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Document Numelyo. Bibliothèque nuérique de Lyon

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Les troubles de la soirée du 14 juillet 1883

Les anarchistes de Roubaix ont voulu que la fête de l’insurrection fut insurrectionnellement fêtée. Ils nous ont donné une émeute aux lampions.

Nous ne saurions mieux faire que de publier notre carnet de la soirée.

NEUF HEURES TRENTE-CINQ MINUTES

Le feu d’artifice est terminé, la foule afflue sur la Grande Place. On chuchotte qu’une émeute se prépare. La mairie s’y attend. Depuis ce matin trois brigades de gendarmes à cheval venues de Lille, la brigade à cheval de Tourcoing, les brigades à pied de Lannoy, Wattrelos et Halluin se sont jointes aux brigades de Roubaix et se tiennent prêtes, sous les ordres de M. le lieutenant Corbiéra de Roubaix.

Le train de six heures a amené de Lille deux compagnies du 16e bataillon de chasseurs à pied, M. le Maire de Roubaix, M. le Procureur de la République, un conseiller de Préfecture, M.le commandant des pompiers, M. le lieutenant de gendarmerie, M. le commissaire central et MM. Les commissaires sont en permanence à l’hôtel de ville.

NEUF HEURES QUARANTE-CINQ

Une cinquantaine d’adolescents et d’enfants débouchent de la rue Neuve, clairon sonnant. Ils appartiennent aux écoles officielles. Ils chantent la Marseillaise et crient : « Vive la République ».

Un agent descend du perron de l’hôtel de ville et confisque le clairon. La troupe se disperse. La foule devient houleuse.

DIX HEURES

Des cris de « Vive la Révolution sociale ! A bas les exploiteurs ! » se font entendre. La police intervient : un agent est saisi par le foule, jeté à terre et foulé aux pieds. M. Broyer, commissaire central reçoit sur la tête un violent coup de gourdin dont il portera les traces pendant plusieurs jours.

Quatre arrestations sont opérées.

DIX HEURES TRENTE-CINQ

Nouveaux cris, nouveau mouvement dans la foule. Le bruit s’accrédite que les émeutiers méditent de s’emparer de l’hôtel de ville, qu’ils obéissent à un mot d’ordre communiqué à plusieurs autres grands centres.

Une nouvelle collision se produit entre les manifestants, la gendarmerie et la police. Un instant on peut croire que l’émeute va prendre de sérieuses proportions. Les gendarmes et la police donnent avec la plus grande vigueur.

Deux anarchistes sont arrêtés. On les fouille. L’un d’eux est trouvé porteur d’un couteau à lame recourbée, assez semblable au tranchet des selliers ; l’autre d’une lime triangulaire dont la pointe est fraîchement aiguisée et d’un drapeau rouge. D’autres armes ont été également retrouvées sur les premiers individus arrêtés.

Dans cette partie de la lutte, le brigadier de gendarmerie de Roubaix a reçu un coup violent au tibia de la jambe droite.

ONZE HEURES

Les gendarmes reçoivent l’ordre de monter à cheval, et de faire évacuer la place.

ONZE HEURES QUINZE

La foule est refoulée. Des collisions partielles s’engagent sur divers points. M. Henri Carette, gérant du Forçat et conseiller municipal, pénètre dans la mairie par le couloir de la police de sûreté. Il est en casquette et veston bleu. Il vient demander les noms des individus arrêtés. M. le Maire l’invite à sortir. M. Carette essaie de parlementer, mais il est obligé de s’éloigner. Il profère en sortant, quelques paroles ressemblant fort à des menaces.

ONZE HEURES ET DEMIE

Les chasseurs à pied débouchent par la rue du Viel-Abreuvoir, et viennent se placer en face de l’hôtel de ville et en face de la Bourse.

La gendarmerie fait des patrouilles dans les divers quartiers de la ville.

On éteint les illuminations de l’hôtel de ville.

La circulation est interdite sur la Grande Place et aux alentours.

UNE HEURE DU MATIN

Les patrouilles de gendarmes à cheval parcourent divers quartiers. Dans beaucoup de cabarets règne une assez vive agitation, mais dans la rue le calme est rétabli. Les chasseurs occupent la cour des pompiers et quelques ivrognes s’obstinent à chanter la Marseillaise. Pendant la soirée la Carmagnole a été chantée sur tous les points de la ville.

TROIS HEURES DU MATIN

M. le Préfet averti télégraphiquement, est arrivé à Roubaix à deux heures du matin. L’interrogatoire des anarchistes continue. Parmi eux se trouve un certain Bury, que l’on considère comme l’un des meneurs.

A quatre heures, M. le Préfet retourne à Lille avec M. Maulion, procureur de la République, et M. Poirson, conseiller de préfecture.

A cinq heures, les six anarchistes hier sont conduits à la gare de Roubaix, par un fort détachement de gendarmes et d’agents de police.

Dans la rue d’Alms, quelques individus, en voyant passer le cortège, crient de loin : Vive la Révolution sociale !

A cinq heures 20, le train part, emmenant les six anarchistes ; les deux centes chasseurs venus hier, retournent à Lille par le même train.

Les individus arrêtés

Voici les noms des six individus arrêtés hier soir :

J.-B Pollet, tisserand, 31 ans, rue St Joseph, cour Toulemende.

