La manifestation du 9 mars. Pillage d’une boulangerie. Louise Michel.

C’est pendant les trois derniers jours de cette semaine que doivent avoir lieu, ainsi que nous l’avons annoncé, les débats du procès de Louise Michel et de ses huit coaccusés. L’affaire figure sur le rôle pour les s audiences des 21,22 et 23 juin.
Voici la liste complète des inculpés, dont nous avons d’ailleurs déjà donné les noms nous y ajoutons seulement aujourd’hui l’indication de leur âge, lieu d’origine, profession et domicile:
Louise Michel, née à Vronconrt, arrondissement de Chaumont (Haut.-Marne), le 29 mai 1830 ou 1836*, femme de lettres, demeurant boulevard Barbes, 45, détenue.
Jean-Joseph-Emile Pouget, né à Pont-de-Salars, arrondissement de Rodez (Aveyron), le 12 octobre 1860, courtier en librairie, demeurant rue de Bretagne, 31, détenu.
Eugène Mareuil, né à Rompsay, arrondissement de la Rochelle (Charente-Inférieure) le 21 février 1859, cordonnier, demeurant rue Saint-Sébastien 18, détenu.
Léon Justin Thiéry, né à Flavigny-le Grand, arrondissement de Vervins (Aisne), le 18 février 1853, courtier de commerce, demeurant à Reims, rue Gambetta, 42, libre.
5° Jacques- Adolphe Moreau, dit Gareau. né à Brioux, arrondissement de Melle (Deux-Sèvres), le 1er novembre 1859 ou 1860**, typographe, demeurant à Troyes, rue de la Cité, libre.
Marie-Paul-Ange Martinet, né à Bougie (Algérie) le 22 mai 1857. bonnetier, demeurant à Troyes, rue Saint-Vincent-de Paul. 44 bis
Henri Gérosine Enfroy, né à Arcis sur-Aube (Aube), demeurant à Troyes, rue Gambey, 18, en fuite
Claude Gorget, né à Riorges, arrondissement de Roanne (Loire), le 22 février 1852, jardinier, demeurant à Roanne, en fuite.
9° Femme Bouillet, Marie-Anne Lacroix, née à Lyon (Rhône), le 24 juillet 1831, cabaretière, demeurant à Roanne (Loire), libre.
Louise Michel, Pouget et Mareuil ont été depuis quelques jours transférés à la Conciergerie, où ils ont été Interrogés par M. le conseiller Ramé, qui doit présider les assises.
Nous sommes en mesure de préciser dès aujourd’hui les points sur lesquels porteront les débats, c’est-à-dire les charges relevées à l’encontre des accusés.
Et d’abord. le procès comprend en réalité deux affaires distinctes l’une de l’autre au point de vue du moins de l’inculpation, mais qui ont été jointes à raison de certaines circonstances que nous ferons connaître tout à l’heure. Louise Michel, Pouget et Mareuil sont seuls, eu effet, poursuivis pour des faits se rattachant directement à la manifestation du 9 mars. Ils comparaîtront sous l’inculpation commune d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte. Mais Pouget et Mareuil auront de plus à répondre d’outrages par paroles a des agents de là force publique. Pouget est même provenu de détention sans autorisation d’engins meurtriers ou incendiaires.
Quant aux six derniers accusés, les uns sont inculpés de provocation directe au meurtre et à l’incendie et de provocation à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs, les autres sont poursuivis simplement comme complices de ces crimes. Pareille complicité est également reprochée à Pouget, qui par conséquent, à ne considérer que les chefs d’accusation se trouve le plus compromis.
L’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte résulterait, d’après l’information, des faits suivants:
Lorsque, le 9 mars, vers trois heures de l’après-midi, la police eut repoussé les manifestants et dégagé l’esplanade des Invalides; une bande de cinq ou six cents personnes, à la tête de laquelle se trouvait Louise Michel, que Pouget et Mareuil tenaient chacun par un bras, parcourut en se retirant une partie du boulevard Saint-Germain.
Rue des Canettes, une vingtaine de manifestants se détachèrent de la bande et envahirent la boulangerie Bouché, en criant : « Du pain, du travail ou du plomb ! ». Le boulanger fut même menacé par cinq ou six d’entre eux, qui étaient armés de cannes plombées. Cependant ou ne lui fit pas de mal. Les pillards se contentèrent de prendre les pains et de les jeter a leurs camarades restés dans la rue.
Après quoi, ils se retirèrent. Une vitre fut brisée dans la bagarre.
Rue du Four-Saint Germain, n° 13, la même scène se produisit chez Mme Augereau, boulangère. Seulement on brisa quelques vitres de plus, ainsi que les assiettes qui contenaient les gâteaux dérobés en même temps que les pains.
