Les troubles de Roubaix.

Les anarchistes arrêtés à Roubaix, au cours de la violente manifestation dont cette ville a été le théâtre le soir du 14 juillet, et que nous avons racontée, ont comparu hier devant le tribunal correctionnel de Lille.
Sur une table figuraient comme pièces a conviction des bâtons, les cannes à épée, des drapeaux rouges, des couteaux, etc.
Le premier prévenu interrogé, Jean-Baptiste Pollet, tisserand, âgé de trente-cinq ans, est un révolutionnaire bien connu à Roubaix.
M. Broyer, commissaire central de Roubaix, est appelé comme témoin. Il dit que jusqu’ici la conduite de Pollet n’avait pas été mauvaise. On l’a entendu crier « A bas les exploiteurs».
Le prévenu déclare n’avoir jamais été condamné. Il allègue que les salaires sont trop peu élevés et que les patrons sont des exploiteurs c’est pourquoi il est descendu dans la rue avec ses amis pour protester contre « la fête des bourgeois ».
« J’avais, ajoute-t-il, crié Vive la révolution sociale M. le commissaire central m’a saisi. J’ai cherché à me débarrasser et on m’a terrassé: Je ne suis pas anarchiste; j’appartiens tout simplement au parti ouvrier, et j’ai voulu protester en manifestant contre la condamnation de nos frères qui ont demandé du pain. »
M. le président donne lecture d’une lettre que vient de recevoir M. le commissaire central de Roubaix et dans laquelle celui est menacé de mort et traité de « lâche, fainéant, exploiteur », etc. etc.
Les prévenus Jean-Baptiste Dandevelle et son frère Louis viennent ensuite. Le premier a été vu par un témoin au moment où il frappait les agents et les gendarmes. Le garde Dumont a reçu un violent coup dans le dos. Il a vu le prévenu près de M. Broyer quand celui-ci a été terrassé.
Le gendarme Pluchart a fouillé, à la mairie, J.-B. Dandevelle et a trouvé dans sa poche un journal anarchiste, un couteau et un mouchoir rouge.
Le prévenu dit que le mouchoir ne lui a pas servi à faire un drapeau.
Louis Dandevelle déclare qu’il a simplement voulu porter secours à son frère, quand il l’a vu aux prises avec la police.
Le sergent de ville Dumont, rappelé par le président, déclare que J.-B. Dandevelle a tenté de l’étrangler en lui passant un lacet au cou, et que Louis Dandevelle l’a frappé dans le dos à coups de ciseau.
Le quatrième prévenu est un Belge, Vanovelle, qui a déjà été l’objet d’un arrêté d’expulsion. C’est dans sa poche qu’on a trouvé un tire-point, ou plutôt une lime fraîchement aiguisée. Les deux agents Watteau et Vandevoorde ont vu Vanovelle agitant le drapeau rouge qu’il a ensuite passé à un de ses camarades. Quand on a essayé de l’arrêter, il a fait rébellion.
Vanovelle nie avoir tenu le drapeau rouge. Il venait, dit-il, du feu d’artifice, mais nullement dans l’intention de manifester. Si on a trouvé dans ses poches une lime aiguisée, c’est parce qu’un mauvais plaisant avait sans doute profité de son léger état d’ébriété pour la lui glisser.
Mais l’un des agents soutient que la lime était dans les mains du prévenu au moment de son arrestation.
Le nommé Dejaegher est ensuite interrogé.
Le gendarme qui a procédé à son arrestation raconte que le prévenu poussait les cris de Vive la Révolution sociale! Mort aux exploiteurs et qu’il a essayé d’arracher aux mains de la force publique un de ses camarades.
Dejaegher soutient qu’il s’est borné à dire en voyant que les gendarmes et les agents étaient trois pour conduire un homme au poste, et qu’ils le tenaient par les cheveux «Je ne comprends pas qu’on se mette trois contre un. »