Paul Bury, 19 ans, tisserand, rue du Quai

Louis Dandiville, 24 ans, tisserand, rue du Nord, au Damier

J.-B. Dandiville, 31 ans, tisserand, rue de Sonbise, 17

Félix Vanowelle, 33 ans, tisserand, rue des Longues-Haies, cour Dupureur

Louis Dejaeger, 35 ans, tisserand, rue St Jean.

Durant la matinée, le calme a régné dans toute la ville.

Journal de Roubaix du 16 juillet 1883

Les troubles de Roubaix

Les journaux du Nord nous apportent des récits détaillés des troubles qui ont éclaté à Roubaix dans la soirée du 14 juillet.
Depuis plusieurs jours, la police était avertie que les anarchistes de cette ville avaient résolu de protester contre les condamnations prononcées à Lille à la suite des manifestations du 18 mars et contre les condamnations de Louise Michel et de ses amis. Elle était avertie aussi que les anarchistes devaient être armés. Ils devaient profiler, pour manifester, du moment où la grande place serait encombrée par les curieux revenant du feu d’artifice.
L’autorité avait pris ses précautions. On avait appelé trois brigades de gendarmerie à cheval de Lille, la brigade de gendarmerie à cheval de Tourcoing, et les brigades à pied de Launoy Wattrelos et Hallem. Le train de six heures du soir avait amené en outre deux compagnies du 16e bataillon de chasseurs.
Vers dix heures du soir, au moment où la foule qui revenait du feu d’artifice débouchait sur 1aplace, une bande de cent cinquante individus s’y rua en agitant des drapeaux rouges et eu criant Vive la Révolution sociale ! A mort les exploiteurs. Elle se dirigea sur l’hôtel de ville. M. Maulion, procureur de la République; M. Poirson conseiller de préfecture M. Broyer, commissaire central, et les autres commissaires de Roubaix descendirent sur le perron. Un des manifestants s’étant approché, criant plus fort que les autres et agitant un drapeau rouge, le commissaire central alla droit à lui et le saisit au collet. Ses amis, au nombre de huit, on dix, se ruèrent sur M. Broyer; l’un d’eux, J. B. Pollet. lui asséna un vigoureux coup de gourdin qui l’étendit à terre. Le
nommé Dendiville essaya de lui porter un autre coup, mais les agents de police dégagèrent le commissaire et purent le relever. M. Broyer a une forte contusion à la tête; son cbapeau a fort heureusement amorti le cou. L’arme dont J.-B. Pollet s’est servi est un gros bâton de sapin.
Les gendarmes et les agents arrêtèrent en même temps que Pollet, Dendiville et un autre individu qui furent immédiatement incarcérés à l’hôtel de ville. Ou trouva sur eux de longues lames de cannes à épée, des limes récemment aiguisées, des ciseaux de tisserand.
On espérait que les manifestants s’en tiendraient là et on laissa circuler la foule, qui devait d’ailleurs traverser la place en revenant de la fête.
Mais bientôt les anarchistes reparurent. Deux groupes, massés autour du drapeau rouge, s’avancèrent vers l’hôtel de ville. Le drapeau était porté par le nommé Bury, qui criait Vive la Révolution sociale ! A bas les exploiteurs ! Bury fut arrêté avecun de ses compagnons. Il avait entre les mains une serpette de bourrelier et cherchait à frapper un agent.
Dans la bagarre, un gendarme reçut à la jambe, du nomme Dejaegbe, un coup de tire-point qui lui fit une blessure profonde.
La foule grossissant toujours et menaçant les les abords de l’hôtel de ville, on fit monter les gendarmes à cheval et évacuer la place. Les chasseurs vinrent pour garder les issues et campèrent dans l’hôtel des pompiers. Des patrouilles de vingt hommes furent chargées d’assurer l’ordre en ville.
A ce moment, M. Carrette, conseiller municipal et gérant du journal socialiste le Forçat, pénétra dans l’Hôtel de ville, en bourgeron de toile bleue et en casquette, et vint réclamer les noms des agitateurs arrêtés. On les lui refusa naturellement et il eut une altercation avec M. le maire. Invité à sortir, il menaça de revenir avec sa bande à trois heures de la nuit. Mais il ne tint pas parole et vers une heure du matin l’ordre était rétabli. M. Cambon, préfet du Nord, arriva à ce moment et il resta à Roubaix jusqu’à quatre heures.
Voici, d’après l’Echo du Nord, la liste des personnes arrêtées :

J. B. Pollet, 31 ans

Vanhoelle (Belge), 33 ans

Louis Dandiville, 24 ans

J. B. Dandiville, 31 ans;

Ch. Dejaegbe, 19 ans.

Tous sont ouvriers tisserands, demeurant à Roubaix. L’un d’eux avait sur lui un numéro du journal la Lutte de Lyon. Tous se sont proclamés anarchistes, partisans de la Révolution sociale, voulant faire leurs affaires eux-mêmes parce que les conseillers généraux et municipaux qui se disaient partisans de leurs idées les trahissaient le lendemain de l’élection.
Des groupes se sont reformés hier dimanche sur la grande place de Roubaix, l’après-midi. Des patrouilles les ont dispersés sans rencontrer de résistance. A huit heures du soir, la ville avait repris sa physionomie habituelle des dimanches.
Les troupes de la garnison de Lille envoyées à Roubaix séjourneront dans la caserne des pompiers pendant quelques jours.

Le Temps 17 juillet 1883

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Réunion publique des anarchistes parisiens concernant l’émeute de Roubaix.