Ce rapport d’avril 1892, émane de la Préfecture de police de Paris, à ce titre il comprend quelques propos polémiques à l’égard des anarchistes, comme ceux-ci : « gens tarés, les repris de justice, les rebuts de tous les partis » ou encore « jeunes gens aux instincts déjà pervertis » mais il s’agit de termes convenus, employés par les policiers rédacteurs pour montrer leur condamnation des militants dont il vont expliquer le fonctionnement. Il ne faut donc pas s’y arrêter car la suite démontre que la police avait une connaissance fine de ce que les historiens nommeront plus tard les réseaux anarchistes.

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Le parti anarchiste comprend deux catégories principales d’individus qu’il est nécessaire de distinguer tout d’abord : les doctrinaires et les militants.

Les premiers, en tête desquels il faut placer Elisée Reclus et le prince Kropotkine établissent et propagent par leurs ouvrages la doctrine anarchiste, inspirent et guident les militants, et leur enseignent les principes au nom et en vertu desquels, ils feront la guerre à la société. Eux-mêmes se tiennent personnellement en dehors de la lutte.

Le journal La Révolte est leur organe officiel.

Les militants se recrutent d’une part parmi les gens tarés, les repris de justice, les rebuts de tous les partis, et, d’autre part parmi des jeunes gens aux instincts déjà pervertis, entraînés par de mauvaises relations ou disciples aveugles et impatients des Reclus et des Kropotkine.

Les anarchistes de cette catégorie ont pour organe Le Père Peinard.

Tous sont en lutte ouverte avec la société. Leur but est de tout détruire : patrie, famille, gouvernement, autorité, propriété, capital. Tout acte qui porte atteinte à ces choses ou peut hâter la désorganisation sociale constitue, à leurs yeux, un acte de légitime propagande, depuis le déménagement à la cloche de bois, le genre de filouterie qu’ils appellent l’estampage, le vol vulgaire, la fabrication de fausse monnaie, la provocation à l’insoumission aux lois militaires, etc, jusqu’à la destruction des propriétés publiques et privées par l’explosion ou l’incendie.

De telle sorte que l’on ne se trouve point en face d’un parti ou d’une fraction politique, mais bien plutôt d’une véritable association de malfaiteurs.

L’autonomie individuelle, c’est à dire, la faculté pour chacun d’agir à sa seule guise, est, il est vrai, un de leurs dogmes et celui derrière lequel ils se retranchent le plus volontiers quand on les accuse d’être des organisateurs de complots ; mais il demeure évident que, s’ils agissent individuellement en certaines circonstances, ils se concertent le plus ordinairement et il existe entre eux une réelle affiliation. La contradiction qui semble exister entre leurs actes et leur doctrine n’est qu’apparente. En effet ce n’est que lorsqu’ils auront établi le régime anarchiste qu’ils pourront jouir d’une façon complète de cette liberté individuelle sans limites à laquelle ils aspirent. Leur principe est établi surtout en vue de l’avenir. Mais en attendant, ayant à lutter contre l’ordre de choses établi, ils sont bien forcés, avouent-ils pour rendre leur lutte ou leur propagande plus efficace, de se réunir, de s’associer, de s’entendre, de se solidariser, et d’agir en commun.

Et c’est ce qu’ils font. La faction anarchiste possède une organisation assurément moins hiérarchique que celle de tel ou tel parti, mais elle n’en est pas moins réelle.

Les anarchistes forment d’abord une sorte de compagnonnage dans lequel chacun se connait, se soutient et s’entraide. La qualité de compagnon anarchiste sert à celui qui peut en justifier de recommandation auprès de ses coreligionnaires. C’est ainsi que lorsqu’un anarchiste voyage de Paris en province ou de province à Paris, il reçoit s’il en a besoin asile ou hospitalité chez les affiliés. Ce fait se produit à chaque instant, soit que tel compagnon veuille se soustraire à des poursuites judiciaires ; que tel autre soit en tournée de conférences, cherche du travail ou ait été chargé d’une mission à remplir. Il existe même une caisse de secours dont les fonds centralisés aux bureaux du journal La Révolte sont destinés aux familles des compagnons détenus. Les anarchistes établis sur les divers points du territoire ont entre eux, par correspondance, de fréquents rapports.

Les documents saisis au cours de diverses perquisitions en font foi. Ils correspondent d’individu à individu et de groupe à groupe par l’intermédiaire de leurs journaux et il suffit pour s’en rendre compte de jeter un coup d’oeil sur La Révolte ou Le Père Peinard.