Enfin, devant la boulangerie de Mme Moricet, boulevard Saint Germain, 125, nouvel arrêt de la bande et nouvelle invasion.
Les envahisseurs criaient: Du travail et du pain !
La dame Moricet s’empressa de couper des morceaux de pain et de leur offrir, mais elle ne put préserver sa boutique du pillage. Pains et gâteaux tout fut emporté, et les assiettes furent brisées.
Or, l’information croit avoir établi que le signal du pillage a été donne par Louise Michel et ses
deux acolytes. On sait qu’elle portait un drapeau noir. C’est en frappant la terre avec la hampe de ce drapeau et en disant « Allez! » qu’elle aurait ordonné l’invasion de le la boulangerie Augereau.
Quant à la boulangerie Moricet au dire Mme Moricet elle même, elle n’aurait été également envahie que sur le signal de Louise Michel, qui, s’étant écartée de Pouget et de Mareuil, aurait agité puis posé à terre, la hampe de son drapeau, et se serait mise à rire en regardant du côté de la boutique.
Quoi qu’il en soit, l’officier de paix du poste central de la place Saint-Sulpice n’atteignit la bande, à la poursuite de laquelle il s’était mis avec ses agents. que sur la place Maubert. Il essaya d’arrêter Louise Michel, mais Pouget se jeta en avant, la foule entoura les agents, en criant : « Enlevez la police ! Vive la Révolution Tuez Vidocq ! » et Louise Michel put s’esquiver. Pouget et Mareuil cependant purent être maintenus en état d’arrestation.
L’un et l’autre avaient poussé les cris les plus injurieux, contre la police.
Pendant la bagarre, le drapeau noir, « le drapeau noir des grèves », pour employer l’expression même de Louise Michel, abandonné par celle-ci, avait passé de main en main, et les agents ne
purent s’en emparer qu’à grand peine. L’un d eux, reçut même, en essayant de l’arracher à un manifestant, un violent coup de canne sur la nuque, qui l’étourdit complètement.
L’arrestation de Pouget, qui, par parenthèse, fut trouvé porteur d’un revolver à six coups chargé et de 74 francs en pièces d’argent, eut des conséquences absolument inattendues.
Dans la journée du 11 mars, deux jours après le meeting des Invalides et à la veille de celui de l’Hôlel-de-Ville, plusieurs exemplaires d’une brochure intitulée A l’armée ! étaient trouvés dans les trois quartiers d’infanterie de Reims.
La veille au soir, un inconnu en avait remis deux à un caporal et a un soldat du 132e de ligne.
A Troyes, dans la nuit du 10 au 11, douze exemplaires de la même brochure étaient ramassés dans la cour de la caserne d’infanterie par un adjudant de service.
A Roanne, enfin, un soldat du 98° de ligne en recevait un, dans la soirée du 10, des mains d’un individu qu’il ne connaissait pas.
Cet appel à l’armée commençait par ces mots : « Soldats ! n’oubliez pas que vous étiez hier parmi les prolétaires et que vous y rentrerez demain ! ».
Pour eu faire connaître l’esprit, il nous suffira, du reste, de citer le passage suivant :
Moyen à employer par les soldats décidés à aider la Révolution, quel que soit leur nombre :
« A la première nouvelle de l’insurrection, chaque soldat révolutionnaire devra incendier la caserne où il se trouvera. Il devra mettre le feu aux paillasses, en ayant préalablement le soin d’en vider une pour donner plus de prise à l’incendie.
Pour mettre le feu, il pourra se servir d’un mélange de potasse et d’alcool.
Au milieu de la confusion qui se produira nécessairement dès que l’incendie se sera propagé, il faudra pousser à la révolte et frapper impitoyablement les officiers jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul debout ».
Et la brochure se terminait par cette phrase :
« Soyez sans pitié envers ceux qui, pour satisfaire des ambitions criminelles, précipitent la France dans des déchirements épouvantables ».
Malgré les recherches les plus actives, peut-être ne serait-on pas arrivé à découvrir les auteurs de ces distributions si l’on n’avait trouvé sur Pouget sept récépissés de colis postaux, adressés précisément à Reims, Troyes, Roanne, Vienne, Amiens, Bordeaux et Marseille.
