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[CP vue de la boulangerie rue des Canettes à Paris, ayant fait l’objet d’un pillage le 9 mars 1883 (et non 1884 comme indiqué ) lors de la manifestation des « sans-travail » conduite par Louise Michel et Emile Pouget.] Document cartoliste.

Nous avons, dès hier, fait connaître dans notre deuxième édition le résultat des longs débats auxquels cette grosse affaire a donné lieu.
Le jury, après une délibération qui n’avait pas duré moins d’une heure et demie, a rapporté à quatre heures vingt minutes un verdict affirmatif sur toutes les questions à l’égard de Louise Michel, Pouget et Moreau dit Garreau, mais avec admission de circonstances atténuantes ; négatif en faveur de Mareuil, Enfroy, Martinet et la femme Bouillet.
La cour a immédiatement prononcé l’acquittement de ces derniers. Puis, M. le président Ramé a demandé aux trois autres accusés s’ils avaient quelque observation à faire sur l’application de la peine. «Aucune!» ont répondu sèchement, l’un après l’autre, Louise Michel et Pouget.
Quant à Moreau, que les gardes avaient peine à maintenir sur son banc, il s’est écrié avec véhémence « J’ai à dire ceci Voilà six ans que je suis exploité par une bande d’exploiteurs, et j’y serai toujours !»
La cour s’est retirée dans la chambre du conseil pour délibérer. A cinq heures un quart, elle est rentrée en séance, et, statuant sans l’assistance du jury, elle a condamné Thiéry et Corget, défaillants, à deux ans de prison et trois cents francs d’amende.
Immédiatement après, elle a, vu la déclaration du jury, prononcé un autre arrêt condamnant Louise Michel à six ans de réclusion Pouget, à huit ans de la même peine, et Moreau, qui n’était, lui, comme Thiéry et Corget, inculpé que de distribution de brochures, à un an de prison.
Louise Michel et Pouget ont été en outre placés sous la surveillance de la haute police pendant dix années.
De violents murmures, partis du fond de la salle, littéralement bondée de curieux, ont accueilli ces condamnations, et c’est au milieu des cris de: « Vive Louise Michel » poussés par un groupe d’amis de «la grande citoyenne », que le président a prévenu les condamnés qu’ils avaient trois jours francs pour se pourvoir en cassation. «Jamais s’est écriée Louise Michel. Jamais! Vous avez trop bien mérité de l’empire !»
Le tumulte a redoublé, et les huissiers ont eu beaucoup de peine à faire évacuer la salle.
Dans les couloirs, quelques altercations se sont produites. C’est ainsi que le citoyen Lisbonne, ancien colonel des fédérés, directeur des Bouffes-du-Nord et « ex-forçat de la Commune », comme il s’intitule lui-même, a engagé avec un avocat, dont une réflexion à l’endroit de Louise Michel lui avait déplu, une discussion fort aigre qui aurait pu avoir des suites fâcheuses sans l’intervention conciliante de M. le commandant Lunel. Le citoyen Lisbonne faisait entendre des paroles plus que vives contre les avocats.
M. Lunel l’a doucement conduit hors du Palais, devant les grilles duquel stationnaient, place Dauphine, quelques groupes de curieux, et l’incident. a été clos.
Le verdict était naturellement l’objet des commentaires les plus variés.
La Bataille déclare ce matin qu’après la condamnation des accusés, au milieu des cris confus qui ont été poussés, une voix a crié :   — Président Ramé, souviens-toi de Bonjean !
Disons, enfin, que le chef du jury avait reçu vendredi une lettre de menace.

Le Temps du 25 juin 1883 Gallica

Iconographie : cartoliste