Florin font honneur à Vannamen.

La sortie des manifestants

A trois heures, le signal du départ est donné. Les manifestants sortent de l’estaminet Carette. Deux couronnes sont portées par quatre ouvriers endimanchés, qui prennent la tête du cortège peu nombreux à ce moment.

La police repousse la foule jusqu’à la rue de la Redoute et jusqu’à la rue St Vincent de Paul.

Intervention du Commissaire central

M. Barroyer, commissaire, intervient alors et interroge les porteurs de couronnes et leur demande si c’est sur l’instigation d’un groupe qu’ils vont offrir ces couronnes et si ce groupe doit former un cortège. Ils répondirent négativement.

Nous allons, disent-ils, directement au cimetière par la rue de la Gare et nous ne sommes qu’une quinzaine, comme vous pouvez le constater.

M. Barroyer les invite à prendre la rue Notre Dame et la rue du Pays pour ne pas attirer la foule, mais ils ne paraissent pas tenir compte de ce conseil et continuent leur itinéraire.

La police et la gendarmerie repoussent la foule massée rue d’Alma, derrière l’hôpital et fait ainsi place au cortège qui grossit au fur et à mesure.

A proximité de la rue Isabeau de Roubaix, la foule est tellement grande que le commissaire central force les porteurs à tourner cette rue et à suivre la rue Notre Dame, la rue des Lignes, la rue Pays, la rue Pellard, la rue Panvrée et la Grande Rue.

Arrivée des anarchistes

Le cortège formé par ces quelques socialistes était au milieu de la rue Mirabeau quand on vit tout à coup arriver, descendant la rue Blanchemaillé un groupe considérable d’anarchistes, porteurs d’une autre couronne, sur laquelle se détachait l’inscription suivante :

Les anarchistes au justicier Vannamen

Cette couronne, également en perles était portée par deux anarchistes.

De chaque côté deux individus tenant à la main un ruban rouge qui se rattachait à la couronne.

Ces manifestants chantent la Carmagnole. Vers la rue de l’Avocat, un anarchiste déplie un drapeau noir.

Une bagarre

La police vient s’opposer à l’exhibition de cet emblème séditieux et un sous-inspecteur, M. Dervaux, essaie de s’emparer du drapeau.

Il reçoit un formidable coup de poing sur la figure.

Les agents défendent leur chef. L’un d’eux s’empare du drapeau noir qu’il foule aux pieds. La bagarre devient générale, les agents reçoivent les horions et ripostent du mieux qu’ils peuvent.

Enfin, un calme relatif se rétablit et on arrête le premier agresseur qui est immédiatement conduit au dépôt.

C’est un sieur Charles Méraghe, ouvrier tisserand, âgé de 21 ans.

Dans la lutte, outre le sous-inspecteur Dervaux, les agents de sûreté Reville et Berthe ont été brutalement frappés.

Le cortège des anarchistes reprend alors sa marche.

Une brigade d’agents, sous les ordres de M. Guargualé, commissaire de police, les accompagne.

Charge de gendarmerie

Lorsque le cortège débouche sur la Grande Place, huit gendarmes barrent la route.

Les anarchistes veulent passer quand même : les gendarmes chargent alors la foule qui toute affolée se réfugie où elle peut.

Les bureaux du Crédit Lyonnais et le Grand Café sont pris d’assaut.

Seuls les porteurs de la couronne sont autorisés à passer mais on ne livre pas passage au cortège.

Plus loin, celui-ci ne tarde pas à se reformer.

Les gendarmes recommencent la même manœuvre aux environs de l’église St Marin.

Toujours le cortège réussit à se former. Il est de nouveau coupé Grande Rue, place de la Liberté.

Plusieurs personnes reçurent de légères blessures.

Un jeune homme a eu le pied écrasé par un des chevaux de la gendarmerie.

Le cortège parvient ainsi jusqu’au cimetière.

Au cimetière

L’entrée au cimetière est des plus difficiles.

Plus de 10.000 personnes sont alors massées aux alentours du cimetière.

Deux mille réussissent à y pénétrer.