Assurément, si les anarchistes s’en tenaient là, leur propagande forcément restreinte ne créerait pas de danger bien immédiat pour la sûreté publique. Mais il n’en est pas ainsi : ils s’assemblent, ils s’associent, ils se groupent parfois en comités secrets et organisent de continuels complots contre la société. Aucuns statuts ne régissent ces associations ; elles n’ont pas de bureau : les anarchistes proscrivent, en effet, toute présidence, et c’est à peine s’ils décernent à quelques uns d’entre eux, qu’ils chargent de faire, s’il y a lieu, des convocations, le titre de secrétaire et celui de trésorier lorsqu’il y a des fonds à garder. Quelques unes de ces associations ont un titre, une étiquette qui les distingue des autres – Cercle International – Ligue des Antipatriotes – Groupe de propagande – et elles ont un lieu et un jour fixe de réunion.

C’est là, dans ces assemblées d’où sont exclus les profanes et d’où sont brutalement chassés tous individus soupçonnés de n’être pas de bons et loyaux compagnons que se concertent les résolutions. C’est là que s’organisent les réunions publiques, les meetings et les manifestations, que se rédigent les écrits et les brochures, c’est de là qu’ils partent par ballots en province.

C’est là que les compagnons s’excitent et s’encouragent mutuellement à fomenter des désordres, à piller les magasins, à molester les agents de l’autorité et les magistrats, à faire sauter les monuments publics ou les propriétés privées.

Les meneurs, habiles à parler, se livrent aux diatribes les plus violentes, et, s’il se trouve parmi leurs auditeurs quelques néophytes à tempérament énergique et fanatique, leur parole n’est point perdue ; ils font de leur coreligionnaire un criminel tel que Gallo ou Clément Duval. Ceux-ci sont au bagne, mais ils ont eu des imitateurs qui depuis quelques années sont allés se multipliant (rue Berthe, rue Française, à Levallois et à Clichy contre les commissariats de police, à l’hôtel de Sagan, boulevard St Germain, à la caserne Napoléon, à St Ouen, à Ivry, rue de Clichy, sont là pour témoigner que les projets qui s’élaborent au sein des groupes ne sont pas des projets en l’air auxquels il convient de n’attacher que peu d’importance.

Les anarchistes prêchent l’insoumission, la désertion et l’insubordination et cette propagande produit également des fruits. Le nombre des insoumis et des déserteurs s’accroît de plus en plus. Ceux-mêmes qui se rendent sous les drapeaux estiment n’avoir pas perdu leur temps s’ils ont réussi à endoctriner quelques uns de leurs camarades de régiment. Du reste, les anarchistes font des efforts particuliers pour arriver à jeter la désorganisation dans l’armée. C’est ainsi, qu’on les voit, aux époques du tirage au sort, essayer de circonvenir les conscrits et de leur glisser entre les mains des écrits rédigés à leur adresse et contenant les plus détestables excitations. Ils publient des manifestes spéciaux pour les soldats et tâchent de leur faire parvenir.

Ils en jettent des exemplaires dans les casernes ; ils en remettent à ceux de leurs affiliés qui font leur temps de service pour qu’ils les distribuent à leurs camarades. Enfin ils favorisent les désertions.

Un groupe spécial, la Ligue des Anti-patriotes a été crée en vue de cette propagande contre l’armée.

Les anarchistes ne négligent pas l’emploi de moyens plus modestes. Ils font aux propriétaires une petite guerre qui consiste à aller loger chez eux et à déménager un beau jour à l’aide de quelques compagnons résolus en laissant impayé tout l’arriéré de leur loyer.

Un groupe a fonctionné pendant un certain temps régulièrement sous le titre de Ligue des Anti-propriétaires dans le but d’effectuer les déménagements à la cloche de bois.

Ils se conduisent vis-à-vis des marchands devins ou autres débitants d’une façon identique.

Un compagnon se présente dans un établissement, vient y prendre ses repas qu’il paie d’abord régulièrement, puis il se fait accorder le crédit, il amène alors d’autres camarades pour qui il obtient la même faveur ; puis tous disparaissent en oubliant de payer leur dû. C’est ce qu’ils appellent « faire de l’estampage ». Un groupe dénommé Les Pieds-Plats a vécu ainsi pendant quelque temps.

Ils pratiquent aussi comme moyen de propagande ce qu’ils ont baptisé la Reprise. C’est l’escroquerie ordinaire et le vol à l’étalage. A leurs yeux s’approprier un objet quelconque appartenant à autrui n’est que le reprendre, le rendre à son premier propriétaire.

Vendel, Chalbret, Faugoux et autres s’étaient associés dans ce but. Quelquefois les principaux de la bande tiennent chez eux des conciliabules secrets où ne sont admis que des compagnons sûrs.