Le dernier prévenu est le plus jeune de tous, mais non le moins dangereux. C’est un petit jeune homme de dix-neuf ans, imberbe, maigre, nerveux. Il s’appelle Paul Bury. C’est lui qui prit, il y a quelque temps, la parole pour répondre à M. Clémenceau, à l’Hippodrome de Lille. Paul Bury portait le soir du 14 juillet un drapeau rouge et chantait la Carmagnole.
Interpellé par le brigadier de gendarmerie Izette, il l’a insulté, frappé et blessé à la jambe.
On a trouvé dans sa poche un couteau-serpette. Voici le principal passage de son interrogatoire :
M. le président. Quoique jeune, vous êtes signalé comme le chef du parti anarchiste?
Bury. Je ne suis le chef de rien, ni de personne, attendu que je suis individualiste.
D. Qu’entendez-vous par là?
R. C’est-à-dire que chaque homme doit subvenir lui-même à ses propres besoins, sans le secours de rien ni de personne.
D. Vous teniez le drapeau rouge?
R. Oui, je le tenais comme cela. (Le prévenu-prend le drapeau et l’agite aux yeux du tribunal.)
D. Vous avez frappe les gendarmes?
R. Non, parce que je n’ai pas pu me défendre si je l’avais pu, je ne serais pas ici. J’ai reçu des coups de poing et des coups de pied que je ne mets sur le dos de personne, je voudrais qu’on en fit autant pour moi.
M. Duhamel, substitut, prononce son réquisitoire. Il rappelle les premiers exploits des anarchistes de Roubaix, le 18 mars puis, arrivant aux scènes du 14 juillet, il félicite M. Broyer, commissaire central, de son courage.
M. Duhamel fait la part de responsabilité de chacun des prévenus, mais il appelle surtout l’attention du tribunal sur l’anarchiste Bury.
Il termine son réquisitoire en disant aux anarchistes que les magistrats sauront faire leur devoir et assurer la liberté de la rue aux citoyens paisibles, et en adjurant le tribunal d’être sévère, afin de rassurer les habitants de la ville de Roubaix.
Après une délibération d’une demi-heure, le tribunal a prononcé les condamnations suivantes :
Paul Bury, 1 an de prison
J.-B. Dandevelle*, 8 mois et 16 fr. d’amende
Louis Dandevelle, 3 mois;
Félix Vanovelle**, 4 mois
J.-B. Pollet, 6 mois
Charles Dejaegher***, 3 mois.
En retournant en prison, Bury s’écrie :
Je n’en aurais pas tant si J’avais porté un drapeau blanc.
Voici la copie de la lettre reçue par M. Broyer, le 16 juillet, à l’audience du tribunal correctionnel de Lille
Enveloppe
Monsieur Broyer, commissaire central à Roubaix, nous jurons qu’il mourra de nos mains.

Lettre
Vengeance! Vengeance!
A la bourgeoisie capitaliste et gouvernementale, nous leur crions Voleurs! Exploiteurs! Parjures!
A la force publique et brutale, en lui criant Lâches assassins! oui, assassins! nous vous avons vu frapper des hommes, des frères, abattus et sans défense, des hommes qui venaient protester contre des abus gouvernementaux, des hommes qui las de souffrir, las d’être trompés sous cette République bâtarde, bourgeoise et mensongère, venaient réclamer cette liberté, cette justice qu’ils n’ont pas, et vous les recevez à coups de canne plombée, à coups de fusil, vous déployez contre eux tout votre attirail de répression, et que nous avons payé de nos sueurs. Ô lâches ! Lâches ..
Bientôt nous reprendrons notre revanche. Nous vouons ces hommes au mépris, public..Nous jurons tous que chaque fois que nous se trouverons face à face avec ces hommes, que nous nous souviendrons du 14 juillet.
Vive la Révolution Mort aux traîtres
Signé Un qui a donné un coup de couteau à un roussin !

Le Temps 18 juillet 1883

*parfois nommé Dandiville

** parfois nommé Vanhoelle ou Vanowel

*** parfois nommé Dejaegbe ou Dejaeger