On cherche la tombe de Vannamen.

Rien ne peut la faire reconnaître. Un jeune homme prétend qu’il a fait une marque et montre l’endroit d’une tombe. On s’y arrête.

Le citoyen Lorion, l’anarchiste de Lille qui a parlé samedi chez Dominique, prononce quelques paroles dont voici à peu près le sens :

C’est avec la satisfaction d’un révolté que je viens aujourd’hui vous parler sur la tombe de cet homme.

Les paroles que je prononce ne sont pas destinées à glorifier un individu.

Un jour, cet homme n’avait plus de pain, j’ignore s’il avait femme et enfants et ne veux pas le savoir. Ce que je sais, c’est qu’il souffrait ; il se trouvait sans travail et il en a demandé à ses anciens patrons qui lui en ont refusé.

Il a dirigé sur l’un d’eux un revolver et il a tué.

Je ne veux pas vous dire qu’il a bien fait, je ne veux pas parce qu’il y a des hommes autour de nous qui me mettraient en prison, si je le disais.

Citoyens et citoyennes,

Vous voyez comme on nous a traités ; la gendarmerie et la police sont à nos trousses.

Je ne veux pas qualifier leur conduite, nous en reparlerons quand nous serons les maîtres.

Des cris de : Vive l’anarchie ! Retentissent ; plusieurs femmes se font remarquer par leur exaltation.

Les socialistes

A ce moment arrivent les socialistes, qui ont été beaucoup plus calmes, il est bon de le faire remarquer.

En leur nom, le citoyen Wateau prononce le discours suivant :

Citoyennes et citoyens,

Notre ami regretté, Joseph Vannamen, à qui nous venons rendre un dernier hommage, joignait à une rare franchise, un caractère noble et humain.

Il ne pouvait sans colère, songer aux iniquités de notre société.

Aimant la liberté, il ne pouvait supporter la joug de l’oppression. S’il est vrai qu’on ne peut être parfait honnête homme qu’en conformant ses actes à se principes, le citoyen Jules Vannamen le fut doublement.

Non seulement il sut fouler aux pieds toutes les absurdités des diverses religions, mais il sut mourir assez libre pour chasser de son cercueil les noirs soutiens de l’ignorance, de la superstition et du despotisme, les pires ennemis de l’humanité et de la classe ouvrière.

Citoyennes et citoyens,

Vous avez pu voir comme nous que le Journal de Roubaix traite notre cher ami d’assassin et d’ivrogne parce qu’il a eu le courage de nous débarrasser d’une sangsue à la solde de la classe capitaliste, qui aux yeux de M. Reboux, était un honnête homme parce qu’il avait rempli son devoir pascal, mais pour nous, citoyennes et citoyens, Joseph Vannamen n’est pas un assassin mais bien un justicier de la classe prolétarienne.

La sortie

La foule est toujours aussi grande aux abords du cimetière.

Les gendarmes à cheval et à pied barrent la chemin entre le canal et la place Chaptal.

Les anarchistes entonnent la Carmagnole.

La foule prend patience et s’amuse de cette halte forcée.

La gendarmerie est huée.

Des pierres sont lancées contre elle, et n’atteignent heureusement personne.

Un groupe de jeunes anarchistes veut se frayer un passage, mais il est repoussé et revient à la charge plusieurs fois, sans succès.

Ce n’est que lorsque la foule commence à se disperser qu’il put traverser le pont.

Tout le monde s’est demandé pourquoi les gendarmes ont ainsi barré le passage.

Fin de la manifestation

A la tête d’un groupe d’anarchistes, l’agitateur Lorion se dirige vers la rue Pierre de Roubaix et entre pendant quelques instants dans un petit estaminet de cette rue.

Il en ressort bientôt suivi de toute une bande qui chante la Carmagnole jusqu’à la rue du Collège.

Un assez grand nombre de femme sont de la partie et crient plus fort que les hommes.

A six heures la manifestation était terminée et la ville avait repris son aspect habituel.

L’avenir de Roubaix-Tourcoing du 23 avril 1890. Bibliothèque numérique de Roubaix.