Il existe depuis longtemps dans certains arrondissement et dans quelques localités de la banlieue un noyau plus ou moins considérable d’anarchistes qui parfois se forment en comités. Ces comités fonctionnent quelque temps sous un titre déterminé, puis semblent disparaître quoique les les associés continuent à se réunir..

Mais à part certains éléments plus jeunes qui viennent s’y joindre, ce sont presque toujours les mêmes personnalités qui les composent.

Quelques uns de ces groupes ont porté des noms fameux, tels La Panthère des Batignolles, le Léopard du Panthéon, la Vengeance du 5e arrondissement, la Sentinelle de Montmartre, les Misérables du 4e arrondissement, les Dynamitards, les Pince-Monseigneurs, etc, ces différentes associations ont cessé d’exister.

Voici les comités qui fonctionnent actuellement dans les arrondissements et dans les communes de la banlieue.

Le groupe anarchiste du 10e arrondissement fondé en 1882 sous le titre de Les Insoumis et reconstitué en 1886. Le lieu de ses réunions est un débit de vins situé 94 Faubourg du Temple.

Les principaux membres sont Baudelot, Payelle, Baudoin, Jacquet, Roger, Morni, etc.

Le groupe anarchiste de propagande par l’écrit du 13e arrondissement. Ce groupe vient de se reconstituer. Ils se réunissent tous les samedis 19 rue Pascal. Il fait imprimer et distribuer de temps en temps des manifestes de propagande.

Les principaux membres sont Bertrand, les frères Gobeau, Colliard, etc.

Le groupe anarchiste du 14e arrondissement. Il s’est appelé pendant quelque temps l’année dernière La Revanche de Fourmies. Il se réunit irrégulièrement depuis 1887, époque à laquelle il a été fondé par Janowski, dit Casimir. Son siège est le café d’Apollon, 25 rue de la Gaîté.

Ses principaux membres sont Villeval (oncle), Delesalle, Guyot, Barbier, Godem dit Lagardère.

Le groupe anarchiste de St Denis qui fonctionnait autrefois sans le nom de, Les Libertaires de St Denis, fondé en 1887. Il tient ses réunions salle Hébary, 26 rue du Port ou salle Merot, 25 cours Benoit.

Les principaux membres sont Ségard, les frères Broecke, Boutterville, Champion, Petit, Chaumentin, Salis, Duhaillon, Bastard, Heurtaud, Lebras, Gust (?), Mathieu, Brille, Simon dit Biscuit, etc.

Le groupe de St Denis est en quelque sorte le comité central de tous les groupes des localités de la banlieue environnante.

Le groupe de Levallois-Perret La Solidarité qui existe depuis1882. Lieu de réunion salle Mézerette, 86 rue de Gravel.

Ses principaux membres sont Ferré, Leveillé, Hébert, Courapied, Marchand. Il organise très souvent des réunions publiques. Au cours d’une de ces réunions, tenue le 5 janvier dernier, salle Mezerette, l’anarchiste Ferrière Nestor dit Totor, en proie à une vive surexcitation, déclara qu’il avait mis le feu à quatre (?).

Le groupe de Clichy (jusqu’en 1888 Les Déshérités de Clichy). Fondé en 1885.

Ses principaux membres sont les frères Ferrière, Paul Sauval, Henri Bras, Bordier, les frères Etiévant.

Les Jeunes de Choisy le Roi. Fondé en 1891 par les frères Rabouin. Il compte à peine une dizaine de membres. Les réunions ont lieu chez Rabouin.

En dehors de ces groupes, il en est d’autres plus importants qui sont communs à tous les anarchistes de Paris et des départements de la Seine et où se retrouvent les anarchistes qui n’ont pas actuellement de comité dans leur arrondissement.

Ce sont :

La Chambre syndicale des hommes de peine. Fondée en 1887 par Leboucher, avec le concours des frères Louiche, Courtois, Porlier, Le Bolloch, Lucas, Baudoin, Viard, Sureau, Lucien et Charles Laurens, Baudelot, Pennelier, etc.

Le but avoué de ce prétendu groupe corporatif est de s’occuper en dehors de toute politique, des intérêts matériels de ses adhérents, mais son but principal est de faire de la propagande anarchiste parmi ses membres, soit que ceux-ci aient adopté déjà les théories du parti ou qu’ils soient inconscients du rôle qu’ils peuvent être appelé à jouer.

Ce syndicat occupait un bureau à la Bourse du travail mais ce bureau a été fermé par suite des agissements des principaux meneurs de ce groupe et Charles Laurens, secrétaire de la Chambre syndicale a transporté les archives salle Horel, rue Aumaire.