Le destinataire de Vienne n’avait pu recevoir 1’envoi, pour l’excellente raison qu’il purge en ce moment une condamnation à quatre mois de prison prononcée contre lui par le tribunal de Lyon pour affiliation à l’Internationale. La justice fit saisir le colis, et l’on constata qu’il contenait 93 brochures: A l’armée !
A Reims, une perquisition pratiquée au domicile du destinataire, Thiéry, n’amena la découverte d’aucune brochure; mais, maigre les dénégations de Pouget et de Thiéry, qui affirment que le colis ne contenait que des exemplaires d’un manifeste intitulé : La Première des Anarchistes aux travailleurs ; les Anarchistes et l’Internationale, le parquet pensa et continue à penser que les brochures trouvées dans les quartiers d’infanterie, n’avaient pu être reçues que par Thiéry, après avoir été envoyées par Pouget.
Le destinataire de Troyes, Enfroy, avait encore chez lui, au moment où la police s’y transporta, un exemplaire de la brochure, et l’information aurait de plus établi qu’il avait embauché pour la distribution des exemplaires expédiés par Pouget ses camarades Moreau, dit Gareau, et Martinet, aujourd’hui poursuivis comme complices.
C’est la femme Bouillet, cabaretière, qui aurait, à Roanne, reçu le colis; l’individu qui a remis un exemplaire de la brochure au soldat Girard, du 96e de ligue, ne serait autre que Gorget.
On n’a constaté à Amiens, à Bordeaux et à Marseille, aucun fait de distribution.
Toutes ces brochures, cela paraît démontré à l’accusation, ont été expédiées par Pouget, qui, du reste, avait pris pour faire ces divers envois le faux nom de Martin.
C’est même, ainsi que l’indique la date des récépissés, dans la matinée du 9 mars que ces envois ont été faits.
Au surplus, on a trouvé 600 exemplaires de ces mêmes brochures, au domicile de Pouget, le soir de son arrestation, et deux lettres ont été ultérieurement saisies qui en ont fait connaître la provenance. C’est un certain Herzig, de Genève, avec lequel Pouget était depuis longtemps eu correspondance, qui les lui avait adressées.
Cette coïncidence de l’envoi des brochures en province avec la manifestation du 9 mars n’a pas paru fortuite à l’accusation elle pense, au contraire, qu’il y avait entre le mouvement qui se produisait à Paris et les faits de distribution une étroite connexité. Les meneurs espéraient, sans doute que, grâce à cette propagande, l’agitation qu’ils commençaient a Paris s’étendrait en province. De là, la jonction des poursuites.
Ajoutons qu’on a trouva chez Pouget, qui est représenté comme un anarchiste des plus actifs, outre de nombreux journaux et brochures anarchistes, trois limes aiguisées en forme de poignard, des capsules de fulminate de mercure pareilles a celles dont on se sert pour faire partir des cartouches de dynamite; des fioles contenant une solution de phosphate dans un mélange de pétrole léger et de sulfure de carbone, et plusieurs autres engins incendiaires.
Pouget sera défendu par Me Etienne Pierre, Mareuil, par Me Lenoël Zévort, et Thiéry, par Me Laguerre.
On sait que Louise Michel voulait se défendre elle-même, mais que M. le président Ramé, pour se conformer à la loi, a dû lui désigner d’office un défenseur. C’est à Me Balandreau. secrétaire de Me Gatineau, qu’incombera la tâche de combattre l’accusation en ce qui la concerne.
On ne connaît pas encore le nom des défenseurs de ceux des autres accusés qui ne sont pas en fuite.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire occupera le siège du ministère public.
P.-S. La Bataille, dit ce malin, que la citoyenne Louise Michel lui fait remettre la note
suivante :
Le procureur général trouvant inutile d’assigner mes témoins, parce que « le revolver trouvé sur Pouget est du calibre permis », je suis obligée de les assigner moi même, par huissier.
Il ne s’agit pas pour moi que le revolver soit de tel ou tel calibre; mais je ne souffrirait pas qu’un autre accusé prenne sur lui une chose, quelle qu’elle soit, qui m’appartient.
LOUISE MICHEL
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On sait que les journaux socialistes disent, qu’il y a lutte de générosité entre Pouget et Louise Michel, qui prétendent tous deux avoir été possesseurs du revolver en question.

Le Temps 19 juin 1883 sur Gallica

*1830 est son année de naissance.

** 1859 est son année de naissance

Le procès de Louise Michel et consorts (2)