L’Union de la Jeunesse Révolutionnaire. Fondée en juin 1891. Siège : 58 rue Grenéta, salle du Gros Boeuf. Au même endroit se trouve la Bibliothèque libre des Jeunes anarchistes.

Le Groupe parisien de propagande anarchiste, fondé en 1882.

Ce groupe qui a été l’un des plus importants a fonctionné régulièrement jusqu’en 1886. Il s’est reconstitué en janvier 1892 et se réunit tous les mercredis et samedis, 106 rue Oberkampf, salle des Grandes Caves.

La Ligue des Anti-patriotes.

Fondée en 1886, ce groupement qui comprenait principalement des jeunes gens a mené depuis lors une campagne très active contre l’idée de patrie et contre l’armée.

Il a publié plusieurs manifestes aux conscrits ou à l’armée dont plusieurs ont été déférés à la justice, pour les excitation violentes qu’ils contenaient.

Divers membres de ce groupe ont mis en pratique leurs théories en ne se soumettant point aux lois militaires. Tels sont les sieurs Joutant dit Rozier, Dupont, Jahn, Niquet, Bidault, etc.

Les réunions ont lieu tous les samedis salle des (?) 101 rue de Menilmontant. Le secrétaire est Louis Perrault.

Groupe anarchiste international.

Ce groupe qui a été fondé en 1880, peut être considéré comme le comité central des diverses associations anarchistes tant françaises qu’étrangères existant dans le département de la Seine. Toutes, en effet, s’y rattachent par leurs adhérents qui viennent s’y concerter des divers points de Paris et de la banlieue. Là se rencontrent en outre, les compagnons disséminés dans les arrondissements et n’appartenant à aucun groupe.

Les réunions ont lieu tous les dimanches dans l’après-midi, salle Horel, rue Aumaire. Elles sont très suivies et souvent très nombreuses car les 100 et quelques militants que compte le parti anarchiste à Paris, s’y donnent assidûment rendez-vous. Les mêmes individus se retrouvent aux réunions de la Ligue des Anti-patriotes ou du Groupe de propagande.

Ce sont les nommés Aubin, Barbier, Brunet, Bazin, Baudoin, Bargas, Bourguignon, Bruno, Bastard, Baudelot, Boutteville, Bidault père, Brunel, Bricou, Bourges, Blavé, Babet, Bertrand, Bécu, Bichelin, les frères Broecka, Chervillé, Carteron, Cuisse, les frères Chabard, Cahuzac, Chevalier, Cluzel, Charveron, Couchot, Cabot, Chatel, Calami, Cotté, Canat père et fils, Chalbert, Chenal, Duprat, Dupuis, Derveaux, Dudicourt, Dubois, Dufour, Denechère, Delesalle, les frères Etiévant, Eldin, François dit Francis, les Ferrière, Fontaine, Fauvet, Fortuné, Gallau père et fils, Gilles, Gardrat, les frères Gobrau, Guillet, Gérard dit Rodach, Guyot, Heurteaux, Hébert, Jonsieux (?), Jordy, Jacquet, Jury, Jalame, Léger, Léveillé, Leboucher, Letellier, Lucas, Louiche, les frères Laurens, Jules Leroux, Achille Leroy, Letailleur, Lepère, Meunier, Constant Martin, Gustave Mathieu, Alfred Marc, Constant Marie, Martinet, Morin, Moisseron, les frères Moucheraud, Margeron, Moreau, Millet, Matha, Ouin, Pennelier, Pivier, Jules Pinot, Louis Perrault, Pouget, Renaud, Ridoux, Roy, Renard, les frères Rabouin, Rousset dit St Martin, Schwartz dit Auguste, Simon dit Biscuit, Sureau, Sourisseau, Sabatier, Siguret, Soubrié, Sicard, Tortelier, Thibault dit Tresse, Tremebat, dit Gaspard, Vignaud, Vinchon, les frères Vaury, Wagner, Vendel, Villeval oncle, Villisse et un certain nombre d’italiens dont la plupart ont été expulsés.

Un nouveau Cercle international s’est constitué recemment grâce à l’initiative d’un comité de juifs russes, se réunissant rue du Trésor. Des anarchistes français s’étant glissés dans ces réunions de russes, et ceux-ci préférant délibérer entre eux de leurs affaires, décidèrent de tenir dans une autre salle, une autre réunion hebdomadaire où les anarchistes de n’importe quelle nationalité seraient admis.

Les réunions de ce nouveau groupe ont lieu tous les dimanches à 8 heures ½ du soir, salle Jambon, 126 boulevard de la Chapelle. Elles comprennent les mêmes individus que celles du Cercle International.

Avril 1892

Source : Archives de la Préfecture de police de Paris Ba 77